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Conséquence inéluctable des politiques de taux très bas : du papier ici, contre du béton et de l'acier là-bas

Référence de l'article : TE7505
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écrit par Olivier PASSET,Directeur des synthèses,XERFI (22 Avril 2019)

Le retour des taux négatifs pèse comme un mauvais présage sur les économies développées. Dans un monde où l’on croirait aux anticipations rationnelles, cela voudrait dire la perspective



d’une croissance nominale structurellement très faible, voire négative. Autrement dit la persistance de pressions déflationnistes  et du syndrome de la stagnation séculaire.Et il suffit de regarder



la série des taux longs en Allemagne ou aux États-Unis, pour comprendre que près d’une décennie d’acharnement thérapeutique monétaire pour ré-inflater et redynamiser nos économies, sont à peine parvenues à les maintenir au-dessus de la ligne de flottaison. 
Mais ces politiques d’injection massive de liquidité n’ont en rien enrayé la tendance de fond, notamment en Europe.



Elles ont juste permis de péniblement ancrer l’inflation sous-jacente sur 1%, bien en deçà de la cible de la BCE. Et au moindre coup de mou ou signal de normalisation graduelle de la politique monétaire, les rendements longs sont aspirés vers le bas.



Ils passent une nouvelle fois en Allemagne en zone négative, après l’épisode de l’été 2016.  
Il faut néanmoins s’interroger sur l’information que véhiculent ces taux zéro ou négatifs. Ils témoignent d’abord d’une chose simple : la croyance des marchés dans la persistance de politiques monétaires ultra-accommodantes.
Mais il faut aussi de demander pourquoi ce régime d’argent gratuit ne parvient pas  



à corriger le déséquilibre supposé entre le trop plein d’épargne et le trop peu d’investissement. Pourquoi ne produit-il pas, d’un côté,un effet défavorable à l’épargne, découragée par la faiblesse des rendements. Et de l’autre, un effet favorable à l’accumulation du capital et à la croissance potentielle, comme nous l’apprend la théorie.
Que voit-on en fait ? Dans le monde développé financiarisé, la faiblesse des taux a pour conséquence voulue



1/ de soutenir la valeur des actifs  mobiliers et immobiliers. Les politiques monétaires sont d’abord conçues pour éviter la grande culbute de la finance.
2/ Cette faiblesse des taux constitue ensuite un formidable levier pour financer les opérations de croissance externe, autrement dit les fusions-acquisitions. Elle accélère la consolidation des secteurs dans un contexte de faibles débouchés et d’émergence de nouveaux concurrents ;
3/ Ces fusions acquisitions, qui agrègent du capital existant, ne produisent aucune croissance au plan macro-économique, voire en détruisent, et aboutissent in fine à une revalorisation des actifs matériels et immatériels au bilan des entreprises… Une hausse de la valeur des actifs, comptabilisée en goodwill.
 4/ La faiblesse des taux permet aux entreprises qui disposent de bonnes signatures, de se doter d’un important coussin de liquidités, avec un très faible coût d’opportunité, sans qu’elles n'aient à prendre des risques d’exploitation, et
5/  Elle alimente le jeu des rachats d’actions, qui participe à la valorisation des actifs. Si l’on prend en compte ces cinq faits agrégés, la faiblesse des taux ne sape pas le rendement du patrimoine. Tout au contraire. Elle le soutient, à travers le jeu des plus-values et entretient une mécanique haussière décorrélée de l’activité réelle. Et aucun mécanisme auto-correcteur ne vient corriger le déséquilibre épargne/investissement.



D’un côté, les épargnants les plus fortunés, ceux qui disposent d’une surface suffisante pour s’exposer à un risque mobilier ou immobilier, y trouvent leur intérêt. De l’autre, cette épargne ne s’investit pas dans des capacités nouvelles. Elle nourrit un processus de création de valeur purement financière.



Du côté de la Chine, la faiblesse des taux constitue une formidable opportunité pour créer des capacités et une montée en gamme en accéléré.L’État, grand orchestrateur du rattrapage, voire du dépassement de l’économie américaine, transforme l’épargne de l’Ouest en croissance réelle. Et cette irruption, à tous les niveaux de gamme, pèse négativement sur l’inflation.

Création de valeur financière d’un côté, et création de valeur bien réelle de l’autre. Il y a in fine dans la faiblesse des taux, bien plus qu’un signal d’étiolement de la croissance et de l’inflation. Il y a la construction d’un terrain propice au basculement du monde. Et si l’on veut se faire peur, le risque que l’Occident ne s’enferme peu à peu dans un jeu à la Ponzi avec, en perspective, le spectre d’un grand bradage de nos actifs auprès des puissances qui auront joué la partition de l’accumulation réelle.

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Cet article est également disponible sous format Vidéo :
https://www.xerficanal.com/economie/emission/Olivier-Passet-Comprendre-l-impact-economique-reel-de-la-rechute-des-taux_3747094.html 
 
(Mis en ligne le 22 Avril 2019)

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