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La Fed plus proche d’un QE4 que d’une hausse des taux

Référence de l'article : TBF4871
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écrit par Marc-Antoine ROCHET,(27 Septembre 2015)

 

Comme nous l’avons écrit dans cette rubrique régulièrement depuis deux ans, nous ne croyons pas à une hausse des taux des Fed Funds, en tout cas qui soit soutenable dans la durée, c’est-à-dire qui dure davantage que 6 à 10 mois, soit 0,50% ou 0,75% en cumul. Nous croyons plutôt à un QE4 qui serait lancé au second semestre 2016.
 
Pourquoi ?
Pour plusieurs raisons qui se cumulent, la force de la plupart de ces raisons, chacune prise individuellement,  augmentant au fil du temps.
 
Raison n°1 : la vague actuelle de mondialisation invite schématiquement, à faire commercer, sans droits de douane, et en toute liberté, un nombre croissant de Pays : 161 membres de l’OMC (1) Les règles de cette organisation  aboutissent donc à mettre en compétition aujourd’hui 6,5 milliards d’êtres humains des Pays émergents face à un milliard dans les Pays matures. On ne peut imaginer une force déflationniste plus puissante. Les prix des produits fabriqués ou de services délivrés, et ainsi échangés mondialement,  ne peuvent qu’être moins chers que leurs équivalents produits dans les Pays de l’OCDE, vu l’écart des salaires et les dumpings fiscaux, sociaux et environnementaux pratiqués entre les mondes OCDE (34 Pays) et « non OCDE » (les 127 autres Membres de l’OMC). Cette progressive montée des eaux déflationniste engendre par ailleurs la création de classes moyennes dans les pays émergents et la diminution du pouvoir d’achat et du niveau de vie des classes moyennes dans les Pays de l’OCDE : voir à ce sujet la baisse du PIB par habitant dans de nombreux Pays de l’OCDE, ainsi que la baisse des revenus des classes moyennes, constatées depuis 2008.
 
Raison n°2 : les délocalisations déjà réalisées et celles qui sont mises en œuvre actuellement. Il ne faut pas être naïfs : les quelques exemples de relocalisation ne concernent qu’un pourcentage infime du stock des délocalisations passées, et concernent surtout celles qui ont été réalisées dans des Pays émergents qui ont quasiment déjà émergés (Par exemple, la partie orientale de la Chine, où, par ailleurs, les salaires ont plus que doublé ces 6 dernières années). Quand la Chine devient trop chère au niveau des coûts de production, le Viêtnam la remplace. Quand le Vietnam devient trop cher, le Cambodge ou le Bangladesh le remplace. Et quand le Bangladesh devient trop cher, l’Ethiopie le remplace. Au jeu des chaises musicales du low cost, il existe toujours un mieux-disant, et, pour repérer les Pays éligibles, il suffit de suivre les donneurs d’ordre des métiers simples et ancestraux : le textile, les chaussures,etc.
 
Rappelons, avant de passer à la raison n°3, que la somme des raisons 1 et 2 concerne la consommation des Pays de l’OCDE, et que, chez ceux-ci, qui épargnent peu (notamment par rapport aux pays émergents), la consommation des biens et des services représente en moyenne 70% du PIB. Sur 70% moins les x% de services non délocalisables, l’ombre de la déflation croît de jour en jour. Mais alors, quid des services non délocalisables ?
 
Raison n°3 : l’ubérisation des services non délocalisables : la course de taxi, la nuit d’hôtel, la coupe de cheveux, le repas qui n’est plus offert dans un restaurant traditionnel, le co-voiturage, le partage des outils ou des places de parking, etc. A chaque fois, la prestation citée ci-dessus peut être exécutée à moins 50% de son équivalent dans le « monde d’avant ». Alors, impact ou pas d’impact sur le niveau des prix ?
 
Raison n°4 : la robotisation. Pas la peine d’insister. Passée la phase d’investissements, c’est mieux, et moins cher, au niveau de coûts de production.
 
Raison n°5 : l’OCDE a quasiment fini sa phase d’investissements en infrastructures de base. Les besoins sont ceux de maintenance, ou de réparation, ou d’amélioration à la marge. Les capacités d’offres, devenues supérieures à celles qui sont nécessaires pour répondre à  la demande actuelle dans ces 34 pays, pèsent sur les prix.
 
Raison n°6 : les Pays de l’OCDE sont moins consommateurs d’énergie, car la croissance des économies des Pays de l’OCDE nécessite moins de consommation énergétique qu’avant, le poids de l’industrie ayant diminuant d’un tiers ou de moitié dans la plupart des Pays  depuis 1973 : voilà un facteur de hausse des coûts, qui, lentement, mais sûrement, disparaît au fil du temps. 
 
Tout se conjugue pour qu’il n’y ait plus d’inflation, les règles de l’OMC ayant engendrées cette situation, car les raisons n°2 à n°6 sont des « dérivées premières ou secondes » de la raison n°1.
 
Naturellement, cela suppose qu’il n’y ait pas de guerres ou d’épidémies de taille significatives, car, dans l’histoire de l’Humanité, ce sont toujours les guerres et les épidémies qui ont créé les plus grandes périodes d’inflation, en incluant bien sûr, sous le vocable « Guerre », les déclarations de guerre économiques, comme « J’augmente le prix de mon pétrole de 400% » ou « Je n’exporterai plus dorénavant tel ou tel produit » (Par exemple, un jour, la potasse, ou le phosphate, ou tout autre matière sensible). Pour paraphraser Clausewitz, multiplier le prix d’un minerai ou d’une ressource-clé par 4 ou par 10, c’est faire la guerre par d’autres moyens.
 
Inversement, inflation nulle ou déflation  ne signifie pas « arrêt » de la « croissance économique » : le dix-neuvième siècle a connu plusieurs décennies  d’inflation nulle, ou de déflation, tout en ayant bénéficié d’une croissance économique phénoménale.
 

Bref, il est temps pour la Fed de changer d’objectifs et de critères de décision:


a)     Un taux d’inflation de 2% est devenu inatteignable, hors guerre ou épidémie ou embargo par un Pays tiers sur une ressource sensible. D’ailleurs, la moyenne des 34 pays de l’OCDE en est à 0,1% de taux d’inflation en 2015. Ce fait, officiel (2), n’est pas à prendre à la légère. Le FOMC traite ce fait, pur et dur, avec désinvolture, en ne réajustant pas, à la baisse, son objectif de taux d’inflation.

b)     Un taux de chômage à 5% ne veut plus rien dire : c’est la Fed elle-même qui le souligne dans ses propres comptes rendus. Voici ce que l’on peut lire dans les documents distribués par la Fed le 17 septembre : si vous regardez ci-dessous la colonne 2018, rajoutée par rapport au précédent FOMC), vous y lirez que, même si le taux de croissance tombait à 1,6%, au lieu du 3,9% constaté en rythme annuel au deuxième trimestre 2015, le taux de chômage ne ferait que remonter à 5,3% ! (Cliquez sur le Tableau pour l'agrandir, et regardez la colonne "Range" à droite) :



Ceci est dramatique, mais malheureusement exact. Entretemps, un grand nombre de salariés américains auront en effet été licenciés de  leurs entreprises, où, en moyenne, leurs salaires étaient, par exemple, de 40 000 dollars par an, et les plus courageux d’entre eux se seront mis à leur compte, en assurant des tâches de type ubérisation de l’économie, à, en moyenne, 20 000 dollars par an. Une infime minorité aura rejoint les start up de la nouvelle économie, peu créatrice d'emplois. Deux impacts : la stat sur le taux de chômage bougera peu (elle n’enregistrera QUE ceux qui s’inscrivent au chômage), et la masse salariale des USA continuera de baisser, car les ubérisés gagnent, en moyenne, moins que ce qu’ils gagnaient quand ils étaient salariés à temps complet de Caterpillar ou de HSBC ou de Volkswagen. Le moment est venu de remplacer la statistique sur le taux de chômage par une statistique sur la masse salariale, ou, pour être plus précis, sur la masse des revenus du travail, que l’on soit salarié de quelqu’un ou son propre employeur (déjà 30% aux USA).



 
L’évolution des revenus des ménages américains depuis l'an 2000 (en jaune ci-dessus), selon les données très précises du US Census Bureau, est beaucoup plus parlante que l’évolution du taux de chômage suivi par la Fed. Et c’est pour cela que Janet n’ a pas augmenté ses taux, car, elle les connait parfaitement, ces stats, notamment celles ci-dessus, ainsi que celles relatives au taux de participation, au plus bas depuis 1978.
 
Alors, oui, pour donner satisfaction à ceux du conseil (Membres du FOMC) qui sont pour la hausse, elle va les augmenter un peu, mais, une fois augmenté deux fois (0,50%) ou trois fois (soit 0,75% cumulés au maximum, elle reviendra en arrière, et lancera un QE4, avec l’approbation de ceux qui sont déjà pour un QE4, comme M.Kocherlakota, President de la Fed de Minneapolis, le leader des dovish au sein du FOMC, et de ceux qui auront changé d’avis dans un an, au vu de l’impact qu’aura causé, entre-temps, la hausse des taux sur les marchés actions, obligataires et devises, notamment ceux des Pays émergents. A titre d'exemple, jetez un oeil sur l'évolution des taux longs des Pays émergents depuis l'annonce du tapering par Ben Bernanke (rumeurs en mai 2013, et décision officielle annoncée le 19 Juin 2013) :


(Source: La Synthèse on line, article du 8 septembre 2015, cf. cette même page Taux)

 
En effet, et, comme Ben Bernanke, qui a lancé 3 QE, elle sait parfaitement que si le Dow Jones est à plus de 16 000 points, c’est grâce aux « shares buy backs » (3) d’une part, et aux fusions et acquisitions d’autre part, ce n’est pas grâce à l’état de santé réel de l’économie américaine. Il ne faut pas oublier en effet que les fusions et acquisitions (4) diminuent le nombre de ceux qui sont salariés dans les entreprises, et déversent chaque année une partie du personnel des cibles acquises vers des tâches à la Uber (La nouvelle économie crée très peu d’emplois par rapport à la vieille économie). Et cela augmente chaque année  l’écart entre la santé de Wall Street et la santé de l’économie réelle. Peu à peu, le taux de productivité horaire des nouveaux jobs, bien supérieur dans les grandes entreprises à celui observable dans les travaux ubérisés, va diminuant en moyenne…
 
En conclusion, les QE, passés et futurs, sont là pour combler le déficit de décisions des gouvernements des Pays avancés, le temps qu’ils réfléchissent à la manière de revenir en arrière : comment mettre un frein aux règles actuelles de l’OMC, qui ont causé ce tsunami déflationniste ?

______________________________
 
(1) : 119 Pays en 1995, 161 en 2015, dernier adhérent : les Seychelles le 26 avril 2015, la Chine ayant adhéré en 2001.

(2) : voir l'exposé de Carmen Reinhart, présenté à Jackson Hole, et retranscrit par le Project Syndicate le 5 septembre 2015:
http://www.project-syndicate.org/commentary/jackson-hole-banking-conference-inflation-by-carmen-reinhart-2015-09
 
(3) : 555 milliards de dollars sur les douze mois allant de Juillet 2014 à Juin 2015 (Source: Factset)

(4) : L'année 2015 verra peut-être le record historique de transactions battu aux USA. Le montant a atteint 415 milliards USD pour le seul premier trimestre 2015.Très proche du record de 430 milliards de dollars établi au premier trimestre...2007.

(Mis en ligne le 27 septembre 2015)
 

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