Se connecterS'abonner en ligne

Les marchés plus fous que...Perrier !

Référence de l'article : OE5166
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Didier LE MENESTREL,Président,La Financière de l'Echiquier (19 Février 2016)

Il n’y a pas si longtemps, lorsque le pétrole s’échangeait à 140 dollars le baril, un litre de pétrole valait le prix d’une bouteille de Perrier. L’effondrement du prix du baril à moins de 30 dollars, couplé à la stabilité du prix de l’eau gazeuse, conduisent aujourd’hui à une situation inattendue : le pétrole vaut désormais 5 fois moins cher que l’eau gazeuse.

Cet amusant constat relayé par une grande maison d’intermédiation(1) ne saurait perturber les arbitragistes, puisque le litre de Perrier n’est pas coté en bourse. Plus perturbante en revanche – non seulement pour les arbitragistes mais pour la communauté financière dans son ensemble – est la corrélation récente entre prix des actions et prix du brut. Que la baisse des contrats pétrole à terme s’accélère comme le 20 janvier dernier, et le Dow Jones abandonne plus de 4% ; que le pétrole remonte dans la soirée et les actions se redressent aussitôt. Cette séance, exceptionnelle dans son ampleur, illustre bien un phénomène nouveau : depuis le début de l’année, le cours du pétrole est devenu la variable explicative du cours des actions.

Sur le long terme pourtant, la corrélation cours du brut vs cours des actions est très faible. Pourquoi alors ce lien inédit et surtout pourquoi la baisse du pétrole, initialement perçue comme un facteur de soutien à la consommation et donc à la croissance, est-elle désormais lue comme un facteur négatif pour nos marchés d’actions ?

On comprend bien que la violence de la baisse du brut ait des conséquences très négatives pour l’industrie pétrolière et les pays producteurs. CLSA, dans une étude récente, évoquait une baisse de revenus annuels de 2400 milliards de dollars pour les producteurs de pétrole et de 400 milliards pour les producteurs de charbon… Le secteur américain de l’énergie souffre : 73% de ses entreprises ont désormais une notation de junk bonds. L’aventure du schiste, porteuse de tant d’espoir, devient une retraite douloureuse : 60% de capacités ont fermé en un an. Pour rester dans les chiffres vertigineux, la capitalisation de l’ensemble des 10 premiers grands groupes mondiaux du secteur pétrole et gaz a abandonné 750 milliards par rapport aux cours de fin 2014.

Mais le malheur des producteurs fait le bonheur des importateurs. Pour la Chine, qui consomme 7,5 millions de barils par jour, une baisse de 10% du prix du baril équivaut à 0,3% de croissance supplémentaire(2). Il en va de même pour l’Inde (0,5%) ou l’Indonésie (0,3%). Au final, même les plus pessimistes des économistes reconnaissent que l’impact net d’un pétrole bon marché est globalement positif pour la croissance de l’économie mondiale, les gagnants d’un tel environnement étant plus nombreux que les perdants.

Le baril de pétrole en étoile de Berger !

Que voient alors les marchés que les économistes auraient manqué ? En réalité, ils ne voient pas ; ils se souviennent avec inquiétude qu’en 2008, un secteur à lui seul (celui de l’immobilier) avait suffi à casser le bilan des grandes banques puis le rythme de la croissance mondiale. La dette du secteur pétrolier et les défauts à venir leur rappellent la situation précédant la crise des subprimes. La récession serait au coin du derrick abandonné.

En faisant cette lecture, les marchés commettent deux erreursLa première est une erreur d’échelle : les investissements immobiliers représentaient en 2007 6,5% du PIB américain, alors que ceux du secteur pétrolier aujourd’hui pèsent 0,5% ; de même, la dette liée à l’immobilier représentait 70% du PIB en 2007 contre seulement 3% pour celle du secteur pétrolier aujourd’hui. La deuxième est une erreur de périmètre. Si la crise des subprimes fut si dévastatrice, c’est aussi parce que les mauvaises dettes s’étaient retrouvées dans presque toutes les mains via des produits structurés. Rien d’équivalent dans le cas du pétrole, le risque de contagion est ici infiniment plus faible.

Les marchés ont de vraies raisons d’être nerveux, mais si leur rythme de baisse se cale sur celui du pétrole, si le cours du Brent devient leur étoile du Berger, nous aurons des occasions à mettre à profit en nous souvenant que, comme le Perrier, les marchés sont parfois fous.
 
Ecrit avec la complicité de Marc Craquelin

(1) Kepler-Cheuvreux
(2) Source : Les Cahiers Verts de l’Economie

(Mis en ligne le 19 Février 2016)          

 
 
Articles similaires
Que devient l’investissement contrariant...Perdue de vue, mais pas forcément éteinteAlpha : Bravo !Jusqu'à 40% de la population des grandes...A court terme, le marché est une machine à voter...Le pouvoir de dire NONOctobre(s) rouge(s)Retraites : des Gaulois réfractaires au...USA : faut-il maintenir l'obligation de...Brexit : la production des Rolls et des Bentley...Bénéfices: l'Etat en prend 44%,...Mai 2018 : sous les pavés, la dette…Retraites : ne pas oublier les schémas...L'économie se venge toujoursLe micro-capitalisme : un nouveau pacte social ?Penser positivementÉconomie : les 10 grosses surprises possibles...Hausse généralisée des Bourses: le CAC...IA : même plus la peine d'apprendre à...Flat tax : il faut applaudir cette simplification...Le ratio Dow Jones sur once d’or supérieur à...Marchés : la détoxication est au programme….Foot à lier ?Secteur bancaire européen : + 75% en un an !Des progrès sans regrets, mais pas de technomania...Encore un pari (presque) réussi par Warren...Revenons à l'esprit du Mayflower ou du...La France s’écarte : la synecdoque très en vogue...En 4 ans, les profits du Dow sont restés stables,...HoaxCrash : de fausses nouvelles entraînent de...De l'esprit des lois, ou quand Alexis de...Pour 2017, la croyance des Marchés reste à...Très "chère" Amérique...Etrange appétit des investisseurs pour des taux...USA, Japon, et Royaume-Uni: les keynésiens de...Questions après la suspension de NeuromamaLa monnaie héliportée, ultime expédient de...La loi "Sapin 2" constitue un véritable...Comment organiser l'éducation financière à...Brexit: vers un modèle norvégien, suisse,...Will a robot take your job ? (*)Au commencement était le Verbe, mais à la fin...Big data ou Bad data ?Brex… in !Marché boursier : pourquoi prévoir l’évolution...C'est le marché obligataire de la ZE qui...COP ou pas COP ?Du rôle fondamental du choix du secteur et des...Certaines bulles en train d'exploserDésordre sur les Marchés ActionsBon sens… interdit ?Touchez pas au grisbi