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Air France: deux remarques politiquement incorrectes

Référence de l'article : MSA3971
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Air France: deux remarques politiquement incorrectes
écrit par Éric VERHAEGHE,

Le conflit chez Air France a abondamment alimenté le cliché de plus en plus fréquent dans le débat public d’une France nécrosée par les corporatismes qui la rendent ingouvernables. A y regarder de plus près, cette longue grève très médiatisée et très « impactante » dans l’opinion publique livre quand même un ou deux enseignements certes politiquement incorrects, mais utiles à garder à l’esprit.

Pour négocier le changement, rien ne vaut la franchise

La première remarque porte sur la technique de négociation du PDG du groupe, Alexandre de Juniac. Elle explique très largement la véhémence du conflit et elle mérite d’être analysée de près.

Sur le fond, les pilotes ont régulièrement reproché à Alexandre de Juniac de ne pas jouer le jeu du dialogue. D’un côté, officiellement, il discutait. D’un autre côté, il anticipait la mise en place de la filiale Transavia Europe comme si la négociation était jouée d’avance. Ce comportement a beaucoup agacé les pilotes qui ont considéré que leur employeur les « menait en bateau », et prenait leur point de vue pour de la menue monnaie. Entre les deux parties, s’est installée une défiance qui a rendu toute stratégie de conciliation impossible.

Ainsi, lorsque Juniac a proposé de se donner trois mois pour expliquer son plan, les pilotes l’ont immédiatement soupçonné de jouer la montre et de reculer pour mieux sauter. Plus grave sans doute: cette réticence a été relayée par le gouvernement, puisque le secrétaire d’Etat aux Transports Alain Vidalies a lui-même fait savoir qu’il n’avait jamais été informé par Juniac du projet Transavia Europe. Peu à peu, l’image d’un Juniac incapable de dialoguer s’est donc figée dans le marbre :

Il serait un peu trop facile de jeter la pierre à Alexandre de Juniac, qui a fait le pari initial qu’il obtiendrait plus de résultat en « bordant » sa négociation plutôt qu’en mettant les pieds dans le plat et en dévoilant toutes ses intentions de façon transparente. Ceux qui ont l’habitude de négocier savent que les deux voies sont possibles et que le choix de s’engager dans l’une plutôt que dans l’autre relève souvent de l’instinct ou bien s’appuie sur des appréciations très subjectives.

Dans la pratique, le choix de border en mettant les partenaires sous la pression d’une mise devant le fait accompli peut produire d’excellents résultats dans des négociations difficiles si l’on parvient à isoler les éléments les plus déterminés. C’est régulièrement ce que Juniac a tenté de faire soit en dénonçant les menaces dont les non-grévistes auraient été victimes, soit en invoquant la presse, l’opinion publique, ou d’autres forces syndicales. Le problème pour Juniac est que, dans ce cas d’espèce, les syndicats de pilotes ont fait front (notamment à cause de sa méthode). Il s’est dès lors coupé de toute issue positive, victime d’une méfiance irrattrapable.

L’autre méthode lui aurait invité cet inconvénient: en dévoilant clairement, et même de façon provocatrice, ses plans d’emblée, en assumant de façon transparente ses objectifs, il n’aurait probablement pas évité une confrontation, mais il aurait obtenu deux gains dont sa stratégie le prive. D’abord, il n’aurait pas perdu la confiance de ses pilotes. Ensuite, il aurait probablement évité une grève, en remettant l’issue du débat à la négociation.

La franchise, en négociation, j’ai toujours pensé qu’il n’y avait que ça de vrai.

Les syndicats catégoriels sont moins contrôlables

Ma deuxième remarque porte sur les syndicats catégoriels.

Lors de la réforme de la représentativité de 2008, les partenaires sociaux avaient deux convictions: il fallait enraciner la représentativité des syndicats sur le vote aux élections d’entreprise, et il fallait limiter au maximum les syndicats catégoriels. Pour faire plaisir à la CGC (qui n’a malgré tout pas signé la position commune), on a mené à bien le premier objectif sans conclure le second. La CGC avait besoin d’une représentativité limitée au seul collège des cadres pour justifier son existence et, selon la manie française de faire un pas en avant et deux pas en arrière, elle l’a obtenue.

Résultat: des syndicats comme le SNPL sont représentatifs chez Air France, et peuvent donner leur avis sur tout, alors qu’ils ne représentent qu’une catégorie très circonscrite des salariés. Qui plus est, parce qu’ils sont catégoriels, mais élus, leur légitimité est forte et la capacité des syndicats interprofessionnels à agir sur eux est nulle. La position virulente de la CFDT sur le conflit a bien montré le malaise que cette situation suscite.

Peut-être faut-il réfléchir à reprendre la réforme de 2008 pour empêcher la représentation catégorielle…

http://www.eric-verhaeghe.fr/air-france-remarques-politiquement-incorrectes/

(Mis en ligne le 3 octobre 2014)

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