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Environnements Fictifs Hautement Immersifs : serez-vous dans ou hors la matrice ?

Référence de l'article : MSI7198
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écrit par Thierry BERTHIER,Docteur en mathématiques, Expert en cybersécurité, Hub France IA – CREC Saint-Cyr,(16 Novembre 2018)


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(Affiche du film Le Monde sur le Fil )

Un Monde sur le fil, bien avant Matrix

Ecrit il y a plus d’un demi-siècle, le roman de science-fiction Simulacron3 (1964) a été adapté au cinéma par Rainer Werner Fassbinder et diffusé à la télévision en 1973 sous le titre « Un monde sur le fil ».  Ce film fondateur décrit une succession de mondes simulés par le calcul dans lesquels les entités simulées interagissent entre elles, vivent comme des humains sans avoir conscience de leur statut de simulacre numérique. Le supercalculateur de « l’Institut de cybernétique et des sciences à venir » engendre un monde artificiel de dix milles entités humaines évoluant dans un environnement a priori indiscernable du monde réel. Des ponts informationnels existent cependant entre le monde simulé et l’environnement réel. Ceux-ci vont finir par révéler la nature simulée du monde réel et l’existence d’une chaine d’environnements simulés qui met en lumière la relativité du concept de réalité. Existe-t-il alors un monde qui ne soit pas l’objet d’un calcul de simulation ? Avec son esthétique du début des années 1970, « Un monde sur le fil » nous dit tout ou presque, et bien avant la trilogie des films Matrix, sur les environnements fictifs hautement immersifs (EFHI). Ceux-ci commenceront à apparaitre cinquante années plus tard, grâce notamment à la montée en puissance de l’intelligence artificielle.

Des Environnement Fictifs Hautement Immersifs produits par l’IA

Idéalement, un EFHI est un système physique fermé dans lequel un individu interagit avec un dispositif technique embarquant de l’intelligence artificielle et qui doit se faire « oublier » de l’utilisateur tout en recréant au mieux les conditions réelles. Moteur des EFHI, l’intelligence artificielle dirige la simulation en s’adaptant aux réactions de l’expérimentateur via des processus d’apprentissage. Elle garantit le niveau de réalisme des scénarios mis en œuvre et la non contradiction des informations diffusées lors de la simulation.

Si les EFHI actuelles ne nous font pas encore douter de notre réalité physique, des progrès sont régulièrement réalisés dans ce sens et des architectures d’environnements fictifs partiellement immersives émergent des travaux de recherches. Elles apparaissent sous des formes rudimentaires dans divers secteurs d’activités : réalité augmentée, casques de type Oculus Rift, chambre de simulation récréant au plus près un contexte réel en température, pression, hygrométrie, luminosité, simulations et augmentations olfactives, sonores, visuelles et dynamiques. Ces dispositifs de plus en plus sophistiqués mobilisent les cinq sens humains (l’ouïe, l’odorat, le gout, le toucher et la vue) pour renforcer leur caractère immersif.

Les cas d’usage d’environnements immersifs simulés couvrent un large spectre d’applications allant du marketing immersif jusqu’à l’entrainement du soldat au combat.
Ainsi, avant de choisir son voyage de noces, un couple viendra bientôt passer une heure dans un simulateur du voyagiste qui lui fera découvrir « au plus près » plusieurs options de voyage en mode hyper-immersif associant la vidéo 360°, le mouvement, les odeurs.

L’entrainement au pilotage ou au combat dans un contexte militaire s’appuie déjà sur des plateformes de simulation qui reflètent de plus en plus fidèlement le terrain. Plusieurs programmes de recherche dirigés par la DARPA (l’agence d’innovation de l’armée américaine) ont permis de développer des démonstrateurs hautement immersifs pour l’entrainement des unités combattantes. L’objectif premier est de faire oublier au soldat qu’il s’entraine sur un simulateur en recréant artificiellement des niveaux de stress, de fatigue, de conditions météo défavorables et de saturation informationnelle compatibles avec ce qu’il rencontrera sur le champ de bataille. Le haut degré d’immersion permet de mettre en condition le soldat, de le former et de mesurer ses aptitudes au combat tout en expérimentant de nouveaux équipements. Plus aucun personnel américain ne sera engagé sur un champ de bataille sans être passé par l’étape préalable de la simulation immersive.

Les futures missions d’exploration de la planète Mars s’appuieront sur des tests et simulations de vie longue durée en environnements fictifs hautement immersifs. Des simulations de ce type ont déjà eu lieu au sein de la station antarctique Concordia [1].
Dans le secteur de la santé, le traitement de certaines pathologies mentales ou phobies pourra intégrer des passages en EFHI dans le protocole de soins, tout comme les processus RH de recrutement afin de tester les candidats à un poste en environnement simulé.

Le côté obscur de la force des EFHI

Par nature, les environnements fictifs hautement immersifs peuvent être utilisés pour leurrer un individu et l’amener à effectuer des actions contre son propre intérêt. En cybersécurité, on assiste à une montée en puissance et en complexité des Architectures de Données Fictives Immersives (ADFI) élaborées pour tromper une cible au sein d’une entreprise ou d’une administration. Les ADFI [2] constituent alors la première composante de l’EFHI.

Si le simple mail de phishing usurpant l’identité d’une autorité a longtemps permis aux attaquants d’obtenir, à peu de frais, des accès (identifiants, mot de passe) au sein de systèmes d’informations sécurisés, il ne suffit plus aujourd’hui pour tromper efficacement des cibles qui ont été sensibilisées à ce risque. L’attaquant doit faire évoluer son protocole d’entrée en s’appuyant sur de l’ingénierie sociale de haut niveau, ce qui lui demande des moyens, de l’intelligence et du temps.

Son objectif demeure inchangé : par la ruse et la tromperie, il cherche à exploiter l’ensemble des biais cognitifs et des vulnérabilités psychologiques de sa cible. Une fois la confiance installée, il l’amènera à cliquer sur un lien malveillant ou à ouvrir une pièce jointe contenant un malware qui se diffusera dans le système. Il pourra également chercher à convaincre sa cible d’effectuer un virement bancaire frauduleux à son profit. L’usurpation d’identité d’une autorité ou d’une entité de confiance reste un moyen très efficace pour manipuler un/une responsable de la comptabilité d’une entreprise, quelque soit sa taille.

Les dernières campagnes d’arnaques au Président, d’attaques aux Faux ordres de Virements (FOVI), aux faux fournisseurs, aux faux supports techniques ou au faux changement de RIB ont montré qu’aucune organisation n’est à l’abri de ce type d’opérations dont le préjudice (mondial) a dépassé les dix Milliards de dollars en 2018. Les ADFI mises en œuvre durant ces attaques associaient de faux sites web imitant un site légitime, de faux profils sur les réseaux sociaux, des communications téléphoniques, des envois de faux documents maintenant une cohérence globale et une crédibilité du scénario déroulé.

L’intelligence artificielle permet désormais de décupler ces capacités de persuasion en déployant de « fausses-vraies vidéos » imitant à la perfection la voix et les mouvements de lèvres de n’importe quel individu. Des vidéos de faux discours de Barack Obama et de Donald Trump ont circulé en 2017 et 2018 montrant qu’il est désormais possible de diffuser des Fake News (infox) dans la bouche même du Président des Etats-Unis. Il est certain que les groupes de cybercriminalité vont mettre à profit cette technique. Ils pourront par exemple envoyer au service de la comptabilité de l’entreprise ciblée une vidéo du PDG de cette société pour lui faire ordonner un virement de 200 000 euros à effectuer en urgence sur un compte frauduleux.

En s’appuyant sur l’IA génératrice de faux crédible et immersif, il devient possible d’envisager des opérations sophistiquées, furtives, déployées dans le temps. Les ADFI mises en œuvre demeureront indétectables par un opérateur humain. Seule l’IA sera en mesure de déterminer une probabilité de véracité d’une architecture numérique donnée. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de l’IA qui servira en défense comme en attaque et qui fera monter le niveau de complexité des attaques…

Enfin, l’usage militaire des ADFI offre de nouvelles potentialités d’actions pour les opérations de guerre de l’information, de manipulation, de pot de miel et de déception des systèmes adverses. Les cibles seront à la fois les personnels confrontés aux ADFI et les systèmes d’aide à la décision ennemis que l’on cherchera à tromper selon un art de la guerre 2.0. finalement très proche de celui de Sun Tsu.
 
 Liens
[1] Simulation 365 jours Concordia :
http://planete-mars.com/tag/simulations/
 
[2] Etude des ADFI – Collection cybersecurity - 2018
« From Digital Traces to Algorithmic Projections », Editions ISTE WILEY et ELSEVIER
http://www.iste.co.uk/book.php?id=1372
 
 
(Mis en ligne le 16 Novembre 2018)

 
 
 
 

 

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