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L'incroyable berezina des industries agro-alimentaires françaises

Référence de l'article : MIA7388
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écrit par Alexandre MIRLICOURTOIS,Directeur de la conjoncture et de la prévision,(24 Février 2019)

La filière agroalimentaire française est gravement malade. Pourtant, une fois de plus, le chiffre mis en avant et repris en boucle par la profession, comme par les pouvoirs publics, est celui de son excédent extérieur :



plus de 7 milliards d’euros, encore en 2018. C’est normal, dans un pays systématiquement déficitaire depuis 2004, c’est l’un des rares bastions de notre balance commerciale qui tienne encore. Mais c’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui nagent nus, disait Warren Buffet… or, le roi est nu. Une fois ôtées les boissons, l’excédent se mue en déficit depuis 2004. Un déficit qui se creuse et qui dépasse désormais 5 milliards d’euros, c’est un record !  

L’industrie alimentaire, notre fameux pétrole vert, est de plus en plus mal exploitée et c’est maintenant un fiasco. Les symptômes du mal se trouvent notamment dans l’évolution du taux de marge duquel dépend la capacité des entreprises à investir pour rester dans le coup face à une concurrence internationale qui se durcit et répondre aux exigences d’une distribution en quête permanente de petits prix.



Sans surprise, ce taux est en baisse, mais là où il faut particulièrement s’inquiéter c’est

  • que la baisse s’accélère, alors même que ce ratio intègre les performances des entreprises des boissons, qui, elles, dominent leur marché. En creux, cela signifie une chute encore plus spectaculaire dans l’alimentaire.  C’est
  • l’opposition des trajectoires entre les IAA en perdition et le reste de l’industrie manufacturière qui remonte un peu la pente. C’est historique, pour la première fois, le taux de marge dans les IAA est passé en 2018 sous celui du reste de l’industrie manufacturière.


La filière viande résume, à elle seule, la mécanique infernale qui s’est mise en place. Le point de retournement, c’est 2004, et depuis cela va de mal en pis.Trois forces sont en jeu :



pressions externes, avec une concurrence parfois déloyale. Pressions internes mises par la grande distribution, mais aussi par de grands industriels sur leurs sous-traitants sur un marché en perte de vitesse. Archaïsme des structures de production.

La première vague venue de l’extérieur fut allemande au milieu des années 2000. Des concurrents très déterminés qui ont usé et abusé de la directive de 1996 sur les « travailleurs détachés » pour faire chuter leur coût du travail et évincer les producteurs français. Sous le feu des critiques, les industriels allemands ont eu ensuite beau jeu de rentrer dans le rang, une fois la concurrence à terre.

La deuxième vague est venue d’Espagne, peu après la grande récession. Des industriels ibériques qui ont engrangé les dividendes de la « dévaluation interne », autrement dit de la forte baisse des salaires.



C’est enfin, aujourd’hui, une offensive polonaise : les importations en provenance de Pologne ont été multipliées par 2,6 depuis 2011 et notre déficit par 3 avec une fantastique accélération en fin de période. Difficile de résister en effet quand le coût du travail d’un salarié dans la filière viande varie du simple au quadruple.

Mais cela serait une erreur de limiter les déboires des producteurs français à la seule concurrence étrangère. Deux autres éléments sont à prendre en compte.

D’abord, les relations houleuses entre grande distribution et industriels, ainsi que le poids de la « restauration hors foyer » qui recourt majoritairement à l’importation. En axant d’abord leur stratégie sur celle des petits prix, les grands distributeurs exercent une forte pression sur le tissu productif en amont et elle est d’autant plus forte



que la consommation des ménages plafonne, voire désormais flanche, en volume ce qui exacerbe la concurrence et la course aux parts de marché. Idem dans la « restauration hors-foyer ».

Il y a enfin, l'absence de restructuration qui a freiné l'industrialisation et la modernisation de nombreux opérateurs. Or les investissements ne peuvent pas s'amortir sur des structures qui sont restées trop modestes pour affronter la concurrence internationale.

De même, la montée en gamme est restée insuffisante pour s'arracher de la seule concurrence par les coûts. Bilan,



le taux de marge des industriels français de la viande est laminé et l’écart varie du simple au double par rapport aux plus proches concurrents selon les données d’Eurostat. C’est une véritable hécatombe : une entreprise sur deux a disparu en moins de 10 ans. Certes, certaines se sont rapprochées ce qui est une bonne nouvelle, mais beaucoup ont disparu et les savoir-faire avec.

Sur les 9 grandes branches composant les industries alimentaires, 5 sont désormais en déficit, c’est une véritable déroute pour ce qui est devrait être l’un de plus grands points forts de l’économie française.

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Cet article est également disponible sous format Video :
https://www.xerficanal.com/economie/emission/Alexandre-Mirlicourtois-La-deroute-de-l-industrie-alimentaire-francaise_3746902.html 
 
(Mis en ligne le 24 Février 2019)