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M&A : évolution mondiale à fin 2016, et française au 10 mars 2017

Référence de l'article : MG6074
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écrit par Michel ALBOUY,Membre du Conseil scientifique de l'AMF, Agrégé en sciences de gestion, Auteur de nombreux ouvrages financiers,(2 Mai 2017)

 

Malgré l’accumulation des incertitudes politiques en Europe (Brexit, élections françaises) et aux États-Unis (politique économique de Donald Trump) le marché des fusions-acquisitions ne s’est jamais aussi bien porté de chaque côté de l’atlantique. Mondialisation oblige : les sociétés chinoises s’y mettent également et démontrent un appétit d’acquisition insatiable qui inquiète de nombreux observateurs occidentaux.

Bien que les prises de contrôle d’entreprises soient généralement mal vues par le grand public et représentent la pire manifestation du capitalisme « sauvage », ces opérations financières, mais également industrielles, participent à l’amélioration de la compétitivité des entreprises évoluant dans une économie mondialisée hyper concurrentielle. Elles sont supposées également d’être profitables aux investisseurs ; ce qui n’est pas toujours avéré. Sous l’effet des taux d’intérêt historiquement bas et de la concurrence des groupes chinois, les prix des acquisitions s’envolent. Au-delà des stratégies de développement des grands groupes, ces opérations permettent également d’offrir aux actionnaires, notamment via les offres publiques (OPA et OPE), un mécanisme de protection contre des dirigeants peu performants.

C’est la raison pour laquelle les investisseurs ne sont pas favorables aux dispositifs anti-OPA (bons Breton et rachats d’actions par exemple). Cet article expose la situation mondiale du marché des M&A (fusions-acquisitions) et de celui plus spécifique de la France en 2016-2017.

Le marché mondial des M&A : un marché cyclique

Le marché mondial des fusions acquisitions (M&A) se porte bien et reste globalement très actif, même si on observe des fluctuations d’une année sur l’autre. 2015 fut l’année de tous les records. Cette année le montant total des deals annoncé s’est élevé à 4.356,3 milliards d’euros ! Le dernier record s’était établi en 2007, l’année du début de la trop fameuse crise des crédits subprimes.

Pour 2016, bien qu’en baisse à 3 634,5 milliards d’euros, l’étiage a rejoint les hauts de la période 1997-2016. Le graphique 1 montre que ce marché suit les fluctuations des marchés d’actions et… des crises financières. Au plus haut de la bulle Internet en 2000, le montant des transactions mondiales est de 3 mille milliards de dollars.

Après l’explosion de la bulle il est divisé par 3 pour remonter à près de 4 mille milliards de dollars à la veille de la crise des crédits subprimes en 2007.

Suite à cette crise, le marché des M&A se rétracte et passe sous la barre de 2 mille milliards de dollars en 2009. À partir de 2014, le marché des M&A se redresse et franchit à nouveau la barre des 3 mille milliards d’euros pour atteindre son pic en 2015 à 4,3 milliards de dollars. Le graphique 1 permet de voir ces évolutions.

 
Après avoir atteint un niveau record en valeur en 2015, l’activité mondiale des fusions et acquisitions est à présent affectée par la chute du prix du pétrole, ainsi que par les inquiétudes quant au ralentissement chinois et à la santé du secteur financier. Ceci étant, en octobre 2016, les M&A sur des sociétés américaines battaient leur précédent record mensuel de juillet 2015, une année pourtant exceptionnelle, avec un montant de 316 milliards contre 241 milliards de dollars.

Les groupes américains qui mènent la danse au niveau mondial profitent des conditions de financement toujours très attractives. Ils n’hésitent pas à venir se financer en Europe pour profiter du différentiel de taux. Verizon a par exemple émis 3 milliards d’obligations corporate en euros et en sterling pour financer l’acquisition de Yahoo!

Mais la faiblesse historique des taux n’est pas la seule explication. Deux raisons expliquent également la reprise du marché des M&A : les valorisations boursières des acquéreurs et les montants de cash accumulés par les grands groupes. En effet, il est possible d’acheter des entreprises en émettant de nouvelles actions. Plus celle-ci sont bien valorisées et moins le coût d’acquisition est élevé.

À titre d’exemple, pour son acquisition de Time Warner a prévu d’émettre pour 45 milliards de dollars en actions. Avec 1 456 milliards de dollars de cash pour les sociétés américaines du S&P 500, hors secteur financier), elles ont les moyens de faire des emplettes et de mettre à contribution leurs trésors de guerre. Attention cependant à ne pas succomber à l’effet richesse et gaspiller les fonds des actionnaires.

Certaines études montrent en effet que les sociétés disposant de réserves de cash importantes ont tendance à surpayer leurs acquisitions et donc à détruire de la valeur pour les actionnaires des firmes initiatrices au profit de la construction d’empires. Mais cette analyse doit être nuancée au vu des opérations récentes. Ainsi, selon le Boston Consulting Group (2016 M&A Annual Report) il semble que les fusions-acquisitions, qui sont généralement créatrice de valeur pour les actionnaires des sociétés cibles, les soient également pour les actionnaires des firmes acquéreuses dans l’environnement financier actuel.

Un mot enfin sur l’activisme des sociétés chinoises. Le nombre record d’acquisitions chinoises suscite de plus en plus une levée de boucliers des autorités américaines et européennes. Ces inquiétudes sont nourries par les risques financiers que font courir les acquéreurs aux cibles industrielles via des endettements (levier financier) trop élevés et leur situation financière moins solide. La très sérieuse agence Standard & Poor’s dénonce dans son rapport l’impact négatif des acquisitions chinoises sur le profil de crédit des sociétés cibles du fait du basculement du contrôle au profit d’acquéreurs financièrement moins solides. Au-delà de ces risques financiers, se trouvent également les risques liés à des transferts de technologie au profit de futurs concurrents…

L’activité des grands groupes français

Après un pic historique, les prix des acquisitions (mesurés par le ratio valeur/Ebitda) en Europe ont baissé au premier trimestre 2016. Alors que fin 2015, ce ratio était égal à 9,1, il est retombé à 8,5 ; soit une baisse de 6,6 %. Ce repli est naturellement favorable à une relance de la dynamique des M&A en Europe et en France. Cette tendance est de nature à peser sur les prix. De plus, une modification du Code civil (à partir du 1er octobre 2016) va généraliser une pratique très courante aux États-Unis : la « MAC clause » qui donne aux acquéreurs le droit d’annuler leur achat en cas d’évènement majeur. Cette clause permet aux acquéreurs de renégocier les prix à la baisse après signature.

Le tableau 1 et le graphique 2 permettent de voir l’évolution des M&A réalisées par les grands groupes français. Comme pour les statistiques mondiales, le pic a été enregistré en 2015 avec presque 173 milliards de dollars de transactions pour l’année. Mais pour le 1ertrimestre 2016 (1er janvier-10 mars 2017), on assiste à une nette reprise avec un montant de 58,7 milliards de dollars contre 40,8 et 21,2 milliards pour la même période respectivement en 2016 et 2015. Il semblerait donc qu’on assiste à une reprise en 2017 de ces opérations par les grands groupes tricolores.

La liste des grands groupes français ayant succombé aux sirènes du M&A depuis 2016 est significative du renouveau de ce mode de croissance externe. Depuis le début de l’année 2017 PSA (avec l’acquisition d’Opel), Essilor (avec l’acquisition de Luxottica) et Suez (avec la branche eau de General Electric) se sont offert pour 35 milliards d’actifs aux États-Unis, en Allemagne et en Italie. Un record pour des acquisitions transfrontalières depuis 1996. Safran (issu de la fusion entre Snecma et Sagem) s’est également renforcé avec l’acquisition récente de Zodiac. On pourrait également citer Air Liquide avec l’acquisition d’Airgas aux États-Unis pour un montant de 13 milliards de dollars en novembre 2015 ce qui lui a permis de ravir à l’allemand Linde son titre de n°1 des gaz industriels.


 
Selon plusieurs observateurs, cette activité des groupes français s’expliquerait, outre les raisons expliquant le regain du marché mondial des M&A vues plus haut, par la perspective du Brexit et les incertitudes liées aux élections françaises et allemandes avec leur lot d’inconnues. Autant donc boucler ces opérations pendant que les marchés offrent de la visibilité. Et ce d’autant plus que nos industriels voient à long terme, contrairement à la vulgate qui nous est généralement serinée en matière de M&A.

En effet, les acquisitions réalisées par les groupes français sont très généralement des opérations de type industriel visant à renforcer leur compétitivité et non à faire de l’argent rapidement par un aller-retour d’achat-vente. La principale caractéristique des acquisitions réalisées par les grands groupes français est qu’elles s’inscrivent dans une véritable stratégie industrielle de long terme. Leurs cibles stratégiques sont généralement identifiées depuis longtemps et les opérations sont négociées au mieux des intérêts des deux parties. On l’a vu avec l’acquisition d’Opel par Peugeot SA et les engagements pris par le management de PSA avec le gouvernement allemand.

En guise de modeste conclusion…

Cet article, bien trop court pour montrer toutes les implications des fusions acquisitions, peut nous permettre de tirer néanmoins quelques conclusions, notamment dans la perspective des élections présidentielles françaises. Comme il se doit, aucun candidat, même les plus « libéraux », n’a évoqué ces opérations de M&A dans la campagne. Connaissant l’aversion des Français pour le monde de la finance internationale, il valait mieux.

C’était à coup sûr se tirer une balle dans le pied. « Et pourtant elle tourne » comme disait un certain Galilée à propos de la terre. On pourrait en dire de même pour les fusions-acquisitions : elles existent et répondent à de vrais besoins. Dans le monde actuel, les entreprises ont besoin de grandir, de renforcer leurs positions stratégiques, d’innover et d’être plus compétitives.

Les fusions-acquisitions sont un outil au service de ces stratégies de développement et de consolidation de notre industrie. Un bel exemple nous est donné par la stratégie menée par Schneider avec l’acquisition de la Télémécanique. Alors que cette opération fortement médiatisée était dénoncée par les syndicats des deux entreprises, elle a permis à Schneider de devenir un leader mondial de l’équipement électrique et de la gestion de l’énergie.

De ce point de vue, toutes les réformes visant à restreindre l’activité des entreprises en matière de fusions-acquisitions seraient contre-productives à long terme. Comme il est difficilement concevable que seuls les groupes français puissent acheter à l’étranger sans qu’il y ait de réciprocité, nous ne pouvons fermer nos frontières et interdire les acquisitions d’acteurs étrangers. Le protectionnisme simpliste ne serait d’aucun secours, bien au contraire.

Ceci étant, dire cela ne signifie pas que l’on doive être naïf. Il est effectivement du ressort de la puissance publique de protéger nos intérêts bien compris notamment à travers des accords internationaux. Mais au-delà de la géopolitique, le mieux est de permettre à nos entreprises d’être compétitives et d’être contrôlées majoritairement par des capitaux français. Nos entreprises n’attendent que cela.

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Article publié sur The Conversation :
http://theconversation.com/fusions-acquisitions-le-retour-76767?utm_medium=email&utm_campaign=Des%20nouvelles%20de%20The%20Conversation%20pour%202%20mai%202017%20-%2072905554&utm_content=Des%20nouvelles%20de%20The%20Conversation%20pour%202%20mai%202017%20-%2072905554+CID_23fc2225930c40dc94ed400f8777c1de&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=Fusions-Acquisitions%20%20le%20retour
 
 
(Mis en ligne le 2 mai 2017)
 

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