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Statistiques économiques: trop d'indicateurs sont devenus faux ou périmés

Référence de l'article : MS4909
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écrit par Olivier PASSET,Directeur des Synthèses,XERFI (17 octobre 15)

Voici une analyse de déconstruction. Je vais m’épancher ici sur notre difficulté croissante à poser des représentations intelligibles sur l’économie dans laquelle nous vivons. Nous essayons à Xerfi, jour après jour, de décrypter les évolutions du monde, d’y mettre du sens. Mais cet exercice nous permet de saisir aussi à quel point

les schémas théoriques, les domaines où se déploie la recherche académique, les chiffres eux-mêmes, peinent à saisir les phénomènes contemporains.

Les catégories d’acteurs autour desquels s’organise la description de l’économie d’abord. La définition de ces catégories repose sur l’hypothèse d’une certaine stabilité du droit et d’une certaine homogénéité des comportements et des finalités. Prenons le distinguo fondateur entre entreprises et ménages, par exemple. Il semble aller de soi.

D’un côté ceux qui produisent,  investissement et se rémunèrent de leurs ventes et de l’autre ceux qui consomment en contrepartie d’un salaire, d’allocations et de revenus du patrimoine. Ce distinguo n’était malmené que par l’objet hybride mais minoritaire de l’entreprise indépendante et l’impasse faite sur la production domestique.  La simplification était acceptable. Or on le voit bien.

Avec l’uberisation, c’est le capital installé par les ménages eux-mêmes qui est mobilisé. Avec l’extension de l’économie collaborative, le consommateur est de plus en plus associé à la conception et à la production. Cette collaboration en apparence gratuite se fait souvent avec  l’idée d’un revenu différé, ce qui fait entrer de plus en plus d’individus dans une logique entrepreneuriale.  Les frontières entre la sphère du travail et celle de la vie familiale deviennent de moins en moins étanches… bref, la représentation est de moins en moins pertinente. Je pourrais aussi évoquer la catégorie des banques, et toute la partie immergée du Shadow-banking qui nous échappe.

Parmi nos catégories mentales, les notions de secteurs, de filières par exemple volent aussi en éclat. Car c’est de plus en plus le

concept d’écosystème d’affaire qui fait sens. La production s’organise en galaxie, associant sous des formes partenariales très diverses des activités en apparence hétérogènes, mais complémentaires pour développer de nouvelles  fonctionnalités… j’ai parlé de fonctionnalité, pas de bien, ni de services…. Là encore rien dans notre appareillage statistique ou théorique (du moins du côté des économistes) ne nous permet de saisir cette réalité.
Et puis il y a nos problèmes de chiffrage. Ce fameux partage entre prix et volume. Notre PIB s’enrichit chaque jour de nouveaux produits-services (non séparables).

Lorsque leur prix est stable, c’est que leur qualité s’enrichit.  Lorsque leur prix diminue c’est que leur qualité est constante. On n’achète pas au même prix un smartphone ou une voiture aux fonctionnalités qui datent. Une partie de la baisse des prix que l’on mesure dans nos indices qui suivent des produits de qualité constante est assimilée à de la déflation… Or cette baisse est aussi une conséquence du progrès technique. Et encore, nos statisticiens sous-estiment-ils sans doute cette baisse. Suivre des biens homogènes est mission impossible.

Du coup on sous-estime aussi, notre croissance, nos gains de productivité et on surestime a contrario  la stagnation séculaire…Cette défiance sur la qualité de nos mesures est largement partagée. Et je n’ai évoqué ici que de nos insuffisances involontaires. Que dire de nos estimations de la croissance mondiale lorsque l’on connaît l’incertitude qui entoure la fiabilité des chiffres chinois par exemple.

Avec ce brouillage des lignes, entre prix, volume, producteur consommateur, c’est tout notre modélisation de l’économie de marché qui est ébranlée. Avec l’éclosion de nouvelles formes partenariales, c’est celui de la concurrence qui perd en pertinence. Et le fait que les ménages entrent de plus en plus dans des logiques entrepreneuriales ou dans des arbitrages patrimoniaux perturbe tout autant  les représentations keynésiennes.  Face à ces incertitudes radicales, notre rôle est celui de testeurs d’idées. Nous les expérimentons, dans un jeu permanent de correction d’erreurs.

Cet article est également disponible sous format Video :
http://www.xerficanal-economie.com/emission/Olivier-Passet-Brouillard-economique-trop-d-indicateurs-sont-faux-ou-perimes_2898.html
 
(Mis en ligne le 17 Octobre 2015)