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Avion russe abattu : le jeu dangereux de la Turquie

Référence de l'article : MPT4987
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écrit par Stéphane MONTABERT,Fondateur de l'UDC Renens,(27 Novembre 2015)
 

Parmi toutes les factions investies dans la guerre en Syrie, la Turquie est sans doute celle dont l’attitude est la plus ambiguë. Mais le jeu trouble d’Erdogan vient d’être révélé ce mardi avec la destruction en vol d’un SU-24 russe, abattu par la chasse turque.

Les Russes décrivent la perte de leur appareil comme une agression. Les Turcs prétendent qu’ils agissaient dans leur bon droit. À cette heure, toutes les informations sont à prendre au conditionnel.

L’avion, en mission de bombardement contre des forces salafistes d’al-Nosra au nord-ouest de la Syrie, à proximité de la ville de Lattaquié, aurait franchi l’espace aérien turc, selon les Turcs, suivant la trajectoire en rouge ci-dessous avant d’être abattu par deux F-16 de l’armée turque :
Pour accéder à l’image, suivre le lien Stratfor
 
Par le biais de leur Ministre de la Défense, les autorités russes annoncent quant à elles que l’appareil était 100% du temps en vol au-dessus du territoire syrien et qu’elles ont les moyens de le prouver. Selon un média turc le SU-24 aurait reçu « des avertissements pendant une dizaine de minutes » avant d’être attaqué, alors que les trajectoires ci-dessus, à supposer qu’elles soient correctes, ne laissent présager que quelques secondes de survol du territoire turc à la vitesse de vol d’un jet. L’appareil s’est d’ailleurs écrasé en territoire syrien.

Mais la crise ne s’arrête pas là. Citant l’AFP :

L’équipage de l’avion s’est éjecté. Selon les informations préliminaires, « un des pilotes est mort dans les airs alors qu’on lui tirait dessus depuis le sol », a précisé le général Sergueï Roudskoï, selon des propos retransmis à la télévision.

Un soldat russe a en outre été tué lors d’une opération de sauvetage avortée des deux pilotes de l’avion, lorsqu’un des hélicoptères du commando a lui-même été la cible de tirs, a aussi annoncé l’état-major russe.

En outre, les informations fournies par l’agence de presse sont lacunaires. Si un des pilotes a bel et bien été tué alors qu’il descendait en parachute (ce qui constitue un crime de guerre), il l’a été par des rebelles d’Alwiya al-Ashar qui ont d’ailleurs immédiatement posté une vidéo de son cadavre porté en triomphe. Et si un hélicoptère russe envoyé au secours a été abattu à son tour, c’est à travers un autre mouvement rebelle – la Première Division Côtière de l’Armée Libre de Syrie – cette fois-ci à l’aide d’un missile fourni par… Les Américains, rapporte le Telegraph britannique :

Si le tir est confirmé, le missile filoguidé a probablement été fourni à travers le même programme logistique soutenu par la Turquie et les États-Unis qui a servi à équiper [la milice] Alwiya al-Ashar.
L’utilisation de ces missiles filoguidés de fabrication américaine a augmenté de 800% depuis que la Russie a entamé des opérations aériennes contre eux fin septembre, ralentissant les offensives du régime [de Damas] en détruisant des douzaines de tanks et d’autres véhicules blindés.

Vladimir Poutine a assuré que la destruction d’un bombardier russe par un F-16 turc aurait de « fâcheuses conséquences » et qualifia la perte de l’appareil de « coup de poignard dans le dos » qui aurait été porté contre la Russie « par les complices des terroristes ». En soirée, Tayyip Erdogan affirma que « tout le monde doit respecter le droit de la Turquie à protéger ses frontières » tout en dénonçant fermement « l’intensification des attaques contre les Turkmènes ». Barack Obama aurait jeté de l’huile sur le feu en affirmant que « tout cela ne serait pas arrivé si les Russes s’attaquaient à l’Etat Islamique plutôt qu’à défendre le régime syrien ». Hollande et les Européens cherchent à calmer le jeu…

Pour la première fois peut-être depuis le début du conflit syrien, les positions des uns et des autres semblent remarquablement claires, en particulier celle de la Turquie :

  • Ankara profite de sa position au sein de l’OTAN et de la lutte générale contre Daesh pour mener une purge contre les Kurdes – dans et hors de ses frontières – et soutenir les minorités turques au nord de la Syrie, tout en maintenant face à l’Etat Islamique une complaisance proche de la complicité ;
  • la Russie défend le régime de Bachar el-Assad contre les nombreuses factions qui s’opposent à lui, dont l’État Islamique ;
  • les Américains équipent les « rebelles modérés » – dont le front al-Nosra affilié à al-Quaeda, la milice Alwiya al-Ashar et d’autres, les modérés sont ce qu’ils sont dans la région – en espérant que ces groupes lutteront contre Damas et l’État Islamique, alors que ces armes sont vraisemblablement employées contre tout le monde et s’égarent joyeusement dans la nature.

Derrière la complexité apparente de la situation, en simplifiant, nous assistons une fois de plus à une guerre entre deux pôles: les chiites de l’Iran, de Syrie et du Hezbollah contre les sunnites de Turquie, d’Arabie Saoudite et de l’État Islamique de l’autre.

Par le biais des circonstances et de leur histoire, les Russes sont apparentés au premier groupe, aux côtés des Kurdes et du régime de Bachar el-Assad ; mais comparées à celle des Européens et des Américains, leurs alliances sont limpides. Europe et États-Unis essayent l’impossible compromis de ménager leurs alliances locales, leur crédibilité politique et leur opinion publique tout en récoltant des progrès sur le terrain. Au final et sous l’impulsion d’Obama, les Américains se retrouvent à équiper des « rebelles modérés » qui n’existent que dans l’imagination des états-majors avec des armes semant le chaos partout dans la région, y compris en Irak entre les mains de l’État Islamique que chacun affirme combattre.

Tant que ces alliances étranges ne sont pas clairement posées sur la table et remises en question – y compris l’appartenance de la Turquie à l’OTAN – il est illusoire d’espérer le moindre progrès dans la région. En attendant, la situation reste instable et le risque d’escalade très réel.
 
Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2015/11/25/230456-avion-russe-abattu-le-jeu-dangereux-de-la-turquie
 
(Mis en ligne le 27 Novembre 2015)          

 
 
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