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Missiles russes lancés depuis la Caspienne: quelles significations? Quelles conséquences ?

Référence de l'article : MPR4924
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écrit par Arthur LE CHARDON,EchoRadar

Le tir de 26 missiles de croisière russes depuis la Caspienne revêt plusieurs significations stratégiques :
 
1/ Il s’agirait de SS 30 N. Chose surprenante comme l’a récemment signalé le Fauteuil de Colbert. Disons que si on en connaissait l’existence, on avait peu de détails sur leur portée et leur mise en service. C’est désormais chose faite, bien que certaines caractéristiques demeurent floues (notamment leur altitude de vol, donc la possibilité de leur détection). Autrement dit, l’effort de technologie de défense, entamé par la Russie en 2000, porte ses fruits.

2/ Les conséquences en terme de stratégie navale sont également grandes. La Caspienne, que personne ne considérait avec attention, devient désormais une « mer » à l’importance stratégique. La petite flottille russe de la mer Caspienne, que beaucoup d’analystes mentionnaient pour mémoire, revêt subitement beaucoup plus d’importance, que ce soit au Moyen Orient mais aussi en Asie centrale… Bref, une frégate et trois corvettes ont de la valeur stratégique et pas simplement tactique.

3/ Il semble, à bien regarder la vidéo publicitaire diffusée par les Russes (pas mauvais en Strat Comm, au passage) que les tirs ont été effectués du sud de la Caspienne. Soit dans les eaux iraniennes, soit dans celles du Turkménistan. Dans le premier cas, cela signifie un accord évident avec Téhéran. Dans le second, cela ne risque pas d’arranger la paranoïa du régime d’Achgabat…

4/ Ceci nous entraîne à la question des alliances. Ainsi, les missiles ont survolé les espaces aériens iraniens, irakiens et syriens. Cela suppose l’accord de ces trois pays. Sans beaucoup de surprise de la part des Iraniens (au passage, on se demande jusqu’où va cet accord stratégique : jusqu’au nucléaire ? cela serait une dimension non vue de l’accord récent) ni des Syriens, plus de la part des Irakiens. Or, il semble (cf. le dernier TTU) que les Irakiens aient été de chauds partisans de cette frappe et qu’ils attendent désormais que les Russes frappent aussi en Irak (voir ceci, amusant bien qu’évidemment excessif). Cela suggère certes un suivisme envers Téhéran, mais aussi un éloignement des Américains dont la gestion n’est pas appréciée. Ce qui constitue, en creux, un vrai défi à Washington… Ainsi, la structure de renseignement quadripartie (RU IRN IRK SYR) semble fonctionner à plein, au grand dam des Américains. Conclusion partielle : les Américains n’ont pas seulement perdu l’initiative stratégique en Syrie, ils semblent aussi perdre du terrain en Irak.

5/ Certaines cibles semblent avoir frappé l’EI. Ceci afin de répondre aux objections des Occidentaux…

6/ La Turquie semble désormais en mauvaise posture : elle était déjà inquiète au nord (mer Noire) et au sud (Syrie), voici que désormais son Est se fragilise d’un coup. Ceci la conduit probablement à se rapprocher des Occidentaux, elle qui marquait de la mauvaise humeur ces derniers mois. Paradoxalement, voici un effet positif pour l’Ouest de la dernière initiative de Poutine.

7/ On est surpris du silence arabe. Alors qu’on voit se concrétiser un axe russo-chiite, les Arabes sunnites ne resserrent pas les rangs. Ils semblent en effet avoir été très déçus par l’attitude de Washington ces derniers mois. De plus, ils sont fixés au Yémen. Mais ils auraient pu lancer quelques messages diplomatiques, des condamnations. Or, ils semblent actuellement très discrets.

8/ Cela étant, Poutine affiche de grandes ambitions dans le domaine aérien. Certes, cela fait quelque temps qu’on voyait un rééquilibrage de l’air power, mais cela ne suffit pas à expliquer les démonstrations de ces derniers jours (frappes, incursions en Turquie, missiles de croisière). Il semble bien que Moscou veuille forcer les Occidentaux à ouvrir une  « clearing house » pour organiser la déconfliction aérienne et éviter tout incident aérien qui pourrait, par faute de calcul, entraîner des escalades fâcheuses. La protection des pilotes amènera probablement les Occidentaux à le réaliser, ce qui sera affiché par Moscou comme une victoire. Si les Occidentaux voudront limiter cela au maximum (juste prévention des accidents), j’entends déjà la propagande russe parler de coordination voire de coopération : donc, d’avoir forcé les Occidentaux à rejoindre son alliance générale contre les méchants terroristes.

9/ A ce propos, remarquons que les Israéliens ont été très pragmatiques. Netanyahou s’est précipité la semaine dernière à Moscou et il semble, selon TTU, que cette déconfliction soit déjà mise en œuvre. Ainsi, les Russes annonceraient à Tel Aviv leurs frappes une heure à l’avance.

10/ En élargissant le spectre, constatons que ces missiles de croisière pourront être tirés de n’importe où : Mer Noire, Baltique, voire Méditerranée orientale. Autrement dit, tout le flanc est de l’Europe se trouve soudain sous une contrainte beaucoup plus importante (d’autant qu’on imagine volontiers que les SS N 30 ont des versions terrestres). Regardez une carte, un tel missile pourrait donc atteindre Amsterdam ou Oslo depuis Kaliningrad, Budapest depuis les eaux de la Crimée…

11/ Par conséquent, la Russie vient brusquement d’augmenter les enchères en termes d’A2/AD (anti access / area denial) sur l’ensemble du flanc est de l’Europe. Cela dépasse les seuls Iskander. C’est toute la supériorité aérienne alliée qui est subitement défiée. Ce n’est pas un hasard si le tir a eu lieu la veille de la réunion des ministres de la défense de l’Otan.

12/ Comment réagir ? S’il va probablement falloir organiser des procédures de déconfliction, la seule question qui vaille tient à l’attitude à adopter en Irak Syrie. Parier sur un épuisement russe ferait fausse route. Espérer en un scénario à l’afghane (1979) serait ne pas comprendre que les Russes n’enverront probablement pas de troupes au sol (fonction laissée aux Iraniens, semble-t-il). Cela pose dès lors de façon plus forte la question de l‘arbitrage entre Assad et l’EI. La politique, la stratégie consiste à désigner l’ennemi. On ne peut désigner la Russie comme l’ennemi au Moyen Orient. Elle vient troubler le jeu, modifier les positions, mais avec des acteurs qui demeurent. Cela pousse donc à une certaine clarification.

13/ Au fond, il s’agit d’opter entre deux conflits structurants : le premier (lecture arabe) fait primer l’opposition entre chiites et sunnites. Il s’agirait alors de s’allier aux sunnites : mais pour quel intérêt et quel but de guerre ? L’autre structuration oppose les jihadistes au reste. C’est la lecture de Poutine, peut-être outrée, mais cohérente dans sa simplicité. Or, elle touche à nos incohérences. Nous déclarons depuis des années la « guerre au terrorisme » pour finalement considérer Al Nusrah (filiale d’Al Qaida) comme des « islamistes modérés » (si, je l’ai lu… : j’ai même vu passer un « islamistes relativement modérés » nouvelle étape dans la confusion stratégique).

14/ L’inconvénient, c’est que souvent l’incohérence est comprise par les responsables politiques comme de l’ambiguïté, situation dans laquelle ils sont à l’aise. Aussi rien n’assure que nous en sortions. Ce qui signifie une absence de stratégie.

15/ Je ne sais si Poutine est un grand stratège (ce que dénoncent certains). Disons que c’est au moins un stratège. Pas sûr que ce soit notre cas…

Arthur LE CHARDON
 http://lechardon.net/ 

et http://echoradar.eu/"
 
(Mis en ligne le 25 Octobre 2015)

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