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Boko Haram : mouvement islamiste nordiste ou kanouri ?

Référence de l'article : MP 4404
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écrit par Bernard LUGAN (*),

 

Boko Haram, qui contrôle une partie du nord du Nigeria, a pour stratégie d’exacerber la fracture entre le Nord et le Sud du pays afin d’imposer l’indépendance d'un Etat théocratique nordiste inscrit dans la tradition des émirats du XIXe siècle. Boko Haram [1] a prospéré sur la frustration des élites musulmanes nordistes Haoussa-Peul-Kanouri qui n’acceptaient pas que le pays soit dirigé par des chrétiens sudistes, mais une rupture ethnique semble s'être opérée entre les Haoussa-Peul d'une part, et la base kanouri [2] du mouvement.

A la fin de son second mandat qui s’acheva au mois d’avril 2007, le président Obasanjo, un sudiste chrétien d’ethnie Yoruba, eut pour successeur élu, Umaru Musa Yar’Adua, un nordiste musulman d’ethnie Haoussa. Le mandat de ce dernier était de quatre ans, mais il mourut en 2010. Son vice-président, Goodluck Jonathan, un chrétien sudiste, lui succéda comme le veut la Constitution. Les Nordistes pensaient qu'au terme de son intérim, il s’effacerait pour laisser élire un des leurs à la tête de l’Etat fédéral. Or, en 2011, Goodluck Jonathan se présenta et il fut élu à l’issue d’un scrutin clairement ethno régional, le sud chrétien ayant voté pour lui, alors que le nord musulman s'était massivement prononcé pour le général Buhari.

L'inversion des rapports de force entre Nord et Sud provoqua bien des crispations dans les régions septentrionales. Jusque-là, les nordistes qui tenaient l’administration et l’armée exerçaient en effet le pouvoir tout en détournant à leur profit la manne pétrolière. Désormais, les rôles furent renversés : les sudistes prirent le contrôle de la production pétrolière ; puis ils cassèrent le monopole que les Fulani (Peul) exerçaient sur l'armée en favorisant la promotion d'officiers sudistes, souvent des membres de l'ethnie des Tiv. Au nombre d'un peu plus de deux millions, ces derniers vivent dans le centre est du Nigeria et ils sont majoritairement chrétiens avec une forte minorité animiste.

C'est dans ce contexte que Boko Haram fut instrumentalisé par des politiciens nordistes. Le président Goodluck accusa même le général  Muhammadu  Buhari  qu'il avait battu lors des élections présidentielles de 2011, de soutenir le mouvement afin de l'empêcher de gouverner [3].

En ce qui concerne les liens entre Boko Haram  et  les élites nordistes, deux périodes sont à distinguer :
1)           Dans un premier temps, après l'élection de Goodluck Jonathan, les élites nordistes et musulmanes ont clairement soutenu les mouvements jihadistes.
2)           Puis, dans un second temps, Boko Haram se lia à Al Qaida et le mouvement échappa au semi contrôle des chefs nordistes qui tentèrent alors de le réduire. En représailles, Boko Haram déclencha une campagne terroriste contre les Haoussa et les Peul. L'émir de Kano fut ainsi la cible d'attentats. Depuis plusieurs mois, Boko Haram a d'ailleurs concentré ses efforts sur la région de Kano. Fin novembre 2014, la mosquée de Kano, qui jouxte le palais de l'émir Sanusi Lamido Sanusi, fut attaquée à l'heure de la prière. Le bilan fut de 120 morts et de plusieurs centaines de blessés.
 
Aujourd'hui, Boko Haram, qui continue  ses campagnes de terreur dans tout le nord du pays, ne contrôle en réalité que deux Etats de la fédération, le  Yobé  et  le Bornou, qui constituent le homeland des Kanouri. Un indice de cette évolution ethnique est donné par les  statistiques de l'armée qui indiquent que 90% des prisonniers faits au combat ou lors des opérations de maintien de l'ordre sont Kanouri [4]. La carte ci-dessous montre l'étendue de la zone ethno-territoriale kanouri qui déborde largement à l'extérieur des frontières du Nigeria, notamment au Niger où les Kanouri constituent 5% de la population, dans l'extrême nord du Cameroun et au Tchad. Dans ces trois pays, leur peuplement n'est pas homogène et ils partagent le territoire avec d'autres ethnies. Au Tchad, leur peuplement est plus  concentré dans les deux régions de Kanem et du Lac.

(Merci de cliquer sur la carte pour l'agrandir)



C'est dans ce contexte explosif que va se tenir l'élection présidentielle du 14 février 2015 qui verra s'opposer les mêmes candidats que lors de la précédente élection, à savoir Goodluck Jonathan,   président sortant, sudiste chrétien et le général Muhammadu Buhari, Peul (Fulani) et musulman.
Le général Buhari accéda au pouvoir en 1983 à l'issue d'un coup d'Etat et il en fut chassé en 1985 par un autre coup d'Etat. Dans la campagne qui est déjà ouverte, son principal argument va porter sur l'inefficacité de Goodluck Jonathan dans sa lutte contre Boko Haram. Il va insister sur une réalité qui est  qu'un  sudiste,  qui plus est chrétien, ne sera jamais respecté dans le nord et que, dans ces conditions, si l'on veut éviter la partition du Nigeria, il est nécessaire de voter pour un nordiste musulman qui pourra lutter contre Boko Haram.

S'il est élu, le général Buhari pourra  donc  remercier Boko Haram... Mais alors, comment  réagiront les sudistes ?

[1] Boko Haram, expression haoussa qui signifie « rejet de l’Occident », a un nom officiel qui est arabe : Jama’afu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Juhad, ce qui signifie « Groupe de propagation des enseignements du Prophète par le Jihad ». Ce mouvement a été fondé en 2002 à Maiduguri, la principale ville de l’Etat de Bornou.

[2] Les Kanouri, qui ne parlent pas la même langue que les Haoussa, sont les héritiers de l'empire de Kanem Bornou qui dura de la fin du XVe siècle jusqu'en 1893, date de sa conquête par Rabah, et qui s'étendait sur une partie du Tchad, du Niger et du Cameroun. Les sultanats haoussa, dont celui de Sokoto, sont issus du jihad des Peuls d'Othman dan Fodio.

[3] Le jihadisme instrumentalisé n'était d'ailleurs pas une nouveauté au Nigeria. Par le passé, il fut en effet à plusieurs reprises utilisé par les dirigeants musulmans afin d'affaiblir leurs opposants chrétiens. En mai 1986, des hommes armés attaquèrent ainsi les étudiants chrétiens de l'université de Sokoto et au mois de mai 1987, le général Babangida qui était au pouvoir arma des groupes islamistes, leur fournissant même des véhicules afin d'attaquer des chrétiens dans les Etats du nord, notamment Sokoto et Bornou.

[4] Boko Haram fut d'ailleurs fondée par un Kanouri du nom de Mohamed Yusuf qui fut abattu le 31 juillet 2009 après sa capture au terme de cinq jours de combats acharnés contre l’armée nigériane qui firent plusieurs centaines de morts chez les islamistes.

(*) : Bernard LUGAN est universitaire. Il est professeur à l'Ecole de Guerre et aux Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il est expert auprès du TPIR (Tribunal Pénal international pour le Rwanda) et il publie l'Afrique Réelle, lettre d'information par internet:
http://bernardlugan.blogspot.fr/p/lafrique-reelle.html


(Mis en ligne le vendredi 6 Mars 2015)

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