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Le Japon sur le chemin de la rédemption ?

Référence de l'article : MPJ2812
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écrit par Olivier DYER,CEO,99-Partners Advisory

Le 4 avril dernier, la Banque du Japon (BOJ) annonçait son plan d’assouplissement monétaire à la fois quantitatif et qualitatif : son but est d’amener la hausse annuelle de l’indice des prix à la consommation à un objectif stable de 2%.

Pour ce faire, la BOJ a décidé d’adopter un nouvel instrument de politique monétaire en passant d’un objectif de prix (taux au jour le jour) à un objectif de quantité (base monétaire).

Cette base monétaire, dont l’encours était de 138 trilliards de yen à la fin de l’année 2012, devra donc doubler en deux ans : elle augmentera de 60 à 70 trilliards par an pour atteindre 200 trilliards à la fin 2013 et 270 trilliards à la fin 2014.

La banque centrale a précisé qu’elle allait augmenter ses achats d’emprunts d’état (Japanese Government Bonds ou JGBs) à 50 trilliards annuels et autoriser le rachat de toute maturité jusqu’à 40 ans. L’objectif est d’augmenter la maturité moyenne du portefeuille actuel de 3 à 7 ans.

Elle procédera de même à des achats d’ETF pour 1 trilliard par an et de parts de fond d’investissement immobilier pour 30 trilliards. Enfin elle va poursuivre ses achats de papiers commerciaux et d’emprunts corporate pour respectivement 2.2 et 3.2 trilliards par an.

Si l’on retient la réaction des marchés de change à une telle annonce, force est de constater que la surprise a été grande - le cours du Yen contre Euro est ainsi passé de 120 à 130 en 5 jours-, malgré les nombreuses annonces faites par le premier ministre Shinzo Abe, issu des élections du mois de décembre. Le gouvernement avait en particulier procédé à de profonds changements à la tête de la Banque du Japon, une institution dont l’indépendance est garantie par la Constitution.  C’est ainsi qu’un nouveau gouverneur était nommé le 27 février, en la personne de Haruhiko Kuroda, ancien responsable de la Banque Asiatique de Développement. Il a pris ses fonctions de 18 mars et a remplacé Masaaki Shirakawa. Deux gouverneurs adjoints ont aussi été nommés, Mrs Hiroshi Nakaso (déjà directeur de la BOJ) et Kikuo Iwata (professeur d’économie à l’Université Gakushin de Tokyo) tous deux connus pour leurs discours déterminés en faveur d’un assouplissement agressif de la politique monétaire du Japon.

Toutes ces mesures ne sont pas sans rappeler celles prises il y presque 5 ans par la Banque d’Angleterre et la Réserve Fédérale, selon les principes sans cesse défendus par Monsieur Ben Bernanke, et notamment dans son dernier « speech » prononcé à la London School of Economics le 25 mars 2013.

Le Président de la Réserve Fédérale y présentait en effet les trois leçons importantes apprises des crises financières qui ont touché le monde depuis au moins 100 ans :

La première leçon : les crises financières, et cette dernière en particulier, sont en réalité une fuite devant les actifs, conduisant à un effondrement de leur prix, et donc à un risque majeur de faillites généralisées. Le but des Banques Centrales serait donc d’arrêter de telles fuites par des injections de liquidités permettant de maintenir la valeur des actifs, et donc la valeur du collatéral, le temps que l’économie se désendette.

La deuxième : en rendant inflexible la conduite de la politique monétaire, l’étalon or a joué un rôle majeur dans la perpétuation de la grande dépression. L’étalon or a en particulier débouché sur la pratique généralisée du protectionnisme qui a bloqué les échanges et précipité la dépression.

La troisième enfin : l’augmentation de l’offre de monnaie doit être coordonnée au niveau mondial et donc pratiquée partout pour être efficace et éviter qu’elle ne débouche sur des phénomènes de « beggar thy neighbor » (dévaluation compétitive), à l’image de l’effondrement de la livre sterling en 2007 et 2008 qui a perdu presque 50% de sa valeur contre Euro. Ou à l’image du récent mouvement sur le Yen qui suscite de nombreuses critiques.

Nous retrouvons, décrits par Ben Bernanke, tous les ingrédients de la crise qui frappent le Japon depuis 1990 : la baisse de prix des actifs a pour ainsi dire absorbé la richesse nationale et conduit à une forte hausse de l’endettement.

Or, depuis le 4 janvier 1990, l’exemple du Japon est presque devenu pour beaucoup une sorte de  cauchemar tant il est vrai que 18 ans plus tard, l’ensemble du monde civilisé a semblé emprunter le même chemin que lui.

La mise en parallèle de l’évolution du Nikkei et du CAC 40 avec un décalage de 10 ans est à ce titre illustratif, même si le cercle vicieux semble enfin avoir été rompu en avril 2010.

Ce sont  en fait les coups de boutoir obstinés de la Fed contre la dépression qui ont fait sortir l’économie américaine du chemin qu’avait pris le Japon 10 ans plus tôt, et fait revenir la confiance sur les marchés boursiers.

A ce titre, la corrélation qui existe depuis 2005 entre l’appétit pour le risque des investisseurs et le cours de l’Eur/yen est d’ailleurs tout à fait fascinante et illustrative de l’influence de la politique économique japonaise sur le reste du monde occidental.

C’est donc au tour du Japon finalement d’adopter les mêmes mesures que les autre pays. Si l’on compare l’effort de la BOJ à ceux de ses homologues européen, américain, britannique ou suisse, force est de constater que l’initiative peut paraitre relativement modérée. Il convient cependant de souligner ici, que, mesuré en proportion du PNB, il apparait plus significatif : de 30 à 60% du PNB. A titre de comparaison,  celui consenti par la BCE a été de 18 à 33% du PNB depuis 2008 et jusqu’au remboursement des LTRO. Enfin, ceux de la Fed et de la BoE seront finalement similaires, et sans doute de 6 à 25% du PNB.

L’initiative Japonaise sera peut-être la dernière pièce du puzzle qu’il manquait pour permettre de cimenter une sortie définitive de la Grande Récession. C’est au Japon en effet que se sont dessinées, développées et qu’ont éclaté les premières bulles financières. C’est peut-être là-bas que les dernières vont s’éteindre.

Si l’indice de la bourse de Tokyo arrive à s’élever au dessus de ses plus hauts d’avant la crise, c'est-à-dire au dessus de 18300 - nous sommes aujourd’hui à 13500 – alors peut-être assisterons-nous au dernier épisode d’une saga qui aura duré près de 20 ans, et aura touché le monde entier.

 
(Mis en ligne le Vendredi 12 Avril 2013)
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