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Inde : 7 réflexions sur l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi

Référence de l'article : MPI3698
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écrit par Amit VARMA, depuis Mumbaï,

L’accession de Narendra Modi au poste de Premier ministre après la victoire électorale de son parti, le BJP, est-elle une bonne nouvelle pour l’Inde ?

Voilà quelques réflexions sur les résultats des élections :

Premièrement, je suis ravi que le Congrès [Indian National Congress est l'un des principaux partis politiques d'Inde] se soit fait rosser. Nous sommes proches de voir la fin de la dynastie politique Nehru-Gandhi, ce qui est fantastique. Celle-ci a causé d’incalculables dommages à notre pays avec ses politiques économiques destructrices qui ont maintenu l’Inde dans la pauvreté ces 7 décennies passées depuis notre prise d’indépendance. Il est impossible de quantifier l’ampleur des dommages causés, mais je crois que cette famille a plus de sang sur les mains qu’un Narendra Modi même si toutes les allégations qu’on lui porte se révélaient véridiques. Je suis heureux de la voir s’éteindre en tant que force politique, même s’il est vraisemblable qu’elle  continuera à contribuer au spectacle politique pour encore un bon moment. Pappu nous fournit de nombreuses occasions de sourire.

Deuxièmement, je reste dubitatif à l’égard de Narendra Mobi mais je suis satisfait qu’il ait un mandat décisif. Voilà pourquoi je suis méfiant : je suis un libéral classique (ou un minarchiste si vous préférez), et la liberté m’importe beaucoup. Je voudrais une société libre dotée de la liberté d’expression et de la liberté économique. En termes conventionnels, je serais de centre droit en matière économique et de centre gauche concernant les affaires sociales. Le BJP (Bharatiya Janata Party) est de centre droit dans ces deux domaines. Donc je m’inquiète concernant des sujets comme la liberté d’expression – et n’oubliez pas que le Congrès a un bilan déplorable sur ce front, et a été partisan de l’interdiction des Versets sataniques. Nous avons été rétrospectivement une société assez pluraliste ; ceci, et nos (maigres et parfois inadéquates) garanties constitutionnelles devraient nous protéger des demeurés du RSS. Néanmoins, nous ne pouvons qu’espérer.

Concernant l’économie, Modi ne peut pas faire pire que l’UPA (United Progressive Alliance). Je crains le capitalisme de connivence, mais Modi a fait beaucoup pour créer un environnement propice pour les PME à Gujarat, et son principal slogan de campagne, « État minimal et gouvernance maximale », sonne bien. Mais l’idée mettra beaucoup de temps pour germer, et c’est pourquoi je suis soulagé que son mandat soit si soutenu, et qu’il soit libre des contraintes imposées part les coalitions politiques. Il a maintenant le pouvoir de réaliser le travail, et pas de place pour des excuses. Il peut implanter l’ensemble des mesures qui sont essentielles si nous voulons devenir la superpuissance manufacturière qu’il invite l’Inde à devenir. (Je commencerais par la réforme du travail). Il peut réduire le nombre de ministères, modérer l’esprit procédurier à travers le pays, et réformer l’agriculture et l’éducation, afin de faire pâlir la culture du patronage vis-à-vis de celle de l’autonomisation. Il a le pouvoir d’entreprendre ces projets ; nous verrons bientôt si ses paroles s’accordent à ses actes.

Troisièmement, c’est un moment crucial pour la politique indienne ; d’ailleurs, le paysage politique a changé profondément. Il est estimé qu’environ 100 millions d’électeurs ont voté pour la première fois lors de ces élections. Cela fait également partie des grandes transformations qui risquent de continuer. Si l’ensemble de ces nouveaux venus formaient un pays, il serait le 12ème plus peuplé du monde, à la démographie plus importante que l’Allemagne, la France ou le Royaume Uni par exemple. Ce pays est celui où la vague Modi est passée.

Alors que cette vague a pu s’incarner à travers la figure d’un seul homme, considérons ce qu’elle représente, et pourquoi autant d’électeurs ont exercé leur droit : ces gens ont délaissé toutes considérations identitaires ou de patronage politique : les castes ou la famille Gandhi n’ont plus de prise sur eux. Ils désirent le progrès, le développement et aussi, implicitement, l’éradication de la pauvreté, qui se déduit des deux premiers objectifs. Durant sept décennies, le pouvoir en place ne s’est impliqué sur ce sujet qu’en apparence, et ses politiques ne faisaient finalement que maintenir la pauvreté et entretenir les votes blancs. Modi personnifie l’espoir que nous pouvons nous libérer de ce noir passé. Même s’il ne remplit pas sa mission, et que ces nouveaux électeurs avec d’autres qui viendront par la suite l’abandonnent, nous savons maintenant quelles sont les attentes du peuple. Et elles ne s’altèreront pas. À l’avenir, les partis qui ne s’adapteront pas à cette nouvelle donne seront éjectés avec, comme dirait Pappu, « la vélocité de Jupiter ».

Quatrièmement, il ne sera malgré tout pas facile pour le BJP de répliquer sa performance une nouvelle fois. Considérons qu’une grande part de l’élan de popularité pour le parti vient de son gain de 71 sur 80 sièges en UP (Uttar Pradesh), victoire orchestrée par un brillant stratège, Amit Shah. Maintenant, nous ne pouvons qu’espérer que le BJP remporte aussi les prochaines élections d’assemblée de cette région. Donc aux futures élections Lok Sabha en 2019, ils feront face à une double titularisation dans la région. Ils se battront sur la base des performances, non des promesses, et la perception de ces dernières ne dépendra pas que des résultats de la politique Modienne, mais aussi de facteurs extrinsèques comme les récoltes et l’état de l’économie mondiale. Un petit écart en pourcentage pourrait conduire à un grand revirement en termes de distribution des sièges.

Cinquièmement, examinons les pourcentages. En termes de sièges, le BJP a fait 6,4 fois mieux que le Congrès. En termes de partage des voix, il a fait 1,6 fois mieux (31% et 19% des voix respectivement, au niveau national.) Le Congrès est moribond, comptant sur le féodalisme, dirigé par des idiots, et je pressens que les voix en sa faveur chuteront. Mais constatons qu’un basculement relativement faible en termes de voix peut mener à un bouleversement lorsqu’il s’agit des sièges parlementaires. Ne prenons rien pour acquis en 2019. Un affaiblissement de la faveur pour le BJP de l’ordre de 4% entrainerait certainement la formation d’un gouvernement de coalition.

Sixièmement, l’AAP (Aam Aadmi Party) s’est présenté comme étant l’équivalent en matière de politique économique des veillées aux chandelles ou des pétitions, actions futiles entreprises par des personnes bienpensantes qui veulent se donner bonne conscience et manquent de facultés nécessaires pour comprendre comment le monde fonctionne. En mettant de côté les origines de son électorat, le parti en lui-même est bourré de contradictions, se définissant uniquement par opposition à d’autres. Il affirme clairement sa foi en l’État et les politiques économiques de gauche qui noirciraient l’avenir de notre pays et non l’inverse. Cette coalition prétend s’exprimer au nom du peuple – mais le peuple choisit le Chai Wallah (préparateur de thé) plutôt que le percepteur d’impôt.

Ce qui m’a vraiment rendu chèvre a été la couverture donnée au APP par les médias de Delhi. C’est un parti qui ne pouvait s’attendre au mieux qu’à obtenir 10 sièges dans un parlement en comptant 543. (Je comptais personnellement sur le fait qu’il n’en ait qu’un, ils m’ont d’ailleurs surpris à en remporter quatre.) Et pourtant, avec le tapage médiatique qu’on leur a servi, vous auriez pu penser qu’ils étaient un prétendant majeur pour former le gouvernement. William Dalrymple, à ce propos, se réfère à Arvind Kejriwal comme l’un des principaux candidat pour ces élections. On se moque du monde.

Septièmement, qu’en est-il des événements de 2002 ? Modi était-il personnellement impliqué dans l’attisement des protestations ? S’il l’était, rien d’autre n’importe, et ce soutien en lui-même suffirait à le condamner. Mais est-ce vraiment le cas ? J’ai cherché à savoir s’il s’était compromis, et les preuves confirmant son engagement s’avèrent convaincantes, mais étrangement les arguments défendant sa décision le sont aussi. Je sais que la plupart de mes proches vont me reprocher de tenir de tels propos, mais je ne crois plus depuis peu qu’il est possible pour quiconque extérieur aux événements de savoir, de façon décisive, s’il a réellement fomenté ces manifestations. Les faits sont tels que ce que l’on choisit de croire deviendra ce que l’on veut croire, et révélera davantage de choses sur vous. Ceci est une position épistémologique, et non idéologique ; et je n’ai de plus que le choix de le reconnaitre innocent tant qu’il n’est pas prouvé coupable, bien qu’il puisse n’être jugé ni comme l’un ni comme l’autre, mais je sais à qui incombe la charge de la preuve.

Dans tous les cas, comme je l’ai écrit antérieurement, je crois que Modi a agi purement par intérêt et non par idéologie. Fondamentalement, il fera le nécessaire pour accomplir ce qu’il pense pouvoir affermir son capital politique. Je ne pense pas que les violences communautaires font partie de l’équation, mais le développement de l’Inde oui, et c’est ce qui me rend optimiste.

Article publié à l’origine sur le Site Contrepoints.fr et reproduit ici avec l’autorisation de l’éditeur : http://www.contrepoints.org/2014/06/05/167889-inde-7-reflexions-sur-larrivee-au-pouvoir-de-narendra-modi

(Mis en ligne le 6 Juin 2014)
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