Se connecterS'abonner en ligne

La Grèce est-elle la Grande-Bretagne de la zone euro?

Référence de l'article : MPG4716
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Eric VERHAEGHE,(1er Juillet 2015)

Après plusieurs semaines de négociation entre la Grèce et ses partenaires européens, qui sont aussi ses créanciers, une question se pose: Tsipras s’est-il conduit avec les autres membres de la zone euro comme Margaret Thatcher en son temps avec le reste de l’Europe? Autrement dit, a-t-il pris l’intérêt collectif en otage d’une logique de passager clandestin? Le débat autour de la restructuration de la dette en a donné une illustration impressionnante.

La Grèce et la dette, un sujet de coopération collective

Tout le monde sait que la dette grecque n’est pas remboursable, et aucun esprit raisonnable, même en Allemagne (dont la rationalité n’est pas toujours la caractéristique nationale la plus évidente), n’imagine que la dette grecque puisse rester longtemps en l’état. Lorsque Tsipras a été élu, il pouvait donc s’appuyer sur ce constat collectif tacite pour obtenir, à l’occasion de l’accord qu’il a mis quatre mois à négocier (avant de le faire capoter), un geste significatif de ses partenaires.

Dans la pratique, c’est bien parce que les créanciers n’ont pas inclus dans un seul document récapitulatif leurs demandes de réformes et leur proposition de possible restructuration de la dette grecque que Tsipras a finalement décidé de recourir de façon précipitée au referendum. La véritable question qui sera posé aux Grecs dans ce scrutin sera: êtes-vous d’accord pour de nouveaux efforts demandés par les créanciers sans garantie donnée par ceux-ci sur une prochaine restructuration de la dette qui accable le pays?

Ce sujet est assez intéressant, parce qu’il offre grandeur nature (et même à échelle étatique) un bel exemple du rôle de la confiance dans les équilibres optimaux liés à la coopération. On retrouve ici toute la question des équilibres de Nash dans la théorie des jeux.

L’équilibre sous-optimal du referendum

En recourant au referendum, Tsipras a en réalité validé un équilibre sous-optimal qui pourrait lui être longtemps reproché par ses adversaires comme par ses soutiens. Le texte discuté samedi soir, qu’il soumet au vote et contre lequel il fait campagne, prévoit en effet une série de réformes intérieures dont certaines sont plus à gauche que les propositions de Syriza: baisse du budget de l’armée, taxation lourde des armateurs, augmentation de l’impôt sur les sociétés. En revanche, il n’intègre aucun engagement européen sur la dette grecque.

Si le referendum donne lieu à une victoire du oui, Tsipras aura beaucoup affaibli les positions grecques par rapport à ce que Samaras avait obtenu (puisque, avant qu’il ne parte, il avait décroché une clause de revoyure sur la dette). Dans l’hypothèse où le oui l’emporte, la Grèce s’engagera en effet sur des réformes sans aucun engagement européen sur la restructuration de la dette.

La question est de savoir ce que la Grèce gagne si le non l’emporte. La menace d’une sortie forcée de la zone euro dans cette hypothèse risque de peser lourd dans la balance. Beaucoup de Grecs craignent avec effroi le retour des années misérables (celles d’avant la Communauté européenne) où l’âne était le principal moyen de locomotion dans les campagnes et où l’Europe apparaissait comme un continent extraordinairement moderne et libre.

Le pari fait par Alexis Tsipras est toutefois que le non l’emportera et que l’Allemagne n’osera pas sortir la Grèce de la zone euro. Une fois de plus, il semble avoir joué aux apprentis sorciers: en annonçant que, dans l’hypothèse d’une sortie forcée de la zone européenne, il saisirait la Cour Européenne, il trahit la faiblesse de sa position, qui consiste à défier des partenaires dont il ne veut manifestement pas se passer.

Toujours est-il que le referendum apparaît, quoiqu’il arrive, comme une erreur politique majeure. Soit le oui l’emporte, et la Grèce aura pris des engagements moins favorables que ceux obtenus par Samaras. Soit le non l’emporte, et la Grèce risque de s’enfoncer dans une crise politique majeure. C’est en ce sens que le referendum débouchera sur un équilibre sous-optimal, dont Tsipras sera comptable. Il aurait pu faire beaucoup mieux.

Le referendum avantage les créanciers

Pour les créanciers, en effet, la solution du referendum est finalement plutôt positive, et il n’y a guère que Tsipras pour avoir pensé le contraire.

De deux choses l’une: si le oui l’emporte, les créanciers seront en quelque sorte passés « par-dessus la tête » de Tsipras pour obtenir le soutien direct du peuple grec. Les Européens ne peuvent pas rêver mieux! Et Tsipras, redisons-le, en prônant le non, aura calciné toute possibilité d’opposition grecque à la volonté des créanciers pour longtemps. Qui plus est, les Grecs auront montré que leur attachement à l’Europe est plus fort que leur volonté de restructurer la dette. Cela n’évitera pas une restructuration de celle-ci, qui est inévitable, mais elle se fera dans des termes bien plus favorables pour les créanciers…

Soit le non l’emporte et la situation ne sera guère pire que celle connue depuis plusieurs mois avec l’arrivée de Tsipras au pouvoir. Depuis le 25 janvier, en effet, la Grèce s’est installée dans une stratégie non-coopérative et n’a adopté aucune réforme d’ampleur. D’une certaine façon, le non confirmera cette attitude et obligera les créanciers à poser clairement la question d’une sorte brutale ou non de la Grèce hors de la zone euro.

Pour les créanciers, la question est en effet très simple intellectuellement, même si elle est complexe politiquement. Soit on veut une zone euro performante et il faut juguler les déficits grecs (dont ce système de pensions au niveau faible, mais avec des départs anticipés qui ne sont pas soutenables dans la durée), soit les Grecs ne veulent pas réformer ce qui les alourdit (administration fiscale défaillante, dépenses militaires ubuesques, fraudes dans tous les sens face à un Etat incapable de les détecter, riches exonérés d’impôts) et il faut qu’il sorte de la zone euro sous peine d’en menacer périodiquement la survie.
Toute la difficulté est de savoir comment sortir politiquement un maillon faible de l’équipe.

La stratégie non-coopérative de Tsipras a condamné la Grèce

C’est évidemment sur ce dernier levier que Tsipras s’appuie depuis le début, au mépris de l’intérêt général européen. Parce que Tsipras sait la difficulté de sortir la Grèce de la zone euro, il fait le pari dangereux et destructeur pour l’ensemble du continent que ses créanciers auront moins mal en gardant l’épine grecque dans leur pied, qu’en l’extrayant au scalpel. Au fond, Tsipras explique à ses partenaires que la Grèce ne fera pas d’efforts, mais qu’ils s’empoisonneront plus la vie à se détacher du boulet qu’à le traîner éternellement.

Alors que Tsipras aurait pu donner à ses partenaires des gages rapides sur sa volonté de coopérer, en soumettant un plan de réformes dès le mois de mars, incluant une clause de restructuration de la dette, il a systématiquement nourri le sentiment qu’il voulait profiter au maximum du système avec le moins d’efforts possibles. Il a fallu attendre quatre mois pour qu’il mette sur la table des propositions manifestement moins favorables, à certains égards, que celles de ses créanciers.

En jouant d’emblée la montre, Tsipras a brûlé ses vaisseaux: il a convaincu ses partenaires européens qu’il jouait aux Calimero pour obtenir le maximum de gains possibles en trahissant l’esprit de coopération. C’est probablement cette stratégie qui sera la plus coûteuse pour la Grèce: même si le non l’emporte, aucun partenaire n’aura plus la moindre confiance dans le gouvernement grec, et aucune des propositions de celui-ci ne sera plus prise au sérieux.

Grèce et Grande-Bretagne, même combat

D’une certaine façon, cette instrumentalisation de la coopération autour d’une logique de passager clandestin est un trait commun entre la Grèce et la Grande-Bretagne. Une seule nuance les sépare: la Grande-Bretagne n’a jamais voulu entrer dans la zone euro, notamment parce qu’une zone monétaire optimale oblige à une convergence des politiques budgétaires dont les Anglais ne voulaient pas entendre parler. Le paradoxe de la Grèce est d’avoir voulu profiter de l’un sans payer le prix de l’autre.

Car, on peut le dire aujourd’hui, la Grèce est probablement le seul pays d’Europe à avoir bénéficié d’une véritable prospérité en entrant dans l’Union. Sans l’Europe, pas de Jeux Olympiques à Athènes. Mais tôt ou tard, tout cela se paie.


L’original de cet article a été publié sur le Site de l’Auteur :
http://www.eric-verhaeghe.fr/

(Mise en ligne le 1er juillet 2015)

 
Articles similaires
Et si la Grèce s'en sortait ?La Grèce joue une double partition musicale avec...Le point sur la liquidation judiciaire de la...La quasi-mise sous tutelle de la Grèce : la...Grèce: le texte intégral des demandes européennes...Turbulences GrecquesGrèce : la fermeture de la TV publique entraîne...Le FMI admet des erreurs dans la gestion du...La Grèce veut demander une réduction de dettes en...Le Parlement grec valide une loi de réformes de...Grèce : NBG et Eurobank s’effondrent en bourse...Grèce : les leçons retrouvées d’Irwing...Carrefour n'attend pas le résultat électoral...Emporiki : une coupe de cigüe