Se connecterS'abonner en ligne

Que va donner le match « Macron » contre « La France Insoumise » ?

Référence de l'article : MPF6375
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
Entretien avec Alain de BENOIST, Philosophe, Ecrivain(*), et Politologue,Réalisé par Nicolas Gauthier

Il est évidemment un peu tôt pour juger l’action d’Emmanuel Macron. Il semble pourtant déployer un peu plus d’habileté politique que ses deux prédécesseurs. Mais est-ce vraiment un exploit ?

J’avais inventé, il y a quelques années, l’expression de « pensée unique », qui est aujourd’hui reprise partout. Ayant écrit, dès 1977, qu’il fallait penser simultanément ce qu’on avait pensé jusque-là contradictoirement, ce n’est pas moi qui pourrais être choqué par le « en même temps » cher à Macron. Mais encore faut-il savoir ce que recouvre cette expression.

Au lendemain de primaires qui se sont révélées désastreuses à droite comme à gauche, mais qui ont très bien fonctionné comme révélateur de la crise des partis, Macron a été le seul à faire primer la logique électorale sur la logique « identitaire » parce qu’il était le seul à n’être sûr ni de perdre (comme Hamon) ni de gagner (comme Fillon). C’est ce qui lui a permis de l’emporter avec, au premier tour, moins d’un quart des suffrages exprimés. Dans une démocratie devenue liquide, sinon gazeuse, il a su instrumentaliser à son profit l’épuisement du clivage droite-gauche et l’aspiration au « dégagisme » d’un électorat qui ne supportait plus la vieille classe politique. Il a également compris que l’alternance des deux grands partis ne mettait plus en scène que des différences cosmétiques, et que l’heure était venue de les réunir en un seul.

Macron est avant tout un contre-populiste. Il reprend à son compte le nouveau clivage « conservateurs » contre « progressistes », mais c’est pour choisir la seconde branche de l’alternative : réunir les partisans de l’« ouverture » (en clair : les bourgeoisies libérales de tous bords) contre les tenants de la « fermeture » (en clair : ceux qui s’opposent, instinctivement ou intellectuellement, à l’idéologie dominante).

Contrairement à l’hyper-Président Sarkozy et à l’hypo-Président François Hollande, Macron est un homme difficile à cerner. Il a un ego hypertrophié et un tempérament autoritaire, un mental d’adolescent cynique qui rêverait d’un bonapartisme moderniste et libéral. Mais il n’est pas Napoléon, et l’on ignore comment il se comporterait en situation d’urgence. Pour l’instant, il communique plus qu’il ne règne. Il fait des déclarations contradictoires (certaines ne sont pas mauvaises) dans l’espoir de séduire chacun, mais en prenant le risque de décevoir tout le monde. Il ne supporte pas qu’on lui résiste, il n’aime pas les corps intermédiaires, il est insensible aux aspirations populaires, il n’a rien à dire à la France qui va mal. Tout cela n’est pas de bon augure.

Pour quelles raisons, exactement ?

Parce que nous assistons à une autre révolution, sociologique celle-là : c’est la disparition progressive de ces classes moyennes qui n’avaient cessé de grossir à l’époque du compromis fordiste, quand la richesse accumulée en haut de la pyramide sociale finissait par redescendre vers le bas.
Aujourd’hui, la pyramide a été remplacée par un sablier : les riches sont toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres, et les classes moyennes sont en voie de déclassement et de paupérisation. C’est ce qu’observe depuis longtemps Christophe Guilluy : « Le grand sujet caché depuis trente ans, c’est la disparition de la classe moyenne au sens large […] Ce qui explose, c’est la classe moyenne occidentale qui n’est plus intégrée au modèle économique mondialisé […] La loi Travail n’est que la suite d’une longue succession de mesures qui ne visent qu’à dépouiller une classe moyenne qui ne sert plus à rien ».

La nouvelle structuration de l’électorat est le reflet de cette dynamique économique et sociale. Le vote Macron en est l’illustration parfaite : il a obtenu ses meilleurs résultats dans les grandes villes mondialisées, à commencer par Paris, où il a aussi bien gagné les suffrages des bobos et des libéraux de gauche que de la bourgeoisie de droite (y compris celle de la Manif pour tous). De même, les électeurs parisiens de Mélenchon se sont en quasi-totalité rabattus sur Macron au second tour, alors qu’ailleurs beaucoup ont préféré s’abstenir (39 %) ou, plus rarement, voter pour Marine Le Pen (14 %). Les retraités, eux aussi, ont massivement voté pour lui – avant de découvrir qu’ils étaient les grands perdants de sa nouvelle politique fiscale…

Après les ouvriers, les employés et les commerçants, les professions intermédiaires et bientôt les retraités : les classes moyennes sont appelées à rejoindre les classes populaires face à un « monde d’en haut » qui se trouve de plus en plus dans une position de domination de classe, car il a définitivement renoncé à prendre en charge « ceux d’en bas ». C’est aussi pourquoi l’impopularité de Macron ne peut que croître, et le réservoir protestataire devenir explosif. D’autant qu’en période d’insécurité et d’attentats, tout le monde se radicalise.

L’avenir de La France insoumise ?

Avec 19,6 % des voix au premier tour, Jean-Luc Mélenchon a réalisé le meilleur score d’un candidat « de gauche » à la présidentielle depuis Georges Marchais en 1981. Par rapport au FN, La France insoumise est beaucoup plus interclassiste et moins populaire. Elle touche bien moins d’ouvriers et d’employés que le Front national (25 et 24 % des voix contre 39 et 30 %), mais beaucoup plus de diplômés des couches moyennes et supérieures (26 % contre 17 %). Elle est aujourd’hui passée en tête chez les jeunes, et réalise des scores deux fois supérieurs à sa moyenne nationale dans la population d’origine immigrée.

La France insoumise a certainement de l’avenir. Pour l’heure, elle tire un grand bénéfice d’être une force nouvelle. Elle a vampirisé le PS et traite par le mépris les derniers restes du PC. Elle profite de la crise du FN pour se poser comme la seule force d’opposition au macronisme. La grande question, à moyen terme, est de savoir si elle pourra à elle seule occuper l’espace ouvert à gauche par la formation du bloc macronien. Difficile d’en dire plus pour l’instant.

__________________________________________________________________________
Article reproduit en licence CC BY NC SA avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.bvoltaire.fr/limpopularite-de-macron-ne-croitre-reservoir-protestataire-d/
 
(*) Auteur de plus de 60 ouvrages, dont "Vu de droite" (Grand prix de l'essai de l'Académie française, en 1978), et trois livres en 2017 : 

  • "Droite-Gauche, c'est fini: le moment populiste", 352 pages, chez Pierre-Guillaume de Roux (Janvier 2017),
  • "Ce que penser veut dire. Penser avec Goethe, Heidegger, Rousseau, Schmitt, Péguy, Arendt...", Avril 2017, 384 pages, Éditions du Rocher,
  • "L'écriture runique et les origines de l'écriture", 224 pages, Coll. H, Éditions Yoran Embanner, Coll. H, Juin 2017 : cliquer sur l'image ci-dessous pour commander



(Mis en ligne le 8 Octobre 2017)
  

Articles similaires
C'est quoi, être riche, pour...L’honneur d’un préfet de la RépubliqueRetour sur la démission "forcée" du...La méthode Mélenchon, ou la classique Révolution...Evolution des marges industrielles en France de...Quand la grève se transforme en outil...Réforme des retraites : quelques vérités et...Une reprise, mais sans hausse des salaires :...Parmi les 732 secteurs de l'économie...L’ouragan Irma souligne l’incapacité de l’Etat...Loi Travail: quel sera son impact sur...Quels secteurs ont créé le plus d'emplois...Que faire des emplois aidés ?Portrait de Marianne avec un poignard dans le dosGouvernement Macron: comment seront répartis les...Pour la 13ème fois sur 18, le déficit budgétaire...Hulot et les neonicotinoïdes : 6 couacs pour le...Moralisation de la vie publique : et si on...Les trois vraies ruptures que doit créer Emmanuel...Quatre erreurs qui rendent la projection du FMI...Education nationale : Mélenchon rédige-t-il les...Mais au fait, Mélenchon, le grand défenseur des...Macron se retrouve maintenant face aux dures...Le tirage au sort à l'Université, ou le...Quatre bonnes raisons de ne pas désespérer de...Avec "les kwassa-kwassa amènent du...Une République "En Marche" affaiblie...Comment Macron va-t-il renforcer la compétitivité...Mali : Emmanuel Macron est-il un chef de guerre ?Le pari européen va-t-il permettre...Macron : et en plus, la baraka conjoncturelle !Education Nationale : le choix d’un Ministre...Dans quel état Emmanuel Macron va-t-il trouver la...L’ultime tentative de Hollande : redécouper les...Le prochain président devra réussir au moins ces...Le best of des phrases contradictoires de MacronLa Guyane: pour l'un, c'est une île,...Bilan sur 18 ans : quelle évolution des salaires...Qui aime l'Etat aime l'ENA: analyse du...Présidentielle : voici l'arborescence...Les 5 principaux candidats ne parlent presque...Que penser de l'expulsion par l'Etat...En dix ans, la France a perdu 320 000 emplois...François Hollande toujours aussi content de luiPrésidentielle : 11 candidats retenus, mais 61...Les multinationales françaises sont un atout...Les 30 mesures coûteuses et non financées du...Quel candidat a une vraie stratégie pour...Présidentielle : qui parraine qui ? Voici la...Pourquoi Macron est autant soutenu par BFM TV et...Le programme économique d’Emmanuel Macron 2017 =...La Présidentielle, c'est d'abord un...