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Catalogne : bilan des élections et perspectives

Référence de l'article : MPE4874
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écrit par Contrepoints,( 3 octobre 2015)

 

Que penser du succès des indépendantistes aux élections en Catalogne Dimanche 27 septembre se tenaient en Espagne les élections au parlement catalan, duquel est issu le gouvernement de la communauté autonome. Cette année, cette élection fut un peu plus particulière puisque les forces politiques en faveur du droit de cette région à décider de son futur – majoritaires au parlement catalan – en ont fait une sorte de plébiscite en faveur ou contre l’indépendance de la communauté. Ce vote anticipé fait suite à la fin de non-recevoir concernant le référendum sans valeur légale réalisé le 9 novembre 2014, et qui avait vu le oui à l’indépendance l’emporter à 95%, mais avec une participation très faible.

D’un côté, une liste principale en faveur de l’indépendance (Junts pel sí – ensemble pour le oui) regroupait le principal parti de droite catalane CDC du président sortant Arthur Mas – amputée de son aile unioniste UDC avec laquelle elle formait une fédération de partis de droite catalaniste et qui s’est présentée en solitaire – et le principal parti de la gauche catalane ERC. Le tout soutenu par les associations de lutte pour l’indépendance prenant une part importante dans les listes présentées dans les quatre provinces de la communauté autonome.

À côté de cette liste une autre pro-indépendance mais cette fois-ci en solitaire, d’extrême-gauche et représentée par un parti appelé la CUP.

De l’autre côté, plusieurs listes unionistes. On citera d’abord celle du Parti populaire du président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, de droite chrétienne-démocrate et jacobine. On citera ensuite celle représentant l’antenne catalane du PSOE (principal parti de gauche social-démocrate en Espagne), appelée PSC, favorable à l’implantation d’un modèle d’État fédéral pour l’Espagne.

Il y avait aussi le jeune parti de centre-droit Ciudadanos, parti à l’origine catalan et ayant désormais des représentations en Espagne. Celui-ci marche sur les plates-bandes du Parti populaire mais avec un discours moins centraliste, relativement plus libéral sur les questions économiques et davantage rénovateur du système politique.

Enfin il y avait aussi l’alliance appelée « Catalunya sí que es pot » – sorte de plagiat obamesque dans le genre Catalonia yes we can – regroupant Podemos, la gauche écologiste catalane et d’autres partis et collectifs d’extrême-gauche. Favorables au droit à l’auto-détermination, le fond de leur discours est à la réforme constitutionnelle de l’Espagne mais leur campagne a été essentiellement focalisée à évacuer la question, et centrée sur le social et la lutte anti-corruption, ce qui n’en finit pas de les mettre dans une position ambiguë vis-à-vis de l’indépendance.

La participation a d’abord été un record : 77%, 7 points de plus qu’en 2012, 20 points de plus qu’en 2006 par exemple. L’élection a donc mobilisé et passionné.

Les derniers résultats au 28 septembre matin donnaient la victoire à la liste indépendantiste « Junts pel sí » avec 62 sièges. Pour obtenir la majorité absolue au parlement catalan, il est nécessaire d’avoir 68 sièges. On peut observer, comme le font les adversaires unionistes, que les deux partis derrière cette liste ajoutaient davantage aux dernières élections en 2012, mais c’est sans compter que l’aile unioniste UDC qui soutenait Arthur Mas en a déserté les rangs pour se présenter en solitaire. D’autre part, l’autre liste indépendantiste (la CUP) voit une progression très importante par rapport à 2012 en quadruplant son score, permettant donc aux indépendantistes d’obtenir la majorité absolue avec 72 sièges. Par conséquent, d’un point de vue électoral le succès des indépendantistes est là.

En revanche, étant donné que les séparatistes ont réussi à donner à cette élection un goût de référendum au-delà du renouvellement du parlement, les observateurs sont fondés à regarder aussi la répartition des votes entre listes indépendantistes et listes pro-espagnols. Comme dans beaucoup de système démocratiques, la Catalogne n’a introduit qu’une dose de proportionnelle dans son mode d’élection des députés, par conséquent la répartition des votes est sensiblement différente. Les listes unionistes ont rassemblé 52% des suffrages exprimés, et les listes séparatistes 48%. La première lecture que l’on peut faire est qu’il sera certainement difficile pour les listes vainqueurs de pouvoir avancer dans leur agenda de 18 mois vers l’indépendance qu’ils avaient promis. D’autant plus que le gouvernement de Madrid n’entend absolument pas négocier.

Ceci dit, là encore cette répartition des pourcentages est à prendre avec des pincettes, puisque la liste sur laquelle s’inscrivait Podemos est ambigüe quant à la question ; et pourtant elle est classée automatiquement du côté des unionistes, alors que dans le fond il y a peut-être un peu de tout parmi ses électeurs. De même, 48% d’indépendantistes, c’est le score le plus élevé dans une consultation demandant aux électeurs de se définir officiellement sur la question, ayant elle-même cette consultation-élection une légitimité plus importante étant donné le record de participation. Il faut aussi rappeler qu’il y a 10 ans à peine le séparatisme n’était envisageable que pour 20% de la population, ce qui prouve l’incapacité des forces unionistes à endiguer la progression indépendantiste.

Pour l’heure, il est compliqué de savoir comment vont se dérouler les événements dans les mois à venir. D’abord parce que les listes indépendantistes doivent négocier et faire alliance pour avoir la majorité absolue au parlement catalan, or la CUP a indiqué qu’elle ne voudra pas donner les pouvoirs à l’ancien président de droite Arthur Mas pour un nouveau mandat. Quand bien même un autre nom apparaitrait dans la liste de « Junts pel sí », il va falloir gérer les affaires courantes avec une mosaïque de partis aux idéologies très différentes – de la droite conservatrice à l’extrême gauche anti-capitaliste.

Enfin, se pose la question fondamentale sur le processus séparatiste. Les forces indépendantistes sortent légitimées pour diriger la Catalogne mais en revanche l’appui n’est pas franc pour mener la région vers l’indépendance puisque la société catalane est divisée en deux sur la question. Quand bien même les forces indépendantistes décident d’aller de l’avant dans le processus, le gouvernement de Madrid, d’essence jacobine, refusera de s’asseoir à la table des négociations. Il resterait alors la solution d’une déclaration unilatérale d’indépendance sans l’accord du roi et du gouvernement espagnol, sans l’accord du tribunal constitutionnel, sans la reconnaissance officielle dans un premier temps d’autres États (à long terme la realpolitik reprend ses droits) et sans l’appui de Bruxelles qui a averti sans en être persuadée elle-même que la région « courait le risque » de sortir de  l’Union européenne.

Dans ce contexte flou où les positions ne bougent plus, où le dialogue est clos depuis des années entre nationalistes espagnols et nationalistes catalans, une sortie de crise peut avoir lieu selon les résultats des prochaines élections générales en Espagne en décembre prochain. La pression séparatiste a permis quand même de faire émerger des forces politiques favorables à une évolution constitutionnelle du modèle espagnol dans lequel actuellement les communautés autonomes reçoivent des transferts de compétence de Madrid négociés ardemment, mais sans l’autonomie financière. Par exemple Ciudadanos, devenu la deuxième force au parlement catalan, fait son irruption au niveau espagnol dans tous les sondages et dans toutes les élections célébrées ces derniers mois. À court et moyen terme cette évolution négociée est peut-être la plus souhaitable, et Ciudadanos parait être le parti politique indiqué pour cela.

Pour nous autres libéraux, dans tout ce débat, nous devons réaffirmer que la seule souveraineté qui vaille est la souveraineté individuelle. Un processus qui ne reconnait pas l’individu comme la seule cellule digne de souveraineté n’est pas le but que nous recherchons, ce n’est qu’un second best. Un processus qui ne reconnait pas l’individu comme étant capable de s’associer avec d’autres individus au sein d’une société pour former une communauté politique libre et ouverte est à prendre avec beaucoup de pincettes.

Au final, pourquoi la Catalogne pourrait-elle se séparer (ce dont Madrid ne veut même pas entendre parler au nom de la constitution que personne n’a signé et au nom de la supposée souveraineté du peuple espagnol), et pas Barcelone ou le quartier de la Sagrada Familia ou encore la rue où j’habite ? Les libéraux doivent aussi se rappeler qu’une entité plus petite permet un vote avec les pieds plus faciles, et peut obliger l’élite politique à être plus ouverte sur les libertés civiles et économiques pour attirer les investissements étrangers et « retenir » ses résidents. Mais ils doivent aussi voir que, dans le contexte actuel, il est peu probable à court et moyen terme de voir les élites politiques catalanes biberonnées à la social-démocratie comme toutes celles en Europe opérer une telle mue.

Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2015/09/28/223558-elections-en-catalogne-le-bilan 
 
(Mis en ligne le 3 Octobre 2015)

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