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Paris-Beijing via Bamako….,

Référence de l'article : MMA5816
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écrit par Christian MEGRELIS,(13 Janvier 2017)


Supplément à un mot de Bismarck…

Nous sommes en 1881. Le Bey de Tunis est couvert de dettes. Les troupes françaises entrent en Tunisie depuis l’Algérie pour « prendre des garanties ». L’invasion s’achèvera par la mise sous protectorat du royaume. A Berlin, on s’inquiète. La Wilhelmstrasse demande des instructions à Bismarck. Maitre dans notre langue, il réfléchit un instant avant d’asséner : «Laissez les Français occuper la Tunisie, la Tunisie occupera les Français !». Manière de dire qu’elle n’aura plus le temps de s’occuper de l’Alsace-Lorraine …

La nième réunion France Afrique se déroule à Bamako. Grand-messe, elle réunit la plupart de dirigeants de l’ancienne Union française créée par de Gaulle et quelques autres trouvés en marchant. Venant un mois après la conférence de la francophonie à Madagascar où les mêmes se retrouvaient pour parler de tout et de rien, on a l’impression qu’elle fait un peu double emploi, mais pourquoi pas ? Les médias sont dubitatifs. Bismarck dirait que l’Afrique occupe beaucoup, beaucoup les Français.

De toutes les ex puissances coloniales (Portugal, Grande Bretagne, Allemagne, Italie, Belgique, Turquie), elle est la seule réellement impliquée dans le continent africain. Il y a longtemps que les autres ont laissé leurs ex territoires voler de leurs propres ailes, se contentant de vagues coups de chapeau épisodiques. Quand donc le Royaume Uni est-il venu aider le Nigéria dans sa lutte contre Boko Haram ? La relation fusionnelle que nous entretenons avec l’Afrique nous prend évidemment pas mal de temps, d’argent et d’énergie. Bien que nous nous en défendions énergiquement, nous restons prisonniers du vieux paradigme de notre « mission civilisatrice » proclamée par Savorgnan de Brazza.

Infrastructures contre matières premières (et donc garantie qu'elles seront bien exportées)

Au moment où la Chine met en œuvre sa stratégie de conquête des matières premières de l’Afrique, où plusieurs pays de la zone franc songent sérieusement à passer dans la zone yuan, il ne serait pas inutile que les candidats à la présidence proposent des stratégies alternatives. Il est clair à présent que la Chine, ayant constaté que l’Afrique était le ventre mou de l’Ouest, a décidé d’y jouer un rôle prédominant. Le directeur Afrique du Ministère des Affaires étrangères de Beijing n’en fait d’ailleurs pas mystère.

Les grandes firmes chinoises sont déployées dans l’ex Union française et prennent les places autrefois tenues par leurs homologues français. Les financements accordés par la Chine en échange de garanties sur les matières premières ont, depuis des années, relayés des crédits français pour la plupart impayés. Les permis d’exploration et d’exploitation accordés aux Chinois se sont multipliés. De plus en plus de forêts d’Afrique centrale sont rasées. La situation dramatique des pays pétroliers et miniers étranglés par la baisse des cours ne leur donne guère le choix. Les demandes de rééchelonnement de la dette chinoise sont dorénavant conditionnées par la convertibilité du franc CFA en yuan, seule manière pour la Chine d’avoir accès aux réserves stockées au Trésor français en garantie de la convertibilité du CFA.
 
C’est la première fois depuis les indépendances qu’une grande puissance accorde de l’intérêt à ce continent et développe une stratégie cohérente de conquête économique et politique. Elle ne trouve sur le terrain qu’une seule nation occidentale : la France, en pleine période d’auto flagellation, et saturée de créances impayées. La France qui s’épuise à jouer le gendarme à ses frais dans des guerres sans fin qu’elle a elle-même allumées en déstabilisant la Libye qui était, on s’en rend compte à présent, la clé de voûte des régions  sahariennes et sub sahariennes.

Dans cette aventure, la France ne bénéficie de la sympathie de personne, ni de l’Europe, qui s’en moque, ni du Royaume Uni qui s’en amuse, ni des Etats Unis qui ont rayé ce continent de leurs tablettes (il faut voir comment Trump, ayant fait venir à Miami un président africain, l’a renvoyé dans son pays sans même l’avoir reçu), ni de la Russie qui se garde bien d’y mettre les pieds. Vierge de tout antécédent colonial, se gardant d’interférer dans les affaires intérieures de ces pays, riche de grandes firmes conquérantes, la Chine trace son chemin solitaire à la satisfaction des élites locales. Comme elle l’a fait il y a vingt ans chez elle, elle dote les pays qu’elle a choisi des infrastructures indispensables à leur démarrage économique.

Ceci fait, les firmes chinoises viendront constituer la colonne vertébrale des industries africaines, avec leurs capitaux, leurs technologies et leurs hommes. Tout ceci se déroule dans un contexte glacial où les contacts entre Chinois et Africains sont réduits à la plus simple expression, et où les créations d’emplois pour les autochtones sont inexistantes.

Voilà donc comment « l’ex Union française » se prépare un nouveau protectorat. Gouverné par des relations impersonnelles, il est probable qu’il ne sera pas aussi bonhomme que le nôtre. Mais il aboutira sans doute, vers la fin du siècle, à un progrès économique que nous aurons été incapables d’exporter en Afrique. Et la Chine, qui, à ce moment-là pèsera deux fois le poids économique des Etats-Unis, sera devenue une puissance globale.

Espérons, sans nous faire d’illusion, que cette destinée manifeste sera un des points de l’ordre du jour de Bamako. Il y a beaucoup d’intérêts en jeu, et à un moment où la lutte contre la corruption se déchaine en Chine, où le Canada et l’Australie lancent des enquêtes sur les deals miniers douteux, et suspendent des juniors chinoises des bourses de Toronto et de Perth, les partenaires de la France préféreront pratiquer l’omerta à Bamako. La Chine-Afrique, c’est d’abord la Chine-à-fric.

Et, Monsieur le futur Président, puisque la France sera bientôt remplacée par la Chine, peut-être vous occuperez-vous un peu plus des Français que votre prédécesseur ?

(Mis en ligne le 14 Janvier 2017)