Se connecterS'abonner en ligne

Le premier conflit Mondial en Afrique (I)

Référence de l'article : MMA4525
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Bernard LUGAN (*),

(NDLR: Avec ce premier article consacré à l'Afrique du Nord, nous reproduisons une série de trois articles consacrés au premier conflit mondial en Afrique, écrits par Bernard Lugan (*), un Africaniste réputé. Dans un prochain numéro de La Synthèse, nous reproduirons son article consacré à l'Afrique occidentale et au Sud-Ouest africain, puis, dans un numéro ultérieur, nous reproduirons le troisième et dernier volet de son triptyque, celui-là étant consacré à la guerre en Afrique orientale).
 
Durant le premier conflit mondial les opérations militaires se déroulèrent à la fois au nord et au sud du Sahara. En Egypte, dans la zone du canal de Suez, elles opposèrent l’armée turque aux Alliés. En Afrique sud- saharienne, isolées les unes des autres les possessions allemandes opposèrent une résistance variable. Si le Togo, le Sud-Ouest africain et la plus grande partie du Kamerun furent rapidement occupés par les Alliés, il n’en fut pas de même de l’Est africain  où  la Schutztruppe commandée par le colonel, puis général Paul-Emil von Lettow-Vorbeck, ralentit l’inéluctable victoire des contingents britanniques, sud-africains, belges et portugais.
 

Objectif Suez

Présents en Arabie et dans tout le Moyen-Orient, les Turcs qui avaient pour objectif le canal de  Suez tentèrent d'affaiblir les Britanniques en s’appuyant sur la confrérie sénoussiste de Libye afin de  déstabiliser une vaste zone s’étendant depuis la Tripolitaine au nord, le Fezzan au sud-ouest et le  Darfour  au  sud. Cette stratégie posa des problèmes aux Italiens en Tripolitaine, aux Français dans le Sahara oriental et aux Britanniques dans la partie occidentale du Soudan.
 
Au mois de novembre 1914, alors que l'Italie n'était pas encore entrée en guerre, les senoussistes prirent Sebha et y massacrèrent la garnison. Les Italiens évacuèrent alors Mourzouk et Ghât et se replièrent sur la côte où ils ne tinrent plus que quelques villes, dont Benghazi, Derna et Tobrouk en Cyrénaïque, Tripoli et Homs en Tripolitaine. Le 21 août 1915, lors de la déclaration de guerre de l’Italie à la Turquie, les Italiens qui avaient quasiment perdu la Libye, n’occupaient plus  que Tripoli et Homs.
 
Au mois de janvier 1915, depuis la Syrie, à la tête d’une armée de quatre-vingt mille hommes, le général Djemal Pacha lança une puissante offensive en direction du canal de Suez. Au mois d'août 1915, les senoussistes passèrent à l'attaque afin de l'appuyer et à la fin du mois de novembre ils prirent Sollum et Sidi Barani.
 
Le 25 décembre, une contre-attaque britannique arrêta l'offensive turque puis, le 26 février 1916, les forces turques furent vaincues. Solloum et Sidi Barrani furent reprises aux senoussistes. Au mois de juin 1916, les Italiens  contre-attaquèrent  vainement  en  Tripolitaine, ce qui contraignit la France à  immobiliser  des  troupes sur la frontière  tunisienne.
 
En 1916, tout l'est saharien français fut menacé par les Senoussistes et au mois de décembre 1916, les postes français du Tassili des Ajjer furent  repliés  sur  fort Flatters  cependant  qu’Agadès  était  attaquée.  Toujours en 1916, le sultan du Darfour se rapprocha des Turcs et en réaction, le Gouverneur général Wingate occupa la région.
 
Promu « pacha gouverneur » de toute l’Afrique ottomane, Noury Bey, le frère d’Enver Pacha, arriva à bord d’un sous-marin autrichien en compagnie d'une douzaine d’officiers turcs et allemands afin    d’encadrer les senoussistes et les tribus révoltées. Au  début de l'année 1918 il sera remplacé par  le  Georgien Ishaq Pacha.
 
Convaincu que les Turcs seraient battus, Idriss As- Senussi [2] entama des négociations à la fois avec Londres et Rome. Ces dernières débouchèrent le 17 avril 1917 sur l’accord d’Ikrimah (ou Acroma) par lequel l’Italie reconnaissait la quasi indépendance de la Cyrénaïque sous l’autorité de l’émir Idriss lequel acceptait de fait la présence italienne sur la Tripolitaine. Il fallut cependant attendre 1924 pour que la Tripolitaine passe sous le contrôle effectif de l’Italie.



Source: Bernard-Lugan.com  (Cliquez sur la carte pour l'agrandir)


Le Maghreb

 
Au Maghreb, l’Algérie ne fut pas directement  touchée par la guerre, à l’exception d’un bombardement naval effectué par deux croiseurs allemands, le Breslau et le Goeben au début du mois d’août 1914.
 
La mobilisation à grande échelle effectuée au sein de la population française eut d’importantes conséquences car les cadres et les colons une fois mobilisés, le maillage européen de l’Algérie intérieure se relâcha considérablement. Dans les zones de colonisation les plus récentes, l’on assista même à un repli vers les centres urbains de nombre de familles européennes.
 
Au Maroc, la déclaration de guerre intervint à  un moment  particulièrement  difficile  car  la  «  pacification » y était alors loin d’être achevée et les troupes françaises n’occupaient effectivement qu’une partie du pays. De plus, bien des régions soumises ne l’étaient que superficiellement. Or, le Résident  général  Lyautey reçut des ordres très clairs : replier vers la côte les unités qui tenaient les contreforts de l’Atlas afin de pouvoir envoyer le maximum de troupes sur le front européen.



Lyautey n’ignorait pas qu’un tel repli entraînerait une révolte générale qui aurait des conséquences dans tout le Maghreb. Il réussit donc à rallier le gouvernement à une autre option qu’il baptisa d’une manière imagée  de « politique de la langouste  »  :  aucune  position avancée ne serait abandonnée, mais  les  troupes  de  première ligne qui les tenaient seraient remplacées par des réservistes. Le dispositif resterait donc le même sur le terrain, du moins en   apparence.

La guerre ralentit l’œuvre de Lyautey, mais elle ne l’interrompit pas puisqu’en dépit des restrictions et du manque de cadres, il réussit à tracer des routes, à construire des voies ferrées, à bâtir des écoles, des dispensaires, des hôpitaux et même à organiser des foires, aimant dire : « la France continue ».

Pour maintenir le moral, Lyautey accrédita le fait que les Allemands soutenaient et finançaient la rébellion  et qu'il  existait  donc  un  «  front  marocain  »  qu’il  fallait tenir comme celui de France.
Après   une   parenthèse   comme   Ministre   de   la   guerre (décembre  1916-mars  1917) [4],  Lyautey  rentra  à  Rabat après  quelques  semaines  pendant  lesquelles  le  général Gouraud l’avait remplacé.

(*) : Bernard LUGAN est universitaire. Il est professeur à l'Ecole de Guerre et aux Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il est expert auprès du TPIR (Tribunal Pénal international pour le Rwanda) et il publie l'Afrique Réelle, lettre d'information par internet: http://bernardlugan.blogspot.fr/

Notes de lecture

Durant   le   premier   conflit   mondial,   7,8   millions   de Français  métropolitains  furent  mobilisés.  L’outre-mer dans  son  ensemble  fournit  500  000  hommes  (457  000 hommes),   soit   8%   de   l’effectif   total,   l’Algérie en fournissant  à  elle  seule  251  000,  dont  73  000  Français de  souche. 

25  000  Algériens, soit  environ  1/7°  de l’effectif et  22  000  Français  d’Algérie,  soit  un  peu  plus d’1/3, furent tués.

Le 2° Corps colonial engagé à Verdun en 1916 était aux 2/3 Européen. Il était composé de 16 régiments venus du Maghreb, dont 10 régiments de Zouaves formés de Français  d’Algérie  mobilisés  et  du  RICM,  totalement européen.

En 1917,  aucune  mutinerie  ne  se  produisit  dans les régiments  coloniaux.  Durant  tout  le  conflit,  la  France importa  six  millions  de  tonnes  de  marchandises  de  son    Empire    contre    170    millions    de tonnes de l’étranger, ce qui représenta 3,5%  de  toutes les importations françaises.


________________________________________

[1] Sur l'ensemble de la question, lire le livre de Bernard Lugan  « Cette Afrique qui était allemande ». A commander sur le Site de l'Afrique Réelle, contre un chèque de 30 euros.

[2] En 1916, après avoir été vaincu par les Britanniques, Ahmed As-Senussi, chef de la confrérie sénoussiste, avait remis la direction de la confrérie à Idris As-Senussi, son petit-fils.

[3] En janvier 1918 la Brigade reçut le renfort de la Légion Russe et, au mois de juillet, du 12° Bataillon de Tirailleurs Malgaches.

[4] Lyautey démissionna le 14 mars 1917, ses désaccords avec l'état-major en particulier sur l'offensive Nivelle, qui déboucha sur l'hécatombe du « Chemin des Dames », son manque de souplesse et de familiarité avec les « comédies parlementaires » lui ayant été fatales. Le cabinet Briand fut renversé après ce psychodrame et le 25 mars, Alexandre Ribot devenu le nouveau président du Conseil.

(Mis en ligne le 24 avril 2015)