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Le premier conflit mondial en Afrique (deuxième partie)

Référence de l'article : MMA4636
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écrit par Bernard LUGAN (*),Historien,(31 mai 2015)

 (NDLR: Avec ce deuxième article consacré, cette fois-ci à l'Afrique de l'Ouest, nous reproduisons une série de trois articles consacrés au premier conflit mondial en Afrique, écrits par Bernard Lugan (*), un Africaniste réputé. Dans un prochain numéro de La Synthèse, nous reproduirons le troisième et dernier volet de son triptyque, celui-là étant consacré à la guerre en Afrique orientale) (**).

Au sud du Sahara, la guerre aurait pu être évitée car l'Allemagne souhaitait que le conflit ne fût pas étendu aux colonies puisqu'en définitive le sort des empires se déciderait sur les fronts d'Europe. L'Allemagne tenta de faire prévaloir la neutralité de tout le bassin du Congo. Sa référence était l’Acte de Berlin de 1885 qui avait, par convention diplomatique, élargi ses limites géographiques à une fraction de l'A.-E.F., au Kamerun, à l'Afrique-Orientale allemande, à l'Afrique-Orientale anglaise, au nord de l'Angola et de la Rhodésie, ce qui revenait, de facto, à neutraliser une grande partie de l’Afrique.
 
 Le 7 août 1914, le gouvernement belge, qui soutenait lui aussi le principe de neutralité de l'Afrique Orientale, envoya une note dans ce sens à ses ambassadeurs à Londres et à Paris :
 
 « Vu la mission civilisatrice commune aux nations colonisatrices, le gouvernement belge désire, par un souci d'humanité, ne pas étendre le champ des hostilités à l'Afrique centrale. Il ne prendra donc pas l'initiative d'infliger une pareille épreuve à la civilisation dans cette région et les forces militaires qu'il y possède n'entreront en action que dans le cas où elles devraient repousser une attaque contre ses possessions africaines».
 
Le 15 septembre 1914, alors que le Togo était sur le point d'être conquis par les Alliés, le sous-secrétaire d'Etat allemand aux Affaires étrangères, le Dr. Zimmermann, adressa une note à l'ambassadeur américain à Berlin dans laquelle il défendait encore la nécessité de neutraliser l'Afrique centrale, et ce afin de :
 
 « (...) prévenir une aggravation purement gratuite de l'état de guerre qui serait préjudiciable à la communauté de culture de la race blanche ».
 
Les gouvernements britannique et français refusèrent cette proposition, mais les Allemands persistèrent puisque, encore en 1915, une note allemande soulignait que:
« L'emploi des troupes de couleur en Europe et l'extension de la guerre dans les colonies africaines, qui s'est produite contrairement aux traités existants, qui diminue le prestige de la race blanche dans cette partie du monde, ne sont pas  moins inconciliables avec les principes du droit international et de la civilisation ».
Londres et Paris restèrent sourds à ces remarques, leur priorité étant d'attaquer l'Allemagne sur tous les théâtres d'opération afin d’obtenir des victoires faciles qui pourraient donner à leurs opinions publiques des motifs d’espoir.
 

 

La campagne du TOGO

 
 Les Alliés ouvrirent les hostilités au Togo dès le 7 août 1914. Pour Paris et pour Londres, l'intérêt d'une telle campagne était d’abord de permettre la prise de la station radio de Kamina (près d'Atakpamé). Cette station de T.S.F, ultramoderne pour l'époque, aurait permis la coordination de la guerre maritime sur des axes vitaux pour les Alliés et aurait pu donner à l'Allemagne un avantage certain. Il est d’ailleurs insolite que le Reich ait construit une telle station dans la moins protégée et la moins défendue de ses colonies. L'invasion du Togo se fit par mer et par terre, au Nord, à l'Ouest et à l'Est. Dans la nuit du 24 au 25 août, les Allemands détruisirent leur station radio de Kamina et, dans la journée du 25, alors que les forces alliées se rapprochaient d'Atakpamé, le major von Roben entama des pourparlers en vue d'une reddition. Le 26, les troupes commandées par le gouverneur von Doering capitulèrent.
 

La campagne du KAMERUN (Cameroun)

 
Quand la guerre éclata, les forces allemandes du Kamerun s'élevaient, après mobilisation, à 1460 Blancs et à environ 3000 tirailleurs. Le pays était divisé en 12 circonscriptions civiles ayant autant de compagnies de police. Chaque circonscription avait un chef-lieu qui était le quartier général de la compagnie locale et où était construit un fortin avec blockhaus, généralement entouré de fossés et garni de deux mitrailleuses. A l'intérieur de l'enceinte crénelée étaient construits les bureaux, l'armurerie, la prison et le logement de la troupe. Le commandant supérieur du Kamerun était le lieutenant-colonel Emil Zimmermann.
 
Dans leurs colonies d'Afrique Occidentale, les Britanniques disposaient, en août 1914, du régiment de Sierra Leone, de la compagnie de Gambie, de trois unités de la Gold Coast composées d’un régiment régulier, d’une batterie d'artillerie de montagne et d’un bataillon d'infanterie, ainsi que de quatre autres éléments fournis par le Nigeria, à savoir un bataillon d'infanterie montée, un bataillon d'infanterie et deux batteries d'artillerie de montagne équipées de 20 pièces. L'effectif total de ces forces d'active était de 500 Britanniques et de 8000 Africains, mais la mobilisation permit d'enrôler plusieurs centaines de fonctionnaires, de colons ou de résidents qui vinrent renforcer ces unités.


 
Le plan militaire français prévoyait de revenir par les armes sur les accords de 1911 afin de ressouder l'A.-E.F. en un seul bloc. Les forces françaises de l'A.-E.F. s'élevaient à 6440 tirailleurs africains, dont les trois quarts recrutés en A.-O.F., et à environ 1 000 cadres européens. Un petit contingent belge de 580 hommes, dont dix Européens, participa également aux combats.
 
La campagne du Kamerun débuta les 6 et 7 août avec l'occupation de Bonga par les troupes françaises, ce qui permit de rétablir les communications fluviales entre les possessions de l'A.-E.F (carte p.14). A la fin du mois d’août, un corps expéditionnaire franco-britannique placé sous les ordres du brigadier général C. Dobell, fut mis à terre à proximité de Douala, la capitale de la colonie qui fut prise le 27 septembre.
Dans le nord, le poste de Kousséri avait été enlevé le 20 septembre par les 600 hommes de la colonne du Tchad commandée par le général Largeau mais la garnison allemande avait réussi à rejoindre le gros de la compagnie du capitaine von Raben à Mora.
 
Au mois de mars 1915, quand la principale offensive alliée débuta, le colonel Zimmermann avait deux possibilités : soit s'arc-bouter en position défensive autour de Yaoundé et se condamner tôt ou tard à un encerclement, donc à une capitulation, soit abandonner le territoire allemand et tenter une percée à travers le sud du Kamerun afin d'atteindre le Rio Muni, ou Guinée espagnole, et échapper ainsi à la capture par les troupes alliées. Ayant choisi la seconde option, une course poursuite s'engagea alors entre les troupes allemandes convergeant vers la frontière espagnole et les forces alliées désireuses de les intercepter.
 
Les Allemands furent les plus rapides et ce fut dans la plus stricte discipline que les compagnies se rassemblèrent autour de panneaux indiquant leur numéro, le nom de leur commandant et la date de franchissement de la frontière.
Le 7 janvier 1916, une ultime parade eut lieu en territoire allemand, puis la petite armée composée de 73 officiers, 22 médecins, 310 sous-officiers, 570 colons ou fonctionnaires allemands, 6000 tirailleurs et porteurs noirs et 14 000 civils indigènes passa en zone espagnole [2]. Cette forte présence allemande en territoire espagnol inquiéta les autorités françaises car, en cas de décision de reprise des hostilités, qu’auraient pu faire les 180 miliciens du Rio Muni contre ces combattants aguerris ?
 
A l’issue de négociations franco-espagnoles, 875 Allemands, y compris le gouverneur Ebermayer et le colonel Zimmermann, embarquèrent sur des navires espagnols à destination de Cadix. Les tirailleurs furent transférés sur l'ile de Femando-Po, scindes en groupes de 55 hommes encadres par des officiers et des sous-officiers allemands.
 
Dans le nord du Kamerun une enclave résistait toujours, a Sava, près de Mora, ou à l'abri d'une formidable position rocheuse, le capitaine von Raben, encerclé depuis 18 mois avec une poignée d’hommes, refusait de capituler.
 
Le 20 février 1916, un émissaire l’informa que les troupes allemandes avaient été désarmées au Rio Muni. Von Raben accepta alors de rendre la position, mais à la condition que les honneurs lui soient rendus, ce qui lui fut accordé.

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[1] Sur l'ensemble de la question, lire, de Bernard Lugan, « Cette Afrique qui était allemande ». A commander à l'Afrique Réelle, contre un chèque de 30 euros.
 
[2] Cet épisode est raconté par Pierre Benoit dans un roman intitulé Monsieur de La Ferté, Paris, 1934.
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(*) : Bernard LUGAN est universitaire. Il est professeur à l'Ecole de Guerre et aux Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il est expert auprès du TPIR (Tribunal Pénal international pour le Rwanda) et il publie l'Afrique Réelle, lettre d'information par internet: http://bernardlugan.blogspot.fr/


(**) Pour lire le premier article de ce triptyque, cliquer sur le lien ci-dessous:

http://www.lasyntheseonline.fr/macro/civilisations_et_culture/le_premier_conflit_mondial_en_afrique_i,31,4525.html


(Mis en ligne le 31 mai 2015)