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A propos du voyage d’Emmanuel Macron en Afrique : faut-il conditionner l’augmentation des aides à l’arrêt des migrations ?

Référence de l'article : MMA6502
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écrit par Claude SICARD,Ingénieur agronome, Docteur en économie, Consultant international spécialisé en développement,(2 Décembre 2017)
 

 

Notre jeune Président entame  une première tournée en Afrique. Le Figaro du 28 Novembre titre  « Macron à la conquête des Africains ». Ce journal  nous indique qu’il s’agit «  d’un voyage délicat » : à l’Elysée, nous dit Tanguy Berthemet,  on sait, en effet, que les attentes sont énormes. Il y a en arrière plan, le problème des  flux migratoires auquel l’Europe n’apporte pour l’instant aucune solution, et,  par la même, celui sous jacent du concours que la France est à  même d’apporter aux pays africains pour les aider à accélérer leur croissance.

En Europe, les opinions publiques se mobilisent, réclamant  que l’on maîtrise ces flux migratoires. Mais les dirigeants de l’Union Européenne peinent  à concevoir  une stratégie, l’arrivée de tous ces migrants, chaque jour plus nombreux, étant un événement aisément prévisible, pourtant, qu’ils n’ont pas su anticiper. Les dirigeants de Bruxelles se trouvent comme pris au piège. Fermer les frontières  est matériellement impossible, et cela ne correspondrait  pas, d’ailleurs, aux valeurs que l’Europe défend. Il n’est donc d’autre solution que d’aider massivement les pays émetteurs de ces flux migratoires à accélérer leur développement économique afin qu’ils soient en mesure d’offrir à leurs nationaux des conditions d’existence  acceptables. Tel est le problème.

APD : de 23 milliards à 143 milliards USD au plan mondial

Que faut-il faire ? Les pays développés ont bien pris conscience, depuis des années déjà, de la nécessité d’apporter leur concours aux pays que l’on a longtemps appelés  « sous -développés », et ils ont ainsi ,en 1960, pris devant les Nations Unies, l’engagement de consacrer dorénavant chaque année 0,7 % de leur PNB à l’« Aide Publique au Développements » (APD).

Malheureusement, ces engagements, jusqu’ici, n’ont pas été tenus, puisque l’on n’en est  qu’à la moitié seulement des montants promis, et ces aides sont apportées d’une manière totalement désordonnée et inefficace. S’il est bien un sujet de controverse, aujourd’hui, entre experts,  c’est bien le jugement à porter  sur l’efficacité des APD, des aides qui n’ont cessé de croître d’ailleurs passant de 23 milliards de dollars en 1960 à 142,6 milliards aujourd’hui. Beaucoup d’études ont montré qu’il n’y avait pas statistiquement de corrélation évidente entre le montant des aides  et le taux de croissance des pays aidés. Les économistes du FMI ont estimé que des volumes trop importants d’aide entraînent des hausses des taux de change, ce qui a un effet négatif sur les exportations : ils ont indiqué  qu’il ne fallait pas qu’elles dépassent 25  % du PIB. Finalement, avec les travaux de Burnside et Dollar, de la Banque Mondiale, on a conclu que les aides impactent positivement la croissance seulement dans les pays qui ont de « bonnes  institutions ». Bon nombre de ces pays en voie de développement sont gérés avec trop de laxisme : la BIRD évalue ainsi à  30  ou  40 milliards de dollars le montant des fonds volés, chaque année, par des élites corrompues.
 
Il y a, d’un côté, les aides bilatérales et, de l’autre, les aides multilatérales, et les  objectifs sont les plus divers. Plusieurs économistes africains ont publié des études démontrant que les APD sont sans effet, ou ont même des effets négatifs. Parmi  eux, on ne peut manquer  de citer l’économiste  Dambisa Moyo dont l’ouvrage « Dead Aid : why Aid is not working » fit scandale lorsqu’il sortit. Sa thèse était que la dépendance entretenue dans les PVD par les aides encourage la corruption et perpétue la gouvernance médiocre.

En France, l’excellent spécialiste des problèmes d’aide au développement qu’est Serge Michailof dit dans son ouvrage « La France et l’Afrique » : « Le volume global de l’aide importe moins que sa qualité. L’abondance des ressources qui ont été déversées sur l’Afrique n’a pas facilité l’essor économique. Bien au contraire, ces flux, transformés en investissements improductifs, ont largement contribué au gonflement de l’administration et de la dette extérieure, et leur impact s’est révélé plutôt néfaste sur les pays qui en ont bénéficié ». C’est que ces aides ont des finalités diverses : remboursement des dettes, fonctionnement des administrations, aide aux refugiés, paiement  de très nombreux experts étrangers, frais d’assistance technique, etc….Le site Contrepoints, qui reprend un article de Libre Afrique, rappelle que le Président Yoweri  Museveni  a déclaré, un jour, que l’Ouganda n’a pas besoin d’aide, mais de commerce avec les partenaires au développement. C’est, précisément, de cette manière qu’opèrent aujourd’hui les Chinois en Afrique, et le FMI a  reconnu que l’aide chinoise impacte positivement la croissance des pays  africains.

Comment opèrent les Chinois en Afrique

La Chine mène une offensive en Afrique depuis 2009, vantant les mérites d’une coopération Sud- Sud qui se distingue des relations coloniales que peuvent avoir encore certains pays européens avec des  pays africains. Une aide, donc, sans ingérence dans les affaires intérieures des pays. Elle offre des infrastructures et, en échange, obtient des permis d’exploitation de mines ou de gisements de pétrole, ainsi que l’autorisation de mettre en valeur des terres agricoles ou de vastes massifs forestiers. Elle a ainsi construit de très nombreuses voies ferrées : une liaison Dar es Salam, en Tanzanie, à Kapiri Mushi, en Zambie, une liaison Addis Abeba-Djibouti, une liaison Khartoum -Port-Saïd…. Près  de trois à quatre mille kilomètres  donc de voies ferrées nouvelles apportées  à l’Afrique.
 
Et elle a réalisé, par ses propres moyens, de nombreux ouvrages, comme le « Pont de l’amitié » à Niamey, le barrage hydroélectrique Zongo II en RDC, l’autoroute Alger-Bougie en Algérie, etc…Ainsi, l’Afrique  intervient elle aujourd’hui pour 40 % dans les  exportations chinoises de ciment et de fer à béton. Les besoins d’infrastructures  de l’Afrique sont  considérables : ils ont été chiffrés à 93 milliards de US$ par an. La Chine est donc devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique, depuis  deux ans, le volume des échanges se montant à 210 milliards de dollars, et l’on prévoit qu’il atteindra 400 milliards en 2020. Elle s’occupe de la bauxite en Guinée, pays qui dispose de26% des réserves mondiales, du minerai de fer au Gabon, du charbon en Afrique du Sud, du cuivre en Zambie, etc ….Au Soudan, elle a acquis un quasi monopole pétrolier.

Les Chinois ont créé, pour intervenir en Afrique, un fonds souverain, le « Fonds de développement Chine-Afrique »,  et le fer de lance de cette coopération est le FOCAC (le Forum sur la Coopération Afrique -Chine). Celui de juillet 2012, par exemple, en plus des projets à réaliser, a prévu la formation de 30.000 professionnels en agriculture ou en santé, ainsi que 18.000 bourses pour des étudiants africains. L’aide chinoise est de l’ordre de 12 à 15 milliards de dollars par an, et, à Johannesburg, Xi Jiping a réaffirmé l’ambition de la Chine de participer activement dans les années à venir à l’industrialisation de l’Afrique.

Quelle stratégie, demain, pour l’Europe en Afrique ?       

L’Afrique bénéficie d’un montant total d’aides de 42 milliards de dollars par an. L’Europe, qui consacre aux pays en voie de développement  60 milliards d’aide chaque année, consacre  environ  40 % de son aide aux pays africains. Elle fournit donc une aide de 24 milliards d’€ à l’Afrique, chaque année. Le reste est affecté à divers autres pays, selon les accords passés avec les pays  ACP  (Afrique, Caraïbes, Pacifique), dans le cadre de la Convention  de Cotonou.
 
S’agissant d’accélérer considérablement le développement économique des pays africains, l’effort financier à consentir par l’Europe va devoir être  considérable : il va s’agir d’un budget de quelque 100 à 110 milliards d’€ chaque année, pour le moins. C’est, d’ailleurs, le chiffre qui correspond aux engagements  pris devant les Nations Unies : le PIB des 28 pays de l’UE se montant à un peu plus de 16.000 milliards d’€, l’engagement de 1960 représente la somme de 113 milliards d’€, exactement. L’Aide de l’Europe à l’Afrique passerait ainsi de 24 milliards d’€ à un peu plus de 100 milliards d’ €. On consacrerait l’aide publique essentiellement à la réalisation des infrastructures dont l’Afrique a besoin, et au soutien des investissements privés par l’alimentation d’un fonds d’assurance des ces investissements qu’il va falloir créer.

Les investissements privés sont en effet vitaux pour des pays en voie de développement : ce sont, pour ces pays, le moteur de la croissance. Actuellement, les IDE (Investissements Directs Etrangers) s’élèvent à quelque 800 milliards de US$ chaque année, dans le monde : 500 milliards s’orientent vers les pays asiatiques, et seulement 60 milliards vont dans les pays africains. Les investissements privés  permettent aux pays bénéficiaires d’acquérir les know how qu’ils n’ont pas et de former la main d’œuvre locale. Et, l’expérience de la Chine par exemple le montre, ce sont les acteurs étrangers  qui permettent  aux pays qui savent accueillir les IDE de nourrir leurs exportations, car des entrepreneurs locaux agissant seuls sont  totalement incapables d’accéder aux marchés des pays développés. Les positions sur tous ces marchés sont déjà prises.
 
Les tâches devront donc se répartir entre le secteur public et le secteur privé. Les aides publiques seraient dédiées, essentiellement, à la réalisation des infrastructures et à la fourniture de biens d’équipement et des divers intrants pour l’agriculture, et les investissements privés permettront  la mise en place d’un tissu de nouvelles entreprises produisant  des biens manufacturés, notamment en vue d’alimenter les exportations. C’est au niveau de l’Europe que cette stratégie de grande envergure doit être mise en œuvre, l’Union européenne ayant le poids politique et économique voulu pour discuter avec les pays concernés.

Les pays européens devront donc renoncer à leurs pratiques actuelles d’aides bilatérales afin que se trouvent concentrés dans les mains de l’Europe tous les moyens financiers disponibles. Un pays comme la France aura du mal à accepter  cette discipline, car l’aide au développement de la France se repartit actuellement par moitié entre l’aide multilatérale et l’aide bilatérale.  Il va s’agir, en effet,  de rendre l’Aide au Développement, cette fois, vraiment efficace, en agissant plus directement que précédemment, à la manière des Chinois.

Et, pour ce qui est des investissements privés, de les épauler en créant un organisme d’assurance des investissements en Afrique, à l’image de la  MIGA créée à Washington par la BIRD. Si les investisseurs privés ne sont pas couverts  par une assurance les protégeant contre les risques politiques, rien ne se passera  vu que les risques politiques dans tous ces pays du Sud sont importants.  Ce fonds d’assurance des investissements privés risquerait bien d’absorber, à lui seul, 10 à 15 milliards d’€, chaque année.
 
L’Europe, centrant son aide sur  la création des nouvelles infrastructures dans les pays africains, sans assortir celle-ci, à la façon des Chinois,  de conditions particulières  de bonne gouvernance ou de mise en place de régimes politiques différents de ce qu’ils sont dans ces pays,  laisserait au  organisations internationales ou aux ONG ce type de préoccupations, et au FMI le soin de régler les problèmes d’endettement et d’ajustements structurels. 

 Quel dialogue avec les pays africains ?

Il faudra que les pays africains admettent, dans le cadre de cette nouvelle coopération qui leur est proposée, qu’ ils doivent accepter de réintégrer chez eux tous les migrants économiques qui chaque année se présentent aux portes de l’Europe. Ces migrations posent, actuellement, beaucoup de problèmes politiques aux gouvernements des pays européens. Et, au demeurant, l’Europe se trouve à la veille de la révolution numérique, une révolution qui va détruire un très grand nombre d’emplois dans les pays membres de l’UE.

Il faudra expliquer à nos partenaires africains que l’intelligence artificielle, les nanotechnologies, l’impression 3D, et les objets connectés, vont bouleverser complètement les économies des pays européens. Il s’agit de la quatrième révolution que connaissent les pays industriels, après celles de la vapeur, puis du moteur électrique, et ensuite de l’informatique. On en est maintenant à la révolution  du numérique et de la robotisation, et selon   une étude réalisée par Frey et Osborne, de l’Université d’Oxford,  47 % des emplois seraient menacés dans les pays développés. Et ce sont les travailleurs les moins qualifiés qui seront les plus affectés. Le champ d’action des robots s’étend progressivement à tous les domaines. Johan Van Der Biest, gérant du fonds «  Robotics de Candriam », nous dit : «  L’explosion de la puissance de calcul des machines et la baisse des coûts de production des robots changent totalement la donne ».

L’Europe, dont l’économie va se trouver  profondément bouleversée, ne va plus pouvoir absorber tous ces nouveaux arrivants .Certes, conformément aux conventions internationales, elle continuera à accueillir les refugiés, c'est-à-dire les personnes qui se trouvent vraiment menacées dans leur existence, notamment par des conflits  meurtriers.
 
Avec la mise en place de la stratégie que nous venons à grands traits d’esquisser, il sera possible de rapatrier dans leur pays d’origine tous les migrants économiques arrivant en Europe, cette condition  constituant la contrepartie obligatoire de l’aide fournie à ces pays. Ce faisant, l’Europe pourra sauvegarder la cohésion de ses  sociétés, et  permettre à ses habitants de conserver, comme ils le souhaitent, leur  identité et leur culture. Au plan moral, elle s’acquitterait, ainsi, de son devoir de solidarité envers les peuples démunis,  une exigence qui relève de ses valeurs fondamentales.

(Mis en ligne le 2 Décembre 2017)