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Si Macron demande aux Evêques de s’engager, l’Etat n’est-il plus chez lui, ni l’Eglise chez elle ?

Référence de l'article : MC6803
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écrit par Jerome DUMONT,(22 Avril 2018)
                                                                         
 

Victor Hugo, dont la vie a été un grand écart entre le service de la monarchie et celui de la République, avait eu cette formule radicale « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle », dans ce court laps de temps de la seconde république, formule percutante sollicitée aujourd'hui par le Grand Orient pour stigmatiser ce qui est pressenti comme un retour du cléricalisme chez notre jeune président, élevé dans une école d’Amiens tenue par les Jésuites.
 
On ne se hasarderait pas à épiloguer sur un discours fleuve, aussi brillant soit-il, sans tenter un rappel un peu laborieux de cette notion si ardue de laïcité. Et proprement française, car pratiquement intraduisible, sauf à recourir aux termes anglo-saxons de secularity ou secularism par lesquels on transpose notre « laïcité ». Est laïc celui qui ne fait pas partie du clergé, du monde des clercs, qui, eux, ne sont pas dans le « siècle ». Donc, notre vocabulaire oppose le monde laïque à celui du clergé, le « siècle » (un monde qui est cerné par le temps) à la cléricature (un ailleurs intemporel, celui des religions).
 
Le terme de laïcité ne figure pas dans la loi de 1905, sur la séparation des églises et de l’Etat. « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes ». Comme un écho à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui énonçait que « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses ». C’est la constitution de 1946 qui va faire de la France « une république indivisible, laïque, démocratique et sociale », et la Vème République y ajoutera, en reprenant la formule ci-dessus, « qui respecte toutes les croyances ».
 
Dans son débat télévisé de Chaillot, le 15 avril dernier, Emmanuel Macron a martelé : « C’est l’Etat qui est laïc, pas la société ! ». Comme une tentative de réplique au communiqué de la rue Cadet, qui voyait dans le discours des Bernardins « l’esprit de la loi de 1905 violemment bousculé ». « Il ne faut pas sous-estimer l’attachement de nos concitoyens à la laïcité bien au-delà des obédiences maçonniques et du mouvement associatif laïc ; y compris chez les croyants et pratiquants » [1].
 
« Quand l’Etat s’occupe des affaires des Eglises, les Eglises s’occupent des affaires de l’Etat », reprend le Grand maître du G.O.D.F., évoquant une « désécularisation foudroyante ».[2]
 
De quel discours s’agissait-il ? Car le président de la République s’était bien gardé d’offrir quelque priorité à l’Eglise catholique. Il ne pouvait manquer de garder en mémoire quelques grandes manifestations sur le pavé parisien en 2013 alors qu’il était secrétaire général adjoint de l’Elysée, ni le soutien très voyant de quelques franges de l’électorat catholique à un adversaire chancelant de la présidentielle, en mars 2017.
 
Bien avant de s’exprimer sous les voutes de l’abbaye cistercienne que le cardinal Lustiger avait acquise et restaurée pour en faire un lieu de formation et de dialogue à l’ombre de sa cathédrale, le tout jeune président de la République avait voulu s’adresser, peu après son élection, au monde musulman qui fêtait la fin du Ramadan [3].
 
Aux représentants du Conseil Français du Culte Musulman, il demande de « s’engager » dans le combat contre les « prédicateurs de haine », « les prêches contraires aux valeurs de la République, à ce qu’est le cœur de l’islam » : « c’est cela que j’attends de vous ». « Ces combats, nous devons les mener ensemble car ils concernent la place de l’islam en France, la sérénité de vos fidèles et en définitive, notre capacité commune à remplacer l’ignorance, voire la méfiance, par un dialogue serein, capable seul de nous préserver des pièges de l’extrémisme, voire d’en éradiquer les germes ».
 
Je soulignerais ici le vibrant plaidoyer de Macron pour la laïcité : « Il nous faut toujours réaffirmer qu’il n’y a pas dans notre pays d’un côté les musulmans et de l’autre les Français. Mais bel et bien uniquement des Français, de tous horizons, de toutes convictions, tous, citoyens au sein d’une République dont la laïcité garantit à chacun la liberté et l’égalité et offre comme projet commun la fraternité ».
 
Face au Conseil Représentatif des Institutions juives de France, le 7 mars dernier, donc quinze jours à peine avant l’assassinat de Mireille Knoll, le président évoquait la trop lente reconnaissance de l’évidence du meurtre de Sarah Halimi en avril 2017 : « L’antisémitisme est le déshonneur de la France, le contraire de la République ». Et c’est le Premier Ministre qui avait présenté ses vœux à la communauté juive, à l’occasion du nouvel an, en octobre, dans les murs de la synagogue de la rue Buffault, alors que le président du Consistoire central, Joël Mergui, avait lancé : « Quand les juifs sont menacés, ils sont à l’avant-poste de notre humanité ». Edouard Philippe avait rappelé « Cette neutralité qui est la simple et juste reconnaissance de la liberté de conscience, et l’exigence pour les pouvoirs publics de ne favoriser aucun culte ».[4]
 
Le président de la République pouvait-il tenir un autre discours devant la communauté catholique, devant la Conférence des Evêques, en présence du nonce apostolique, d’ambassadeurs et des représentants des autres cultes, le 8 avril dernier, onze mois après sa prise de fonctions ? Bien sûr, le disciple de Ricœur ne pouvait manquer de mobiliser les figures tutélaires du catholicisme philosophique et littéraire (Emmanuel Mounier, Pascal, Aristote, Simone Weil, Mauriac et Claudel, Julien Green et le cardinal de Lubac), sans parler des figures politiques comme Robert Schuman, de Gaulle et même Jacques Delors. Il prend l’exemple d’Arnaud Beltrame pour l’entrelacs de ses dimensions et vocations, militaire, catholique, maçonnique.
 
« La laïcité n’a certainement pas pour fonction de nier le spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens. Je suis comme chef de l’Etat, garant de la liberté de croire et de ne pas croire, mais je ne suis ni l’inventeur ni le promoteur d’une religion d’Etat substituant à la transcendance divine un credo républicain ». Il évoque « Le chemin que l’Etat et l’Eglise partagent depuis si longtemps, aujourd’hui semé de malentendus et de défiance réciproques ».
 
De là, l’interpellation que le président de la République adresse au président de la conférence des évêques : « La République attend beaucoup de vous. Elle attend précisément (…) que vous lui fassiez trois dons : le don de votre sagesse, le don de votre engagement et le don de votre liberté ». Serait-ce une mise en demeure de la République laïque aux représentants d’une religion, comme il l’avait fait à l’égard du culte musulman pour son concours dans le « combat contre le fanatisme » [5] ?
 
Pourquoi cet appel à la sagesse ? Pour porter un « humanisme réaliste », « Pour conduire à l’engagement de celles et ceux qui pourront nous aider et éviter les discours du pire ». « Viser plus, demander plus », c’est une citation de Ricœur que mobilise son ancien assistant, qui dit sans cesse « vous et nous », comme pour insister sur la séparation des deux dimensions : « L’Etat et l’Eglise appartiennent à deux ordres institutionnels différents, qui n’exercent pas leur mandat sur le même plan. Mais tous deux exercent une autorité et même une juridiction. Ainsi, nous avons forgé chacun nos certitudes et nous avons le devoir de les formuler clairement, pour établir des règles, car c’est notre devoir d’Etat ».
 
Pourquoi un appel à la liberté ? « Mon rôle est de m’assurer que [chacun de nos concitoyens] ait la liberté absolue de croire ou de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C’est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis ».
 
Mais l’exhortation centrale, qui a pu faire grincer des dents, est celle de l’engagement, « un travail de refondation auquel il nous faut ensemble nous atteler ». Ensemble ? Comme s’il fallait « réparer le lien entre l’Eglise et l’Etat », expression fortement commentée, comme si République et Eglise étaient à parité ?
 
Or, pour Emmanuel Macron, comme lors de ses discours de campagne, le risque, c’est « l’anomie, l’atonie, l’assoupissement ». « Le don de l’engagement que je vous demande, c’est celui-ci : ne restez pas au seuil, ne renoncez pas à la République que vous avez si fortement contribué à forger ; ne renoncez pas à cette Europe dont vous avez nourri le sens ; ne laissez pas en friche les terres que vous avez semées ; ne retirez pas à la République la rectitude précieuse que tant de fidèles anonymes apportent à leur vie de citoyens ».
 
Le président s’adresse à tous : « Permettez-moi d’associer ce faisant également tous les engagés [dans l’action associative] des autres religions dont les représentants sont ici présents et qui partagent cette communauté d’engagement avec vous ».
 
Faut-il pressentir ici les traces d’une « désécularisation foudroyante », « un esprit de la loi de 1905 violemment bousculé par le contenu du discours présidentiel », selon les termes du communiqué de Philippe Foussier. « Un retour du cléricalisme » ?
 
C’est une même dynamique, un même appel à s’engager que le président adressait voici sept mois aux Protestants de France, « Vigie de la République, avant-garde dans les débats philosophiques, moraux et politiques » [6]. « La République ne vous demande pas de nier votre foi ou de l’oublier. Elle la reconnaît dans sa plénitude ». Et devant le public réuni par la Fédération protestante de France à la Mairie de Paris, le jeune disciple d’un philosophe huguenot n’hésite pas à lancer : « Le sang du protestantisme coule dans les veines de la France ».
 
«  Ne cédez rien, restez tels que vous êtes ! ».
 
Est-ce là un retour aux vieilles pratiques du cléricalisme ?
 
Comment produire du consensus autour de la définition même de laïcité ? Tel était l’enjeu du rapport Clavreul de février dernier Laïcité, valeurs de la République et exigences minimales de la vie en société : des principes à l’action. « La laïcité et le rapport au fait religieux ne sont pas les seuls sujets sensibles dans la société française, mais ils sont probablement de ceux pour lesquels le dire d’Etat apparaît le moins stable aux acteurs concernés ».
 
« Votre avis compte ! » lançait Macron aux participants du colloque sur les 500 ans de la Réforme. Faut-il soupçonner l’Etat de se mettre à l’écoute des églises ?

 


[1] Lettre de Philippe Foussier du 16 avril 2018 (sur le site NETORI)
[2]
[3] Discours devant le CFCM, 21 juin 2017.
[4] Discours d’Edouard Philippe à l’occasion du mois de Tichri, le 2 octobre 2017.
[5] Discours devant le CFCM, 21 juin 2017
[6] Discours devant la Fédération protestante de France à l’occasion d’un colloque sur les 500 ans  de la Réforme, Mairie de Paris, 22 septembre 2017.

(Mis en ligne le 22 Avril 2018)
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