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Quand la République française était vraiment libérale...

Référence de l'article : MC4891
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écrit par Gérard-Michel THERMEAU,(9 octobre 2015)

 

Si la France est aujourd’hui un des pays les moins libéraux et un des plus antilibéraux sinon de la planète, du moins de l’OCDE, il n’en a pas toujours été ainsi. On s’accorde généralement pour considérer que le libéralisme a plus ou moins marqué trois moments de notre histoire : la monarchie de Juilletle Second Empire et la IIIe république. La monarchie de Juillet était née du renversement de la Restauration, l’Empire du renversement d’une république conservatrice et la République de la chute d’un Empire autoritaire. Chacun de ces régimes était né à gauche mais le plus libéral des trois est sans conteste la troisième de nos républiques. Seule la gauche actuelle, totalement ignorante de l’histoire de notre pays, peut pousser des cris d’orfraie à la seule perspective d’une association entre les mots gauche et libéralisme.

Dans un monde parfait, la IIIe république aurait pu être le régime idéal. Le monde étant ce qu’il est, les êtres humains étant ce qu’ils sont et les Français étant les Français, la plus longue des républiques française a été, surtout dans sa première phase (1871-1914), un rare moment où le respect des libertés l’a emporté nettement sur les tentations autoritaires.

C’est la Troisième République qui, tant bien que mal, a fermé l’ère des révolutions, en a terminé enfin avec cette Révolution française qui renaissait sans cesse et avait emporté trois rois, deux républiques et deux empires.

La Monarchie impossible et la République anonyme

Les monarchistes pouvaient se faire encore des illusions en 1871 : n’avaient-ils pas emporté les élections ? N’étaient-ils pas majoritaires dans cette Assemblée nationale chargée d’établir le régime politique qui allait succéder à l’Empire disparu dans la débâcle?

Mais cette majorité était illusoire : les Français avaient largement voté pour ceux qui s’étaient prononcés en faveur de la paix plus que pour la restauration d’une monarchie trois fois renversée. Or le principe monarchique s’accommode mal de renversements à répétition.

Et d’ailleurs quelle monarchie était possible en 1871 ? Même les légitimistes ne croyaient plus au droit divin et avaient renoncé au drapeau blanc. Henri V, tel était le nom donné par les « purs royalistes » au petit-fils de Charles X, dernier Bourbon de France, avait quasiment toujours vécu hors de son pays natal dans une atmosphère de sacristie et ne comprenait rien au monde dans lequel il vivait, au point de désespérer les plus fidèles des fidèles.

Et les Orléans ne suscitaient aucun enthousiasme. Louis XVI était mort sur l’échafaud, Charles X avait quitté la France par petites étapes non sans dignité, Louis-Philippe avait du fuir incognito par une porte dérobée, abandonné par ses « électeurs », les bourgeois de la garde nationale.
D’une certaine façon, la monarchie n’avait conservé de prestige et un certain caractère populaire, en dépit de Sedan, que dans sa version modernisée bonapartiste : mais la mort du Prince impérial, fils de Napoléon III, dans un obscur engagement contre les zoulous, devait briser les espoirs de ceux qui rêvaient d’un Troisième Empire.

Divisée en trois, la majorité monarchiste de 1871 n’était qu’une chimère. Un politicien aussi avisé que Thiers s’en était aperçu.



Et puis les républicains avaient changé. Sous le Second Empire, ils s’étaient rapprochés des orléanistes. L’étiquette libérale avait couvert tous les opposants à l’autoritarisme du Second Napoléon. Ils avaient tiré les leçons de l’échec des républiques précédentes. Une nouvelle génération s’était levée dont la plus grande figure est Jules Ferry : elle avait compris qu’il fallait en terminer avec l’hypothèque jacobine. Les monarchistes conservateurs devaient se charger d’écraser la Commune, dernière tentative révolutionnaire ultra-minoritaire dans le pays, au grand soulagement des républicains. Pour la première fois, le Paris révolutionnaire n’était pas parvenu à imposer un changement de régime.

La France restait un pays rural : il fallait rassurer et séduire les paysans. La république devait devenir le symbole de l’ordre et non plus du désordre. Et pour gagner les élites, il était nécessaire aussi de « monarchiser » à l’anglaise la république.

Les monarchistes, divisés, avaient tenté de gagner du temps mais plus le temps passait et plus il passait en faveur de la République. En effet, le régime provisoire qui était en place depuis 1871 était nécessairement une république, le régime anonyme par excellence. Et les Français pouvaient constater que la vie reprenait son cours, paisible, que la République pouvait être synonyme de liberté et de tranquillité.

Les grandes lois libérales

En 1875, il fallut bien voter un texte quelconque qui organise les pouvoirs publics : ce fut court mais ce fut suffisant avec trois lois constitutionnelles. C’était le résultat du compromis entre républicains devenus libéraux et libéraux devenus républicains. Les libéraux Henri Wallon et Edouard Laboulaye devaient être les parrains de la nouvelle constitution.

Après un ultime sursaut des conservateurs, qui n’osaient même plus arborer l’étiquette monarchiste, l’épisode de l’Ordre moral, aussi odieux que ridicule, les républicains l’emportaient définitivement en 1877. Gambetta, par son prestige, persuadait les plus agités qu’il convenait de ne pas remettre en question le bicamérisme, étranger à la tradition républicaine, ni la présidence de la république, malgré le fâcheux précédent de 1848. La notion de contre-pouvoir était enfin admise dans le camp républicain.

Mais, à la différence du régime parlementaire britannique et en l’absence de grands partis structurés, l’instabilité ministérielle va l’emporter, même si quelques gouvernements vont atteindre et dépasser les deux ans (Ferry, Méline, Waldeck-Rousseau). Cependant, le plus souvent, si les gouvernements passent, les ministres restent, assurant une relative continuité.

Jusqu’en 1900, les républicains modérés gouvernent. Ils sont appelés d’abord « opportunistes », mot malheureux, bien que défendu par Ferry (c’est une méthode non un parti), puis « progressistes », au moment même où ils sont débordés sur leur gauche par les radicaux et les socialistes et repoussés vers le centre-droit.

Les années 1880 marquent l’apogée du libéralisme républicain : la liberté de réunion, la liberté de la presse, la liberté syndicale (qui vient surtout reconnaître un état de fait), la liberté municipale. Pour la première fois, depuis 1789, ces libertés vont devenir bien réelles et durables. Le maire, ce personnage si soigneusement contrôlé par tous les régimes depuis 1793, devient enfin l’élu de ses concitoyens.

La Troisième république est sans doute la seule période de l’histoire française où la liberté de la presse a été totale : l’incroyable violence verbale des journaux, notamment au moment de l’Affaire Dreyfus, en témoigne assez. Si la corruption y est courante, le foisonnement des titres proposés assure le pluralisme des opinions. Est-ce un hasard si la presse française est alors une des meilleures du monde ?

Le libre-échange, plusieurs fois menacé, est défendu pendant dix ans par Léon Say qui sera huit fois ministre des Finances entre 1872 et 1882. Mais le protectionnisme finit par l’emporter comme d’ailleurs dans la plupart des pays, notamment aux États-Unis, le Royaume-Uni restant seul fidèle au libre échange dans un contexte économique marqué par une grande dépression dans le dernier quart du XIXe siècle.

La République, l’École et l’Église

Certains catholiques, qui n’ont guère médité la parabole de la paille et de la poutre et ne sont pas non plus des adeptes de l’autre joue tendue, aiment à décrire la Troisième comme un régime abominable, dominé par les francs-maçons et les libre-penseurs hérauts de l’intolérance religieuse, persécutant, sans raison, de gentils jésuites et d’aimables congréganistes, et imposant l’école sans Dieu à un peuple fervent qui n’en voulait pas.

Les lois scolaires, contrairement à la curieuse interprétation qu’en donnent les catholiques conservateurs, ne visent absolument pas à supprimer l’école confessionnelle. Après tout, la notion d’école libre est née sous la seconde république, qui avait, pour la première fois, remis en question le monopole étatique sur l’éducation. Mais depuis, sous le Second empire, l’école primaire publique était retombée sous le contrôle de l’église catholique, l’instituteur était sous la tutelle du curé, nombreuses étaient les écoles publiques confiées aux congréganistes, légers détails souvent oubliés par les thuriféraires du catholicisme éternelle victime d’une méchante république. Et l’enseignement catholique était si peu persécuté qu’il rassemblait une majorité d’élèves du secondaire : en 1898 encore , il y avait plus d’élèves dans les collèges catholiques que dans les lycées d’État.

Jules Ferry, tant haï par les conservateurs et les révolutionnaires, a souhaité simplement laïciser l’école publique : les congréganistes ont du quitter les établissements publics. Il était persuadé, comme tous les positivistes de son temps, que la religion était destinée à péricliter mais il était hostile à toute politique antireligieuse. Mais certains confondent anticléricalisme, parfaitement légitime aux yeux des républicains en raison de l’engagement politique antirépublicain marqué d’une grande partie de l’église, et politique antireligieuse.

Le résultat a été surtout l’existence de deux jeunesses formées par deux systèmes concurrents.
L’école primaire avait été enlevée aux communes, dès le Second Empire, pour tomber sous la tutelle de l’État. La loi Guizot avait permis la création d’écoles dans quasiment toutes les communes mais la scolarisation restait brève et irrégulière : l’obligation imposée par les républicains visait avant tout à prolonger la scolarité effective. Mais il n’y avait d’obligation ni à fréquenter une école publique ni même d’aller à l’école, les parents pouvant assurer eux-mêmes l’instruction de leurs enfants.

Désormais, dans toutes les communes, on construit des bâtiments spécifiques pour les écoles jusqu’alors abrités dans des locaux de fortune, loués à des particuliers, souvent sombres et humides. Le modeste maitre d’école devient l’instituteur, notable respecté au village.

Les programmes du lycée sont réformés : les trois piliers de l’enseignement classique étaient le latin, le par cœur et l’ennui. La composition latine disparaît au profit de la dissertation en français. L’esprit critique succède au culte de la rhétorique. Néanmoins le règne du latin perdure jusqu’au début du XXe siècle.

Dans les écoles primaires, les livres de lecture cessent d’être uniquement des ouvrages moralisants pour aborder économie, histoire et géographie : c’est l’époque du Tour de France de deux enfants, le best-seller de G. Bruno.

La principale innovation de la IIIe République fut surtout de permettre aux filles de faire des études secondaires après les tentatives infructueuses de Victor Duruy sous le Second Empire. C’est là le principal héritage de Jules Ferry.

C’est seulement avec l’arrivée au pouvoir des radicaux, en 1902, que les congrégations seront interdites. L’engagement antidreyfusard de nombreux congréganistes fournissait un prétexte tout trouvé à l’intolérance sur l’air de « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ».  Les radicaux, beaucoup plus sectaires que les progressistes, souhaitaient un monopole étatique. Mais ils ne pourront le réaliser. Beaucoup d’écoles congréganistes se métamorphosèrent en écoles privées « laïques » pour continuer de fonctionner.

Le dernier grand héritage de la IIIe République devait être la séparation de l’église et de l’État : elle s’opère de façon libérale, grâce notamment à l’action d’Aristide Briand, au grand dam des radicaux. C’est d’ailleurs un étonnant paradoxe : élu socialiste indépendant, volontiers révolutionnaire dans sa jeunesse, Briand devait gouverner de façon très pragmatique et dans un esprit libéral, qui était le fond de son caractère. Il avait été le rapporteur de la loi de séparation et va devoir la mettre en application comme ministre. Les débats avaient été d’une haute volée de la part des divers intervenants, à droite comme à gauche. Au vu de la majorité politique radicale à l’Assemblée, c’était un texte inespéré pour les catholiques, enfin libérés de la tutelle de l’État instaurée par Napoléon.

Avec la première guerre mondiale, le libéralisme va nettement faiblir comme partout ailleurs. Au Royaume-Uni, les libéraux quittent définitivement le pouvoir en 1922 ; aux États-Unis, le dernier président libéral, Coolidge, achève son mandat en 1929, à la veille d’une crise qui va favoriser la montée en puissance des extrémismes.

Le fascisme, le nazisme et le communisme vont avant tout être unis dans l’antilibéralisme. Aussi la seconde phase de l’histoire de la IIIe république est-elle marquée par un net recul de ses caractéristiques libérales : un Poincaré, qui exerce deux fois la présidence du conseil après la Grande guerre, parait avoir oublié le libéralisme de sa jeunesse.
 
Des années 20 aux années 30, le libéralisme va peu à peu s’effacer et la France comme l’Europe s’enfoncer dans les ténèbres.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2015/10/05/224087-quand-la-republique-etait-liberale#lWUuxYZeFPqKvGvx.99
 
(Mis en ligne le 9 Octobre 2015)

 
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