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L’Afrique est-elle vraiment le seul berceau de l’humanité?

Référence de l'article : MC4958
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écrit par Eric VERHAEGHE,
 

 
 

L’Afrique est-elle le berceau de l’humanité, comme le répètent inlassablement les grands discours officiels sur l’universalité de l’Homme? Des découvertes récentes bouleversent cette théorie habituelle selon laquelle l’espèce humaine serait née en Afrique et se serait ensuite répandue à la suite d’un événement climatique qui aurait asséché la savane il y a deux millions d’années. C’est à ce moment que les premiers humains auraient cherché refuge en Asie et en Europe.
 

L’Afrique berceau de l’humanité: théorie ou idéologie?


On mesure évidemment la sensibilité extrême du sujet qui affleure dans cette théorie. L’idée que l’humanité soit apparue en Afrique, quelque part dans les gorges d’Oldupaï, dans l’actuelle Tanzanie, fonde une anthropologie post-moderne tout à fait saisissante: l’Africain constitue en quelque sorte l’homme universel et les Européens en sont un simple dérivé.

Après leur sortie d’Afrique de l’Est, les hommes de la première vague auraient emprunté les plaines du couloir levantin, l’actuel Proche-Orient. Ainsi, ils seraient parvenus en Italie, en Espagne et en France, il y a environ un million d’années. Cette première vague migratoire, dont les archéologues ont retrouvé de nombreux sites, est caractérisée par un outillage essentiellement constitué de galets taillés et d’éclats peu retouchés.

Selon cette même théorie, une deuxième vague aurait eu lieu vers 500.000 avant Jésus-Christ, passant peut-être par le détroit de Gibraltar. Puis, vers l’an 100.000 avant Jésus-Christ, l’homo sapiens serait venu d’Afrique vers l’Europe.

Le problème de ces théories est qu’elle sont assez peu étayées par les apports des études génomiques dont les Africains sont les grands absents. Il a fallu attendre ces derniers mois pour qu’une étude ambitieuse commence à cerner ou discerner les origines des populations africaines.
 

L’Afrique et sa très grande diversité de peuplement


Une étude menée par l’institut Sanger (Grande-Bretagne) a montré l’an dernier que la diversité génomique en Afrique était très large.

Pour commencer, les chercheurs retrouvent dans leurs données la trace de l’expansion bantoue. Cette expansion d’une population paysanne originaire du Cameroun et du Nigéria actuels vers l’Afrique forestière puis orientale et australe se serait produite il y a 3 000 à 5 000 ans. Elle est à l’origine des quelque 450 langues nigéro-congolaises apparentées en Afrique.

Plus surprenant, les chercheurs ont aussi mis en évidence un flux de gènes entre l’Eurasie et l’Afrique de l’Est, survenu entre 7 500 ans et 10 500 ans. Particulièrement évident chez les Éthiopiens, ce métissage entre Eurasiens et Africains traduit ainsi un « retour » dans le berceau de l’humanité des gènes dispersés hors d’Afrique des dizaines de milliers d’années plus tôt lors des vagues successives de sortie d’Homo sapiens hors d’Afrique successives. En masquant dans les données les gènes d’origines eurasiatiques, les chercheurs ont constaté que la diversité génétique africaine décroît fortement, ce qui prouve que les gènes eurasiatiques y ont contribué de façon considérable. Deux interprétations sont possibles : soit la genèse des ethnies découle du mélange à grande échelle de composantes génétiques différentes, dont la composante eurasiatique ; soit plusieurs petits groupes eurasiatiques se sont dispersés en Afrique, où ils ont ensuite été chacun soumis à une forte sélection, qui a accru la diversité de l’apport eurasiatique global. Ainsi, la fondation du groupe Niger-Congo (bantou), qui représente aujourd’hui la majorité de la population africaine, semble résulter de la contribution d’un très grand nombre d’individus, dont des Eurasiatiques, à l’époque de l’expansion bantoue.

Autrement dit, si l’on admet l’hypothèse que l’Afrique est à l’origine du peuplement humain, deux remarques au minimum doivent être faites.

Premièrement, l’Afrique fut le théâtre de nombreux brassages entre tribus ou populations et l’idée d’un peuplement unique qui aurait « rayonné » à partir d’un centre commun mérite donc d’être fortement nuancée. Incontestablement, les diversités génomiques sont intenses.

Deuxièmement, 10.000 ans avant Jésus-Christ, les Européens et les Asiatiques n’avaient aucun problème pour revenir en Afrique avec des pratiques « coloniales ». S’il est vrai que l’Afrique est à l’origine de l’humanité, elle avait connu bien des métissages avec les Européens (à qui elle aurait donné naissance…) dans les millénaires qui ont suivi cette expansion d’origine.
 

L’Afrique et les génomes européens


Une découverte encore plus récente confirme l’idée que le mouvement traditionnellement décrit comme « ascendant » de l’Afrique vers l’Europe est probablement un peu plus compliqué qu’on ne le croyait. L’étude d’un génome d’un Africain vieux de 4.500 ans a en effet montré que jusqu’à 7% de son génome est d’origine moyen-orientale.

Son analyse a d’abord montré que Mota, ainsi qu’il a été surnommé, avait été très proche des Aris, un groupe ethnique qui vit toujours aujourd’hui sur les hauts plateaux d’Ethiopie. Elle a révélé qu’il avait la peau sombre et les yeux marrons, qu’il était dépourvu d’une mutation qui permet la bonne digestion du lait chez l’adulte – ce qui était attendu pour un chasseur-cueilleur –, mais qu’il en possédait trois qui favorisent encore aujourd’hui l’adaptation à la vie en altitude chez les habitants de ces hauts plateaux éthiopiens.

La comparaison de ce génome avec ceux d’Africains actuels et de fossiles d’Europe s’est montrée aussi très éclairante sur l’histoire des migrations. On soupçonnait en effet que l’Afrique avait reçu il y a environ 3 000 ans un flux de populations en provenance du Croissant fertile, au Moyen-Orient. Comme attendu, Mota, plus ancien, ne portait aucune trace de cet apport génétique. Mais cela faisait de lui un point de référence unique pour déterminer ce qui, dans l’hérédité des populations africaines actuelles, pouvait provenir d’Eurasie.

Le résultat est impressionnant : il suggère que 4 % à 7 % de leur génome a une source eurasiatique, et pas seulement dans la Corne de l’Afrique. C’est aussi le cas pour les Yoruba (7 %) à l’ouest du fleuve Niger et pour les pygmées Mbuti (6 %), souvent considérés comme des populations africaines de référence, c’est-à-dire peu métissées. Cité par Science, le généticien des populations David Reich (Harvard) se dit frappé par l’ampleur de ces mélanges. « On soupçonne depuis longtemps une vaste migration depuis la Mésopotamie vers l’Afrique du Nord, dit-il. Mais une telle migration, visible dans chaque population qu’ils ont étudiée en Afrique  y compris les pygmées et les Khoisan [Afrique australe] ? C’est surprenant et nouveau. »

Conclusion: il est très probable que les invasions européennes ou asiatiques se soient multipliées au cours du temps, dans des proportions importantes. Ceci n’infirme pas forcément l’idée d’un peuplement initial de l’Europe par les Africains, mais il est de plus en plus évident que cette théorie ne peut être présentée comme un dogme indépassable.
Dans tous les cas, les peuples installés en Europe n’ont jamais hésité à revenir en Afrique et à se métisser avec les indigènes.

Les études génomiques permettront d’éclaircir tous ces points, mais rien n’exclut que plusieurs foyers de peuplement n’aient existé sur la planète. La théorie de l’Afrique comme origine de l’Homme mérite en tout cas d’être prise avec des pincettes.
 
Article publié à l'origine sur le Site de l'auteur:
 http://www.eric-verhaeghe.fr/lafrique-est-elle-vraiment-le-berceau-de-lhumanite/


(Mis en ligne le 9 Novembre 2015)
  
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