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La France, ce beau pays aux 40 000 églises

Référence de l'article : MC5694
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écrit par Christian MEGRELIS,Président de l'Alliance biblique française, et Ancien vice président de l’Alliance biblique universelle,(13 Novembre 2016)

C’est à la faveur d’un incident récent que j’ai appris que la France comptait 40 000 églises. Le gouvernement  déclarait qu’il n’avait pas assez de soldats pour les protéger. Ainsi, dans la France de 2015, il y a  plus d’églises que de soldats.

J’étais  perplexe.  Comment a-t-on  pu  construire, dans le pays des droits de l’homme, un tel nombre de bâtiments  pour  un culte aussi dépassé ? A quoi pensaient  ces gens qui ont voulu, financé, construit et utilisé ces édifices ?

A tout hasard, j’ai compté nos écoles : 64 000. Soit 1,5 école par église. Encore un scoop ! En comptant vite, on peut dire qu’il y a autant de places dans les églises que dans les écoles. Or, depuis 1905,  presque toutes les églises, comme les écoles, sont propriétés de la République.
J’en ai  (trop) rapidement déduit que  la République montrait enfin quelque intérêt pour la religion.

Cette impression s’est renforcée quand j’ai entendu nos dirigeants fustiger le génocide des chrétiens du Moyen Orient et envisager des actes concrets en leur faveur. On n’avait jamais vu autant d’évêques dans les médias. Le président va même décorer le Cardinal de La Havane.
Le christianisme serait-il devenu, en un mois, une idée neuve en France ?

On savait que plusieurs religions se développaient dans notre pays. A coté de la plus antique, objet de tous nos soins, l’Islam gagne du terrain et on fait assaut d’idées pour l’aider, sans trahir la laïcité. On parle même de rendre son enseignement obligatoire à l’école. Mais il n’était pas politiquement correct de parler de l’ « Infâme » de M. de Voltaire, « l’autre religion », tant elle avait failli à la République. Voici quelque semaines,  des coptes décapités dans le désert libyen, étaient  encore  identifiés comme  « ressortissants égyptiens » (ce qu’ils étaient bien sûr, mais ce n’était pas pour cela qu’on les exécutait).

Mais 40 000 églises, saperlipopette !!

Pour certains d’entre nous, l’histoire commence aux Lumières. Tout ce qui s’est passé avant est confus, assimilé à un long Moyen-Age, conduisant directement de l’Athènes de Périclès, au  Londres des Pitt, et au Paris de Rousseau, avec dérivation vers le Philadelphie de Thomas Jefferson. Nous nous considérons volontiers comme les héritiers d’une Grèce mythique occultée dix-huit siècles durant par une religion qui empêche l’Etat de libérer la société des préjugés empilés pendant tout ce temps, alors qu’il y a encore tant à faire pour que liberté et égalité règnent enfin sur la France.

Liberté ? Egalité ? Et la fraternité ?

On sait peu que la devise de la République  a été inventée en 1695  par un évêque : Fénelon, évêque de Cambrai, précepteur du  père de Louis XV. Dans son roman « Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse » son héros, à la recherche de son père, fait escale au royaume de Bêtique, régi par le triptyque « Liberté, Egalité, Fraternité ». Soucieux d’inculquer au futur roi des principes politiques élémentaires, Fénelon avait inventé ce peuple pour illustrer le bonheur de vivre sous ces sortes de  lois. Bien qu’interdit, le roman fut un grand succès de librairie. Les Lumières aidant, le triptyque fit son chemin jusqu’à l’Assemblée nationale qui l’adopta en 1791. Bien plus tard, Clémenceau dira qu’il le résumait en un mot : Justice.

La devise de la République inventée par un évêque ? Voila qui ouvre des horizons insoupçonnés…Qui a-t-il de commun entre la Révolution et la Religion ?  Elles se sont opposées et il a fallu la dictature napoléonienne pour les réconcilier, au moins formellement. Comment, dans ces conditions, un principe aussi sacré que  la devise nationale a-t-il pu naitre dans la tête d’un prince de l’Eglise ?

C’est une bien longue histoire. Voici deux mille ans, en Palestine, un  juif errant qui n’avait jamais rien écrit  était supplicié  à 32 ans comme un brigand de grand chemin. Il a laissé quelque souvenir. En fait, il a laissé une telle trace que l’histoire de l’Humanité a été coupée en deux : avant lui et après lui. Son enseignement a été recueilli par quelques disciples. Tout cela a été réuni dans un ouvrage, le Nouveau Testament, suite de l’antique Bible juive, qui a  traversé les âges jusqu’à aujourd’hui. Ce document a été longtemps confisqué par le clergé  qui l’a interprété à sa manière, en faisant l’enjeu de « querelles de moines » incompréhensibles au commun des fidèles, priés de croire  sans chercher à comprendre. Cette sujétion a  fait longtemps du christianisme une « pensée unique » orientée vers une quête éperdue de la vie après la mort à travers la multiplication d’œuvres pieuses dont nos 40 000 églises sont le témoignage. En 1517, intervient un évènement majeur : la Réforme de Martin Luther. Un moine a le courage d’afficher sur le portail d’une église allemande la liste de 95 points qui le dérange dans la pratique du christianisme. Il demande un retour aux sources. La diffusion de la Bible prend son essor. On ne peut plus empêcher quiconque de la lire dans sa propre langue. Un printemps fleurit pour les disciples de Jésus. Ils  découvrent enfin ce qu’il avait vraiment dit et se font leur opinion personnelle.
La Renaissance peut commencer.

En quelques années, l’Europe  comprend que ce que Jésus avait  enseigné était assez différent de ce que l’Eglise avait transmis. Fénelon en  fit son miel. Ses Bêtiens pratiquaient tout simplement, et sans le savoir, l’art de vivre chrétien.

  • Liberté : Jésus dit que l’obéissance rituelle  à la Loi  est insuffisante si elle ne vient pas du cœur. Pour lui,  la loi du cœur, c’est l’amour des autres, et cet amour se traduit de multiples manières. Par exemple, par le respect de la liberté de l’autre. Cette liberté n’est pas licence, mais responsabilité. On écrira : «  Tout est permis, mais tout n’édifie pas ». En d’autres termes, le chrétien est libre de bien faire. Or, la liberté dans le respect des « valeurs » n’est elle pas le fondement de toute démocratie ?
  • Egalité : Jésus le Juif déclare : « Il n’y a plus maître ni esclave, ni Juif ni Grec, ni homme ni femme ». Voila qui, en l’an 30, était passablement subversif (et qui le reste aujourd’hui dans pas mal d’endroits). L’égalité de la race humaine est décrétée de manière définitive, mais il faudra  des siècles pour qu’elle s’applique. Les chrétiens de la première génération suivaient ce principe à la lettre, ceux de la deuxième un peu moins. Les suivants oublièrent. Il fallut des personnalités hors du commun comme François d’Assise, Martin Luther, Cristobal de las Casas, les Jésuites du Paraguay, l’Abbé Grégoire, Albert Schweitzer,  pour remettre l’égalité à l’ordre du jour. Dans le monde chrétien, ce fut un processus lent, mais définitif. Ailleurs, rien ne bougea.
  • Fraternité : Le Nouveau Testament a été écrit en grec. Cette langue est plus riche que la nôtre pour exprimer des concepts abstraits. Elle a quatre mots différents pour exprimer l’amour : l’amour sans condition (agapè), l’amour fraternel (philae), l’amour familial (strogae) et l’amour physique (éros).La Bible utilise beaucoup le mot philae pour parler de la relation de Jésus avec ses disciples et  des disciples entre eux. L’amour philae peut être considéré comme le  succédané laïc de l’amour « agapè ». Voilà l’origine de la fraternité républicaine.
  • Justice. Elle est au centre de l’éthique chrétienne et est inséparable du pardon. Comme la condition du pardon est la repentance du pardonné, la discipline personnelle est indispensable, pour le chrétien comme pour le démocrate. Il ne peut y avoir de société libre sans une justice régénératrice. Le coupable doit être conduit  de la faute au pardon à travers une prise de conscience, sorte de repentance laïque. Pour Clémenceau,  qui résumait ainsi la devise de la République,  le concept de justice incluait la justice personnelle, la justice sociale et la justice républicaine.

Voila ce que nos ancêtres ont construit en France sur la double fondation de l’enseignement chrétien  et des 40 000 églises. Voilà pourquoi, avec les autres sociétés européennes et  américaines, ils ont contribué à l’avènement de vraies démocraties, matérialisant le rêve des Grecs de l’âge d’or.  Ce n’est pas un hasard si les plus virulents à  dénier la modernité du christianisme  furent les régimes totalitaires du XXème siècle. Ils avaient bien compris que l’enseignement de liberté, d’égalité, de  fraternité et de  justice mettait beaucoup plus en péril leurs idéologies que des oppositions politiques facilement maitrisables.

Mais ne suis-je pas en train de dévoiler les racines chrétiennes de la démocratie, « le plus mauvais système politique à l’exception de tous les autres »?
Aïe !!!

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(Cet article a été écrit le 26 avril 2015. Nous l’avons découvert récemment, à l’occasion de la lecture d’un livre fort intéressant, paru récemment, à savoir « Chroniques éclectiques » (*] , de Christian Mégrelis. Il nous a semblé opportun d’exhumer ce texte de 3 pages d’un livre qui en fait 350, en ce jour de commémoration d’un bien triste 13 novembre [NDLR] ).

 (*) : " Chroniques éclectiques " (2016), édité chez Transcontinentale d'Ed. (Adresse mail de l'éditeur : exa-int@exa-int.com).

 
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(Mis en ligne le 13 Novembre 2016. Le titre de l'article est de la rédaction).
 
 
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