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Kenneth J. Arrow et les limites des choix collectifs

Référence de l'article : MC3458
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écrit par Gilles DOSTALER,

Auteur prolixe depuis cinquante ans, Kenneth Arrow s'est particulièrement illustré par sa théorie des choix sociaux et celle de l'équilibre général concurrentiel dont il a analysé les limites.

Kenneth Arrow est connu pour avoir, au début des années 50, démontré, avec Gérard Debreu, l'existence d'un équilibre général concurrentiel. Cela leur a valu le prix de la Banque centrale de Suède, appelé communément, et à tort, Prix Nobel. Cette contribution, comme la plupart des nombreuses autres publications d'Arrow, est de facture très abstraite et technique. Arrow est l'un des pionniers dans l'introduction de techniques mathématiques sophistiquées en théorie économique. Mais il a mis en garde contre les dangers et les limites de ces méthodes pour comprendre une réalité économique et sociale complexe. Insistant sur la nécessité de prendre en compte l'histoire et les institutions, il ne voit pas l'économie comme une science fermée sur elle-même.

Préoccupé par le problème des inégalités sociales, il se situe à gauche sur l'échiquier politique. Les procès de Moscou l'ont rendu allergique au communisme de type soviétique et, bien que sensible à l'oeuvre de Marx, il n'a jamais été partisan du déterminisme mécanique issu du marxisme. Il n'a jamais cessé pour autant de se considérer comme sympathisant du socialisme, estimant que la société est responsable du bien-être de l'ensemble de ses citoyens et que la social-démocratie est la meilleure manière d'y arriver. Très critique par rapport à la dérive néolibérale aux Etats-Unis, avec son exaltation de l'individualisme, il est convaincu qu'il n'y a pas d'opposition entre l'égalité et la liberté.

Son histoire familiale explique sans doute en partie son cheminement politique. Son père, juif émigré de Roumanie, était un homme d'affaires très prospère. Sa fortune s'est écroulée avec la crise de 1929 et Arrow a vécu dans la pauvreté pendant une dizaine d'années. C'est pourquoi il a entrepris ses études universitaires au City College de New York, la formation dans cet établissement étant gratuite. C'est la crainte du chômage qui l'a amené à se tourner de l'étude de la logique et des mathématiques vers celle de l'économie.

Arrow est, avec Paul Samuelson, un des rares économistes dont la thèse de doctorat constitue une contribution majeure. Dans son cas, elle a ouvert une nouvelle discipline intellectuelle, débordant largement le cadre de l'économie pure: la théorie des choix sociaux.

Choix sociaux et théorème d'impossibilité

Le problème que se posait Arrow était celui du passage de la rationalité individuelle à la rationalité sociale. La rationalité se caractérise en économie, mais ceci est valable dans tous les autres domaines de la vie humaine, par le fait qu'un individu est consistant dans ses choix, et que ses préférences sont transitives. Cela signifie que si on préfère A à B et B à C, on préfère A à C. Le problème est de savoir si on peut passer d'une transitivité des choix individuels à une transitivité des choix collectifs, considérés comme l'agrégation des choix individuels. Arrow prouve que c'est impossible, d'où l'expression "théorème d'impossibilité". Il découvre, après avoir publié sa thèse, en 1951, que Condorcet, dès 1785, était arrivé à des conclusions analogues. Condorcet avait ainsi montré comment les décisions prises à la majorité des voix ne sont pas nécessairement cohérentes avec les préférences individuelles, qu'elles ne reflètent donc pas. Dans le domaine politique, comme dans le domaine économique, il n'y a pas de mécanisme permettant de passer de choix individuels rationnels à des choix sociaux rationnels.

Cela pose évidemment des problèmes importants sur le plan politique, en remettant en question certaines vertus de la démocratie. Les choix collectifs sont en définitive plus le fruit d'un rapport de force que l'expression d'une préférence collective. Certains ont fait du théorème d'Arrow la justification philosophique de l'anarchisme politique. Par ailleurs, la théorie du bien-être, qui se penche précisément sur l'utilité et le bien-être collectifs, se trouve considérablement ébranlée par le théorème d'impossibilité. Amartya Sen est l'un de ceux qui a cherché les moyens de sortir de cette impasse. Il est à remarquer que, dans son avis d'attribution du prix de la Banque de Suède, l'Académie royale des sciences de Suède ne mentionne pas cet apport d'Arrow, que lui-même et plusieurs autres considèrent comme sa contribution la plus importante.

L'équilibre général

Le point de départ de la théorie de l'équilibre général, dans laquelle Arrow va s'illustrer, est la constatation que, dans un système économique, tout élément dépend de tout le reste; par exemple, la demande pour un produit dépend non seulement du prix de ce produit, mais de tous les autres prix dans l'économie. On trouve une première intuition de cette réalité dans le tableau économique de François Quesnay, en 1758, et une première formulation mathématique, sous la forme d'un système d'équations linéaires, chez Walras, en 1874. Ces équations, d'offre, de demande et de conditions de production, doivent permettre de déterminer l'ensemble des prix et des valeurs de tous les produits et de tous les facteurs de production.

Walras n'avait pas les instruments mathématiques nécessaires pour démontrer l'existence d'une solution unique, c'est-à-dire d'un ensemble unique de prix et de quantités permettant d'obtenir l'équilibre entre offre et demande sur tous les marchés. Ce sont des mathématiciens tels que John von Neumann, Abraham Wald et John Nash, qui vont préparer le terrain pour permettre à Arrow et Debreu de donner une première preuve complète de l'existence d'un équilibre économique général, en 1954. Un autre économiste, MacKenzie, a publié au même moment un résultat analogue.

Arrow et Debreu avaient commencé leurs parcours séparément, puis décidé, en découvrant qu'ils arrivaient à des résultats analogues, de joindre leurs efforts. Kenneth Arrow avait, dès 1951, prouvé l'équivalence entre l'équilibre concurrentiel et l'optimum de Pareto. Une situation est dite Pareto-optimale s'il est impossible d'améliorer la situation d'un individu sans détériorer celle d'un autre. Cela démontre l'efficacité de l'équilibre concurrentiel, sans pour autant qu'on puisse présumer de son équité. Mais, si l'on estime nécessaire une redistribution des revenus, il vaut mieux le faire par des transferts que par une intervention dans le système des prix.

Théoricien de l'équilibre général concurrentiel, Arrow est néanmoins convaincu que la réalité économique est très éloignée des hypothèses de ce modèle, qu'elle est complexe et ne peut être enfermée dans des formules simples, comme il en est du reste des individus. L'incertitude, étroitement liée à la liberté humaine, force à remettre en question bien des raisonnements économiques. Kenneth Arrow a consacré une partie importante de son oeuvre à l'exploration des conséquences de la présence de l'incertitude et du risque. Il l'a fait, entre autres, dans le cadre de recherches sur l'économie de la santé, domaine dans lequel son article de 1963 a de nouveau joué un rôle pionnier. Il y montre comment l'incertitude et l'aversion au risque créent une demande pour l'assurance santé, mais comment, ensuite, le "hasard moral", le fait pour les individus d'être moins prudents lorsqu'ils sont assurés, mène à une surutilisation des soins médicaux. Il démontre que ces problèmes disparaissent lorsque l'ensemble des individus est couvert par un système d'assurance unique.

Auteur prolixe, Kenneth Arrow a apporté des contributions majeures dans plusieurs autres domaines de la théorie économique, comme la théorie de la croissance, l'apprentissage par la pratique (learning by doing), la théorie de la production, les politiques économiques, la méthodologie…

Note sur l'Auteur de l'article

Gilles Dostaler est un économiste  et professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal. Cet article est paru dans un Hors-Série, publié en octobre 2012 par Alternatives Economiques intitulé « Les grands auteurs de la pensée économique ». Gilles Dostaler (1946-2011), un spécialiste remarquable de l’histoire de la pensée économique, avait pour passion d’essayer de faire comprendre au plus grand nombre les raisonnements tenus, et de synthétiser, de la manière la plus pédagogique possible, les théories d’une soixantaine d’illustres penseurs s’étant intéressés à l’économie, de l’Antiquité jusqu’à nos jours.

[1]: ceux qui veulent lire un résumé chiffré du "Paradoxe de Condorcet" sont invités à cliquer sur le lien ci-dessous, qui renvoie, sur Wikipedia, à un paragraphe de la biographie et des oeuvres de Condorcet (1743-1794): descendre avec le scroll down, jusqu'au paragraphe : "Théoricien des systèmes de votes et du Jury Pénal":

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_de_Condorcet

[2] : pour ceux qui veulent aller plus loin dans la polémique entre Nicolas de Condorcet et Jean-Charles de Borda, sur la sélection du mode de scrutin le plus équitable, merci de cliquer sur le deuxième lien ci dessous, qui vous emmènera sur une autre page de Wikipedia, celle où est présenté un exemple chiffré "très parlant" de la méthode de Borda (lire l'exemple du choix du lieu de construction d'un hôpital entre 4 villes votantes) :

http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9thode_Borda



(Mis en ligne le 28 Mars, et enrichi le 30 Mars 2014)

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