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Jules Ferry : pourquoi tant de haine ?

Référence de l'article : MC4095
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écrit par Gérard-Michel THERMEAU,

Bête noire des extrémistes de droite et de gauche de son temps, il est aujourd’hui régulièrement insulté par des libéraux qui le traitent volontiers de « socialiste ». À tort.

Peu d’hommes politiques ont été aussi haïs et traînés dans la boue que Jules Ferry, sinon peut-être Guizot, avec lequel il a beaucoup de points communs.

Bête noire des extrémistes de droite et de gauche de son temps, à savoir les socialistes, les radicaux, les boulangistes et les cléricaux, il est aujourd’hui régulièrement insulté par des « libéraux » qui le traitent volontiers de « socialiste », intéressant paradoxe, qui n’est guère à l’honneur de leur culture historique.

Certes, bien des aspects de sa politique sont contestables : n’a-t-il pas été un des apôtres de la colonisation française ? Mais défendre Jules Ferry, et défendre en lui un libéral, ce qui est le propos de cet article, ne consiste pas à instruire un procès en béatification.
Les libéraux ne sont pas des saints, et les hommes politiques libéraux, moins encore. Non, le royaume des Justes, la communauté des Saints, l’Immaculé Perfection se trouvent exclusivement du côté du socialisme. Dans le monde du libéralisme, il n’y a que des individus faillibles. Et oui, Ferry s’est trompé, et oui, Ferry n’a pas toujours été fidèle aux principes du libéralisme ; et oui, Ferry était un homme.
Mais si la politique coloniale de Ferry peut légitimement être critiquée d’un point de vue libéral, c’est un autre aspect de son action qui est régulièrement dénoncé sur le forum et sur Contrepoints: son œuvre scolaire. Et pourtant…
Nous laisserons de côté bien des aspects de ce personnage complexe, son âme d’artiste, sa passion pour Blandine Ollivier, le journaliste brillant et polémique du Second Empire, pour nous concentrer sur les éléments qui font de lui un républicain libéral, un des fondateurs de cette Troisième République, qui reste, malgré tous ces défauts, le régime sous lequel les Français ont été, globalement, le plus libre.

 
Le « Guizot des Vosges », dont les « roses poussent en dedans » était le contraire d’un démagogue. Intimidant, froid, il n’était pas un entraîneur d’hommes et supportait difficilement de devoir affronter les campagnes électorales. Rien ne le hérissait davantage que le clientélisme électoral : « Homme d’affaires de mes électeurs, je cesserais d’être celui de mon pays si je voulais remplir à la lettre le programme que leur mendicité m’impose. »

C’était un libéral convaincu de la nécessité de rejeter la fascination pour la « religion jacobine » et la Terreur, défendant l’ouvrage d’Edgar Quinet, La Révolution (1865), où, pour la première fois, la critique de la Terreur était faite au nom de la Révolution. Comme il l’écrit alors, le « gouvernement démocratique » ne doit pas se fonder « sur l’esprit de coterie et d’intolérance ». Il rappelle : « les Jacobins furent les meilleurs préfets de l’Empire ». Dans sa profession de foi de 1869, le mot liberté est un leitmotiv : il faut libérer la France de la centralisation administrative, de l’alliance de l’Église et de l’État, de la tutelle de la justice par le pouvoir.

Délégué du gouvernement au département de la Seine après le 4 septembre 1870, il organisa le ravitaillement de Paris et se vit attribuer sa première épithète péjorative : « Ferry-Famine » ainsi que la haine de l’extrême gauche pour s’être opposé aux tentatives de Commune. Maire de Paris, le 18 mars 1871, lorsque la Commune paraît l’emporter, il est le dernier à abandonner l’Hôtel de Ville, les révolutionnaires hurlant « À mort Ferry ». À leurs yeux, il est l’incarnation du « bourgeois ». Il admire Thiers qui l’apprécie.

Partisan du régime parlementaire, il souhaiterait un fonctionnement « à l’anglaise » des lois de 1875. S’il fait réviser la « constitution » en 1884, il s’oppose à la suppression du Sénat, à la grande indignation des radicaux qui vivent dans le souvenir des Assemblées uniques de la Révolution.
Sous ses deux gouvernements, plusieurs lois d’inspiration libérale sont votées : loi sur le droit de réunion (30 juin 1881), loi sur la liberté de la presse (29 juillet 1881), loi légalisant les syndicats (21 mars 1884), loi municipale sur l’élection des maires et adjoints mettant définitivement fin au régime de la nomination par le pouvoir.
Ayant très vite perdu la foi, Jules Ferry a néanmoins toujours respecté les convictions religieuses des autres : sa sœur bien-aimée Adèle n’avait-elle pas pris le voile ?

L'instruction devient obligatoire, mais pas l'école....

Libre-penseur, il était anticlérical mais en aucun cas antireligieux. Il le dit publiquement aux républicains : « vous avez des électeurs catholiques pratiquants attachés à leur foi aux pratiques de leur culte. » Il respecte le peuple « qui tient à la république mais ne qui ne tient pas moins à ses processions.
Loin de rétablir le monopole étatique napoléonien, les lois de Ferry établissent deux enseignements concurrents. Jules Ferry souhaite le développement d’un enseignement public échappant à l’influence catholique et non à tuer l’enseignement catholique. La loi du 28 mars 1883 met fin au« droit d’inspection, de surveillance et de direction »attribuées aux ministres des cultes par la loi du 15 mars 1850. Les écoles privées ne sont absolument pas remises en question. Si l’instruction est obligatoire, l’école ne l’est d’ailleurs pas : le père de famille peut assurer ou faire assurer cette instruction lui-même. De plus, il est prévu de laisser fermer l’école un jour par semaine afin de permette aux parents d’assurer une instruction religieuse s’ils le désirent. C’est là l’origine du jeudi, puis du mercredi actuel.

Quant à l’instruction morale, ce n’est pas une morale républicaine. La célèbre circulaire de 1883 est très claire là-dessus : il s’agit d’inculquer une morale de « père de famille »« Parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre ; avec force et autorité, toute les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge. »

Il répond à Jules Simon souhaitant une « religion laïque » : « Il ne s’agit pas de voter pour ou contre Dieu : on ne vote pas Dieu dans les Assemblées. »

D’ailleurs, Ferry ne fait que poursuivre la politique de développement de l’instruction primaire inaugurée par Guizot. Ce qui lui est propre est la création de l’enseignement secondaire des filles, là aussi pour arracher à l’Église son « monopole » de l’éducation féminine avec ses pensionnats de jeunes filles. Il avait affirmé dès 1870 à un auditoire féminin : « Vous avez les mêmes facultés que les hommes. Les hommes disent le contraire, mais en vérité, comment le savent-ils ? »

Ses conceptions pédagogiques sont modernes : « Il faut apprendre la grammaire par la langue et non par la grammaire. On ira des textes aux règles, de l’exemple à la formule, du concret à l’abstrait. » Il supprime le discours latin « exercice stérile » pour une épreuve en français au Baccalauréat.
Le gouvernement républicain de 1880 s’inscrit dans la tradition française depuis l’Ancien régime. Les congrégations catholiques ont toujours été autorisées par le pouvoir et soumis donc à un régime légal d’exception : d’où l’expulsion des jésuites par Louis XV et par les autres monarques catholiques européens au XVIIIe siècle.
Jules Ferry finalement se montre moins intolérant, non seulement que les gouvernements d’Ancien Régime, mais aussi que les pays voisins : la Confédération helvétique les avait chassés en 1847 (et les jésuites y sont restés longtemps interdits), ou que le très conservateur chancelier du Reich, Bismarck (sans doute un républicain socialiste ?) qui ne se gêne pas pour les bannir de l’Empire en 1872.
En France, même la Restauration s’était montrée très méfiante à l’égard des congrégations : les jésuites étaient restés une congrégation tolérée mais non autorisée. Or il existait 271 congrégations autorisées depuis le Concordat.
C’est seulement avec l’arrivée des radicaux au pouvoir, suite à l’Affaire Dreyfus et l’engagement antidreyfusard et antisémite très virulent de La Croix et des Assomptionnistes, que les choses se gâteront pour toutes les congrégations. Les anticléricaux les plus intolérants auront désormais la partie belle. Le sage Léon XIII avait redouté que la volonté de certains catholiques de détruire la république ne pousse la république à détruire le catholicisme. Si la législation votée en 1901-1904 peut légitimement apparaître comme scandaleuse pour un libéral, Jules Ferry n’y est pour rien, étant mort depuis longtemps.

Il reproche avant tout aux jésuites leur activisme politique : « Il y a des établissements où l’on tient école de contre-révolution, où l’on apprend à détester et à maudire toutes les idées qui sont l’honneur et la raison d’être de la France moderne. » Et pourtant, les collèges jésuites vont continuer à fonctionner, sous la fiction de collèges non jésuites, en attendant que l’orage passe. En effet, ferme sur les principes, Ferry est modéré dans les applications.
C’est le rôle politique de l’Église qui est visé par lui : « Nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique. » Mais l’école-a-t-elle jamais été neutre sous quelques cieux que ce soit ?

Il s’accommode du Concordat qu’il avait combattu dans l’opposition, saluant en Léon XIII un « Pape d’esprit sage » ami de la France.

L’œuvre coloniale de Ferry est bien davantage critiquable : ce vosgien patriote voyait dans la colonisation le moyen de redonner à la France son rang de puissance. Mais sa chute ne manque pas de grandeur et le distingue du tout-venant des politiciens. Un obscur affrontement à la frontière entre le Tonkin et l’Empire chinois provoque le renversement du gouvernement le 30 mars 1885 : Ferry doit sortir par le jardin du Palais-Bourbon pour éviter la foule en colère qui hurle : « À bas Ferry ! À mort Ferry ! À l’eau Ferry ! » En réalité, le lendemain on apprend que la situation sur place n’est pas compromise, que la Chine a accepté le protectorat français sur l’Annam. Ferry a préféré se taire et être renversé plutôt que parler du traité, ne voulant pas le compromettre : « Je me suis tu quand il fallait me taire et quand le devoir m’en était imposé. »

Un déséquilibré tente de le tuer le 10 décembre 1887 au Palais-Bourbon. Aux élections de 1889, il est battu car on l’accuse d’être l’ami des patrons contre les ouvriers ! On lui reproche d’être un modéré, un « opportuniste » : « Notre république est ouverte à tous ; elle n’est la propriété d’aucune secte, d’aucun groupe, ce groupe fut-il celui des hommes qui l’ont fondée. »

Ce curieux « socialiste » avait déclaré le 1er juillet 1884 : « Les constitutions les plus simples sont les meilleures ». Et en 1869, à peine élu député, il déclarait : « On ne fonde rien sur la haine des classes les unes contre les autres, on ne fonde aucun établissement libéral, et nous avons appris par une dure expérience que c’est sur la méfiance, sur la peur et sur la malveillance, suscitée entre les classes, que la dictature s’est élevée dans ce pays. »

S’il n’était pas un saint, ni un être parfait, si l’on peut se montrer dur à l’égard de sa politique coloniale, il faut avoir une curieuse conception du libéralisme et du socialisme, ou boire trop souvent de l’eau bénite, pour cracher à tout propos et hors de propos sur un des plus grands hommes politiques français du XIXe siècle.

Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur:
http://www.contrepoints.org/2014/11/12/187146-jules-ferry-pourquoi-tant-de-haine
 
(Mis en ligne le 14 novembre 2014)

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