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Jean-Paul Brighelli : « En 2019, le bac ne signifie plus rien, il a vocation à disparaître »

Référence de l'article : MC7669
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Entretien avec Jean-Paul BRIGHELLI, Normale Sup Saint Cloud, Agrégé de lettres modernes, Enseignant, Ecrivain,Réalisé par Boulevard Voltaire (8 Juillet 2019)

 

Le vendredi 5 juillet, 743.000 lycéens ayant passé le bac ont appris leurs résultats. Pour Boulevard Voltaire, Jean-Paul Brighelli évoque le mouvement de grève de certains correcteurs, les couacs qui ont accompagné la cession 2019, ainsi que l’avenir de cet examen emblématique.

Ce Bac 2019 ne restera pas dans les annales. En tant qu’enseignant, qu’avez-vous retiré de ce baccalauréat 2019 ?

Je crois qu’il restera dans les annales de cette apocalypse molle qui a commencé avec la loi Jospin en 1989. Elle continue à engloutir notre système éducatif.
Le Bac était l’un des derniers repères communs à tous les Français. À noter d’ailleurs que les parents et les grands-parents s’imaginent que le Bac d’aujourd’hui est le même que le Bac qu’ils ont passé, alors que ce n’en est qu’un bâtard très dérivé.

Ce qui restera cette année c’est la prise d’otage opérée par 700 enseignants. Ceux-là devraient franchement changer de métier ! Grâce à l’action assez rapide du ministère, les élèves s’en tireront sans dommages particuliers. En revanche, 700 professeurs ont pris en otage les 850 000 enseignants. Durablement, l’image de l’enseignant paresseux, protestataire jusqu’au-boutiste, et j’en passe va, entrer dans l’opinion.

J’en ai pour preuve que la FCPE qui a toujours été proche du SNES s’est mis aux abonnées absentes sur cette histoire. En revanche, l’APET et l’APEL, les deux associations de parents de droite, pour faciliter les choses, sont absolument courroucées de cette attitude.

On a donné une audience aux 700 professeurs. Le ministère y est pour quelque chose pour déconsidérer les syndicats qui ont donné les consignes. Je dois dire que tous les syndicats n’ont pas donné ces consignes. Certains ont fait passer le service public et la conscience professionnelle avant les intérêts catégoriels. Les revendications sont tellement éparses et diverses. C’est un tel foutoir qu’on ne peut rien en retenir. Ce n’est pas comme cela qu’on fait une grève ou qu’on amène un interlocuteur à la table des négociations.

Ce Bac intervient en pleine réforme des programmes. Jean-Michel Blanquer reste très ferme sur ses positions. Cette réforme a-t-elle des chances de passer ?Jean-Michel Blanquer va-t-il se heurter à une opposition organisée ?

La réforme du Bac est de toute façon nécessaire. Cet examen ne représente plus rien de monnayable. Quand on dit « avec 100 balles, tu n’as plus rien », pour le Bac, c’est pareil, on n’a plus rien non plus. Entre l’épreuve du Bac elle-même et le coût des redoublants, le Bac coûte extrêmement cher.

Il y a quand même 6 % de candidats qui ne l’ont pas. Dans l’hypothèse où chacun de ces candidats redoublerait sa Terminale à 8000 euros, auxquels il faut ajouter le coût du Bac, la moyenne serait de un milliard six cents millions d’euros. C’est une somme.

Avec sa nouvelle loi, le gouvernement va massacrer un certain nombre de chômeurs pour économiser deux milliards d’euros. Cela permettrait de récupérer le mois de juin, sachant que des tas d’élèves vaquent puisqu’ils ne passent pas le Bac. Les établissements ferment en effet  le temps de mettre les salles en conformité pour les épreuves.

Le Bac ne signifie plus rien, puisque la sélection universitaire se fait en amont. Le Bac aurait tout intérêt à devenir un brevet de fin d’études donné à tout le monde. Ce serait finalement, le livret scolaire qui serait le juge de paix. Les formations supérieures pourraient se baser là-dessus pour prendre ou ne pas prendre un élève. 45% des formations sont des formations élitistes, non seulement les classes préparatoires, mais aussi les BTS, les doubles cursus, les études de médecine, etc.
À terme, il est évident que le Bac a vocation à disparaître. Mais on va garder le nom.

Tout le monde a le Bac, mais l’illettrisme progresse de manière assez hallucinante. On voit fleurir sur les réseaux sociaux des extraits de copies de Bac et on hallucine un peu sur la perte du Français qui opère jusqu’en Terminale. Le Bac n’a plus aucun sens dans la mesure où certains candidats arrivent en Terminale sans maîtriser totalement le français…
 
Ce n’est pas en Terminale que cela se décide. Depuis une trentaine d’années, on a laissé courir les exigences depuis le CP.
Lors du brevet des collèges qui vient d’avoir lieu, il y avait une question de grammaire qui consistait à transformer un nom féminin en pronom. Au lieu de ‘’je mange la soupe’’, il fallait dire ‘’je la mange’’. La consigne écrite était qu’on accepterait comme bonne réponse ‘’ là ’’ ou ‘’ l’a’’. Quand on en est là en fin de troisième, vous comprenez bien que ce n’est pas en seconde, en première ou en Terminale que l’on va se réconcilier avec l’orthographe.

J’enseigne en prépa et je vois des choses absolument hallucinantes.
Je me fiche pas mal que les élèves sachent écrire « ornithorynque ». Ce n’est pas un mot qu’on écrit tous les jours.

Ce qui a capoté complètement, c’est l’orthographe grammaticale. Cela fait des années qu’on n’enseigne plus la grammaire. Les pédagos ont dit : « On va enseigner la grammaire à l’occasion de ce qu’on trouve dans un texte ». Ce n’est ni coordonnée ni systématique. On est dans une débâcle absolue.

Quand on laisse tomber une langue au niveau de l’éducation, c’est qu’on a laissé tomber une nation au niveau politique. Nous sommes identifiés à notre langue. Je rappelle que tout pays se définit par la langue qu’il parle. En France, la langue officielle est le Français et non le bloubi-boulga qu’on a fini par accepter, non seulement dans les banlieues chaudes, mais un peu partout.
Certains inspecteurs ont fini par dire « Laissez tomber, ce qui compte, c’est la spontanéité à l’oral ».

Or, l’oral en Français est le point le plus contestable de la réforme Blanquer du Bac. Désormais, il est prévu deux épreuves écrites et un grand oral à partir d’un projet. Cela va favoriser de façon évidente les gens qui ont tété la grammaire et le vocabulaire avec le sein de leur mère. Il est évident que les classes les plus populaires et fragiles vont être tout à fait déstabilisées par l’exercice.

J’ai moi-même formé des gens pour des concours d’éloquence. Ces gens avaient au départ des capacités d’éloquence, mais pas forcément la culture et l’habitude qui va avec. Il a fallu totalement les reformer. Elles n’étaient que deux, alors imaginez avec toutes les classes de tous les lycées de France. Comment va-t-on former 35 élèves à la prise de parole intelligente ?

Que l’on mette une telle insistance sur l’oral dans les concours comme Sciences Po ou l’ENA signifie en clair que cette fois-ci, ce sont vraiment les enfants de cadres supérieurs divers et variés qui vont faire des performances. Les autres auront de bonnes intentions et d’excellentes idées, mais ils n’auront pas le code linguistique.

On voit immédiatement, en entendant les propos de votre interlocuteur, si cette personne est cultivée. Je ne m’écoute pas au moment où je parle, mais je sais que 80 % de mes phrases sont grammaticales. Si vous écoutez ce qui se dit dans la rue, cette statistique tombe à 20 %. Si vous écoutez ce qui se dit dans des banlieues déshéritées, elle tombe à zéro.

C’est tout le problème de la violence qui est favorisée par l’incapacité à s’exprimer avec des mots…

C’est valable dans toutes les langues. J’avais une collègue, professeur d’anglais qui au lieu de faire lire à ses élèves de 3e des extraits remaniés de journaux anglais, les faisait travailler sur Roméo et Juliette. Elle leur faisait apprendre des morceaux entiers, y compris des injures de Roméo et Juliette.

Elle avait remarqué, qu’utiliser ces injures très littéraires au moment de la récréation, les élèves étaient passé du coup de poing dans la gueule et du coup de front sur le nez à quelque chose qui était directement du second degré très « littéralisé ». Il y a un art de l’apostrophe.

Quand vous conduisez et que le mec vous traite de connard, c’est la limite sud de son vocabulaire. C’est le même mécanisme que vous avez dans les réunions de supporters dans un stade. « À mort l’arbitre ». La syntaxe s’arrête-là !

Il est évident que la pédagogie de ces dernières années consistait à privilégier l’oral spontané. Il n’a fait qu’encourager la destruction systématique, au sens programmé, de la langue.

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Article reproduit en licence CC BY NC SA avec l'autorisation de l'éditeur :
https://www.bvoltaire.fr/jean-paul-brighelli-en-2019-le-bac-ne-signifie-plus-rien-il-a-vocation-a-disparaitre/
https://www.bvoltaire.fr/jean-paul-brighelli-la-langue-officielle-cest-le-francais-pas-le-gloubi-boulga/
 
(Mis en ligne le 8 juillet 2019)

 

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