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Il y a un siècle, le 28 juin 1919, le traité de Versailles était signé

Référence de l'article : MC7645
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écrit par Henri SAINT-AMAND,(29 Juin 2019)


Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919 dans la galerie des Glaces du château de Versailles, met un terme définitif à la Première Guerre mondiale sur le front occidental.
Résultant d’un processus diplomatique de plus de six mois qui a connu quelques vicissitudes, il fixe les règles selon lesquelles la paix sera appliquée. Retour sur cet événement majeur qui changea l’avenir de l’Europe et du monde pour un siècle avec le passionnant résumé historique ci-dessous, réalisé par M. Henri Saint Amand, résumé qui a été publié en sept séquences successives sur le site Boulevard Voltaire.

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À la onzième heure du onzième jour du onzième mois de 1918, l’Armistice est enfin sonné sur tout le front occidental. Il prévoit la cessation des hostilités, l’évacuation des pays envahis, le rapatriement des habitants qui ont fui les pays occupés, l’abandon par les armées allemandes d’un grand nombre de matériels de guerre, le rapatriement des prisonniers de guerre, etc. Le traité d’armistice prévoit, en outre, des clauses financières, des clauses navales. Il fixe aussi la durée de ce cessez-le feu à trente-six jours, avec faculté de prolongation. Ce traité fait l’objet de trois conventions additionnelles en date du 13 décembre 1918, du 16 janvier 1919 et du 16 février 1919.

Dans un message adressé, le 12 janvier, le président américain Woodrow Wilson exprime, dans ses « quatorze points », le programme et les principes qui devront présider à la rédaction des traités et à la nouvelle politique internationale qu’il souhaite voir mise en place, en particulier le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la création d’une Société des nations et le désarmement. Il cherche aussi à ménager l’Allemagne pour éviter que s’y développe un esprit « revanchard ».

Quelques jours plus tard, le 18 janvier, la conférence de paix de Paris qui entend négocier les traités de paix entre les Alliés et les vaincus s’ouvre au ministère des Affaires étrangères. Pas moins de 27 États, quatre Dominions britanniques et l’Inde sont réunis au Quai d’Orsay. Autour de Georges Clemenceau (1841-1929), président du Conseil et élu président de la conférence de Paris, ce symposium international commence par créer un Conseil des dix bientôt et bien vite réduits à quatre : Woodrow Wilson, président des États-Unis, David Lloyd George (1863-1945), Premier ministre anglais, Vittorio Orlando (1860-1952), son homologue italien, et naturellement Georges Clemenceau.
 
À la différence du congrès de Vienne, en 1815, où il fallait avant tout restaurer la paix après une vingtaine années de guerre quasi permanente, en 1919 tout est à reconstruire : avec la chute des grands empires 1, les frontières européennes sont à redessiner, les circuits économiques et commerciaux à recréer. La guerre a été industrielle, totale et impitoyable, causant la mort de près de 10 millions de soldats et près de neuf millions de civils, dont 300.000 pour la France.
 
Contrairement à 1815, où la France vaincue était représentée, la conférence de Paris compte un grand absent : l’Allemagne. L’ancien empire de Guillaume, qui a abdiqué le 9 novembre 1918, fait face, en ce début d’année 1919, à une révolution attisée par le Parti communiste allemand, sur le modèle de la révolution bolchevique d’octobre 1918.
 
À peine la conférence de Paris a-t-elle débuté que la situation au Levant (Syrie, Liban, Irak) commence à envenimer les relations entre la France et la Grande-Bretagne. Une délégation du Comité central syrien, composé de personnalités francophiles, demande la constitution d’une grande Syrie englobant le Liban et la Palestine. Les Anglais, sous la pression d’une délégation sioniste, s’y opposent vivement. Puis les chiites irakiens réclament l’indépendance de leur pays, qui est toujours sous tutelle britannique. Le Congrès syrien finit par déclarer l’indépendance de la Syrie sous la protection du roi Fayçal 2 (1885-1933). Pour pacifier un temps le Levant, la France finira par envoyer le général Henri Gouraud (1867-1946), en novembre 1919, comme haut-commissaire de la République et les Britanniques feront monter, en août 1921, Fayçal sur le trône d’Irak.
 
Notes :

  1. Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman 
  2. Il devient roi de Syrie entre mars et juillet 1920, puis roi d’Irak de 1921 à sa mort. 

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Cependant, les discussions de cette conférence traînent en longueur. Elles sont marquées par l’absence de prise de décision et par les longues auditions des desiderata des représentants des États aspirant à la reconnaissance internationale. Ces derniers sont renvoyés à des commissions territoriales au sein desquelles différents types d’experts (géographes, militaires, économistes, historiens, etc.) proposent des lignes frontalières à insérer dans les traités. « Le congrès ne danse pas encore, mais il commence à prendre le thé », ironise Le Journal du 24 janvier 1919, en faisant allusion à la réception du président Wilson dans son hôtel de la rue de Monceau.
 
Le quotidien, fondé en 1892 par Fernand Xau, stigmatise aussi le fait que « l’ordre du jour continue à trahir une certaine incohérence ».
En réalité, deux camps se déchirent : les tenants d’une paix de conciliation, menés par le président des États-Unis, et ceux d’une paix de vengeance, conduits par l’intraitable Georges Clemenceau.
 
Mais celui-ci est victime, le 19 février, d’un attentat en sortant de son domicile de la rue Franklin (16e arr.). Un jeune anarchiste de 23 ans, Eugène Cottin, surgit de derrière une vespasienne et tire dix cartouches sur l’automobile du président du Conseil. L’une atteint Clemenceau à l’omoplate, « sans lésion viscérale », note le médecin-major Laubry, venu ausculter le patient. Le Tigre 1 remarque : « C’est une sensation qui me manquait. Je n’avais pas encore été assassiné» .
 
Dès le lendemain, il se remet au travail, à son domicile, prenant connaissance des dépêches essentielles, signant les actes du gouvernement, recevant ministres et maréchaux. Il reprend sa place à la conférence de la paix le 28 février.
 
Le 1er mars, les représentants consacrent leurs travaux à l’examen des préliminaires de paix. La presse, qui suit les débats au jour le jour, s’émeut qu’on ait mis six semaines à aborder enfin ce sujet ! Le Figaro, dans son édition du 3 mars, indique que les conditions de paix pourraient être prêtes entre le 14 et le 25 mars et que l’Allemagne pourrait être convoquée pour la signature dès le 1er avril. Il n’en sera rien.
 
Car à la fin du mois de mars, seules les clauses militaires de la future paix ont été décidées : interdiction du service militaire en Allemagne, armée limitée à 100.000 hommes, interdiction de reconstituer l’armée blindée et l’aviation, démilitarisation de la rive gauche du Rhin.
 
Lloyd George prend conscience qu’une paix trop dure contre l’Allemagne attisera la rancœur envers le clan des vainqueurs et que le sentiment de revanche changera irrémédiablement de camp. L’enjeu majeur est, bien entendu, la question des réparations. Celles-ci, selon les estimations, s’élèvent à plus de 120 milliards de francs pour les seules régions envahies – environ 24 fois le chiffre de l’indemnité de 1871. Comme le signale Le Journal du 1er mars 1919, l’intérêt et l’amortissement d’une telle somme en trente ans « représente la bagatelle de 10 milliards [de francs, NDLA)] par an ! Or, avant de payer un sou d’indemnité, le contribuable allemand aura à verser 19 milliards de marks, 23 milliards de francs, rien que pour le budget de l’État ».
 
Cette position défendue par le Premier ministre britannique laisse entrevoir une crise au sein de l’alliance interalliée. Elle explose quand le président américain s’oppose aux prétentions françaises sur la Sarre. La délégation française entend notamment récupérer les bassins houillers de cette région allemande en compensation des mines françaises qui avaient été dépouillées puis détruites pendant les hostilités. Les troupes françaises occupent d’ailleurs, depuis le 23 novembre 1918, Sarrebrück et la majeure partie de ce Land 2. Le président américain s’oppose aussi au Premier ministre britannique, qui lui présente un projet de sanctions élargies envers l’Allemagne.

La tension est telle entre les quatre, mais principalement entre Wilson, Clemenceau et George, que le président américain fait préparer son navire, le George-Washington, pour repartir rapidement aux États-Unis s’il le décidait.

Notes :

  1. Surnom de Clemenceau 
  2. Le colonel Stuhl était administrateur du cercle de Sarrebrück-ville, le capitaine de Villiers de Sarrebrück-campagne, le commandant Junot d’Abrantès d’Ottweiler, le commandant Buat de Saint-Wendel, le commandant Bastiani de Birkenfeld. 

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Un compromis est finalement trouvé à la mi-avril : les Français peuvent occuper la rive gauche du Rhin, et donc la Sarre, pendant quinze ans, mais ils s’engagent à partir plus tôt si l’Allemagne applique bien le futur traité de Versailles. Clemenceau obtient aussi la propriété des mines de la Sarre sous un régime international du territoire pour quinze ans. « La possession économique intégrale », comme le note Le Figaro du 13 avril 1919. Raymond Recouly, rédacteur de l’article, ajoute : « L’occupation est donc absolument nécessaire si nous ne devons pas être dépouillés des fruits de notre victoire ».
 
Il est prévu qu’une délégation allemande soit reçue le vendredi 25 avril pour qu’elle prenne connaissance des conditions qui sont imposées au pays et qui, à quelques détails près, constituent le traité de Versailles.
Mais la veille, le Premier ministre italien Vittorio Orlando quitte Paris. C’est un incident mais pas une rupture. En effet, il entend officiellement faire état, au Parlement italien, de l’avancée des négociations. Plus concrètement, Orlando est très froissé de ne pas avoir obtenu satisfaction des promesses qui ont été faites à l’Italie lors de son entrée en guerre aux côtés des Alliés sur les terres irrédentes. En effet, l’annexion de Fiume et celle de Trieste lui ont été refusées. Le communiqué officiel affirme que « le plus grand désir s’est manifesté de part et d’autre d’arriver à une solution satisfaisante des problèmes encore en suspens. Les chefs des gouvernements américain, britannique et français ont exprimé à M. Orlando l’espoir de voir le Parlement italien y prêter son concours. » Orlando quitte donc la conférence le 24 avril 1919.


 
Le lendemain, « les “fourriers” 1allemands sont arrivés à Versailles », titre en une Le Journal daté du 26 avril. Le terme de « fourriers » est repris dans Le Gaulois du même jour qui, pourtant, titre sur l’arrivée des « plénipotentiaires allemands », tandis que leur confrère La Croix ne se fend que d’un entrefilet indiquant sobrement : « Les courriers de la délégation allemande sont arrivés».
 
Ils sont neuf à venir en précurseurs : le baron Kurt von Lersner (1883-1954), natif de Sarrebourg et chef de la légation, MM. Max Warburg, attaché aux finances, Walter, inspecteur des postes, Duncker, financier, Griebel, secrétaire des télégraphes, Propp et Rose (secrétaires), Lehmann et Kopp, valets de chambre.
 
Les faits et gestes des « fourriers boches » 2 sont suivis à la loupe par les journalistes français qui moquent leur matériel de golf tout en restant vigilants : « Ces crosses de golf veulent dire que ces Boches ne considèrent pas qu’ils viennent ici en vaincus ».
 
Georges Drouilly, auteur de l’article, va même jusqu’à écrire que « […] le hotte de crosses… Il me semble que c’est toute l’insolence germanique qu’elle contient 3 ». La délégation officielle allemande arrive le 30 avril. Forte de 87 personnes dont 30 femmes 4, elle est conduite par le comte Ulrich von Brockdorff-Rantzau (1869-1928), ministre des Affaires étrangères. Celui-ci s’était opposé, dès le début de la conférence de paix, aux exigences de Foch et Clemenceau pour « faire payer l’Allemagne ». Il s’était prononcé pour une rupture des négociations à la Commission d’armistice, mais avait été désavoué par son gouvernement. Il souhaite une paix négociée et non une paix dictée.
 
La remise du traité est prévue le 1er mai mais elle est retardée, notamment parce que le Premier ministre italien n’est toujours pas revenu de Rome. Mais l’on sait d’ores et déjà, début mai, que le délai accordé aux délégués allemands pour prendre connaissance du traité de paix, le communiquer à leur gouvernement et l’accepter ne dépassera pas quinze jours. Et si contre-propositions il doit y avoir, alors elles devront être formulées par écrit. Il n’y aura aucune discussion orale. Et les Alliés répondront de même.
 
Notes:

  1. En référence, de manière péjorative, aux sergents-fourriers qui, dans un régiment, étaient chargés de l’intendance. Initialement, les sous-officiers de cavalerie étaient chargés spécialement des écuries. 
  2. Le Gaulois du 27 avril 1919. 
  3. Ibid.
  4. La Croix du 30 avril 1919. 

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Vittorio Orlando revient le 7 mai à Paris. Le texte dit « des préliminaires du traité » est remis à la délégation allemande le jour même à 15 heures, au Trianon Palace. Déjà la presse s’interroge sur l’attitude des Allemands. Et « s’ils ne signaient pas ? », titre Le Figaro 1 Car les tensions s’affichent ouvertement entre les Alliés et les Allemands. Le comte Brockdorff-Rantzau n’en démord pas. Il reste sur sa ligne de conduite. D’une voix rauque et saccadée, il déclare : « On exige de nous que nous nous reconnaissions comme seuls responsables de la guerre : un pareil aveu serait dans ma bouche un mensonge […] Seule une enquête impartiale, une commission neutre […] est en état de déterminer le degré de responsabilité de tous ceux qui ont participé à la guerre ».
 
Le 9 mai, les Allemands tentent d’engager des discussions car ils estiment qu’il y a « de nombreuses clauses inexécutables 2 ». Clemenceau lui répond le lendemain : « Les représentants des puissances alliés et associées ne peuvent admettre aucune discussion sur leur droit de maintenir les conditions de fond de la paix telles qu’elles ont été arrêtées. » Et si, d’aventure, « les Allemands n’acceptaient pas les conditions de paix, ce qu’on estime peu probable, toutes les dispositions militaires sont prises pour permettre aux armées alliées d’avancer comme elles eussent fait si les conditions d’armistice n’avaient pas été acceptées 3 ». De plus, ils devraient subir un blocus très étroit.
 
Le 13 mai, une partie de la délégation allemande, dont les ministres Landsberg (Justice) et Giesbert (Postes), repart à Berlin pour rendre compte au Parlement des négociations en cours. Le comte von Brockdorff-Rantzau reste à Versailles. Le lendemain, la délégation austro-hongroise arrive à Saint-Germain-en-Laye.

Déjà des voix s’élèvent pour critiquer le projet de traité : les réparations jugées excessives tout autant que les compensations des dommages de guerre car elles dépassent les capacités de paiement de l’Allemagne. De même, la reconstruction de la carte de l’Europe est dénoncée comme purement artificielle car, à quelques exceptions près, les populations ne sont pas consultées. Et la Société des nations apparaît plus comme une ligue de gouvernements que comme un groupement de peuples.

Néanmoins, la conférence se poursuit entre les différents protagonistes, répartis dans plusieurs commissions :
 

  • Responsabilité des auteurs de la guerre ;
  • Réparation des dommages ;
  • Régime international des ports et voies ferrées,
  • Financière
  • Économique
  • Prisonniers de guerre
  • Géographie.

 
À ces commissions thématiques s’adjoignent des commissions chargées des questions territoriales (affaires polonaises, tchécoslovaques, roumaines et yougoslaves, etc.) et des questions spéciales (militaires, navales, coloniales, pays hors d’Europe, etc.).
Reste que le délai de 15 jours imparti aux Allemands pour accepter le traité arrive à son terme. Il est, en principe, fixé au 21 mai. Le délai est prolongé, notamment parce que le texte définitif n’est pas prêt.
 
Notes :

  1. Le Figaro du 7 mai 1919. 
  2. Lettre du comte Brockdorff-Rantzau à Clemenceau le 9 mai 1919. 
  3. La Croix du 14 mai 1919. 

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Le 17 juin, après six mois de débats, les Alliés transmettent enfin au gouvernement allemand la version définitive du traité. Les clauses sont très dures pour les vaincus, en particulier l’Allemagne. Clemenceau aurait aimé être encore plus sévère, mais ses Alliés se sont opposés à ce que l’ancien empire de Guillaume II soit complètement affaibli et exsangue. Reste que le pays est amputé du huitième de son territoire et perd 10 % de sa population par rapport à 1914. L’Alsace-Lorraine est restituée à la France. Eupen et Malmedy sont confiés à la Belgique. La Pologne est reconstituée mais elle n’est pas parvenue à récupérer la Prusse orientale, même si elle obtient un débouché sur la mer, appelé « corridor de Dantzig ».
 
Pour garantir la France de toute nouvelle agression allemande, l’armée allemande est limitée à 100.000 hommes, sans aviation ni chars d’assaut ni artillerie lourde. La Rhénanie est totalement démilitarisée. Enfin, l’Allemagne est déclarée responsable de la guerre par les Alliés, avec un « devoir de réparer les torts causés ». Si le principe des réparations est adopté, leur montant total est reporté à une conférence ultérieure et spécifique.
 
En fait, le calendrier des paiements est établi à Londres le 5 mai 1921, la somme totale, calculée par la commission interalliée des réparations, est fixée à 132 milliards de marks-or. En réalité, l’Allemagne paiera l’équivalent de 52 milliards de marks-or. Le dernier chèque des réparations de 1914, d’un montant de 95 millions d’euros, signé Angela Merkel est daté du 3 octobre… 2010.
 
Louis Klotz, ministre des Finances du gouvernement Clemenceau, avait dit, en 1917 : « L’Allemagne paiera».
 
Alors que l’on croit l’affaire conclue, un dernier rebondissement vient tout remettre en cause. Le 25 juin, Lloyd George vient rendre visite à Georges Clemenceau à l’hôtel de Brienne, siège du ministère de la Guerre 1. Il lui indique qu’il ne peut pas, au nom de son peuple, accepter l’occupation de la Rhénanie, une grande partie ouest de l’Allemagne. Ce territoire apparaît alors comme une zone tampon entre les deux pays. Clemenceau tient bon malgré cette opposition et celle de Foch. Cette vision différente va brouiller le vieux Tigre et le maréchal de manière définitive.
 
Surtout, Clemenceau doit faire face, à cette époque, à des grèves massives dans le métro et la métallurgie. Il veut éviter que la contagion communiste qui a essaimé en Russie et en Allemagne ne gagne la France. Quand il sort de la Chambre, interrogé par les journalistes, il espère que la signature pourra se tenir le 28 juin. La date ne doit rien au hasard : elle correspond au cinquième anniversaire de l’assassinat de l’archiduc Ferdinand d’Autriche à Sarajevo, événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.
 
Le lieu de la signature est tout aussi symbolique : la galerie des Glaces du château de Versailles, là même où, le 18 janvier 1871, a été proclamé l’Empire allemand, aux cris de « Vive Sa Majesté l’empereur Guillaume ! ».
 
Le 26 juin, les préparatifs pour aménager la galerie des Glaces vont bon train, mais les Allemands n’ont pas encore désigné leurs représentants, ceux qui parapheront le traité officiel. « Une mauvaise volonté qui serait une insigne sottise ou une faiblesse fort symptomatique du nouveau gouvernement de Berlin », ironise Le Journal 2.
 
En réalité, le comte von Brockdorff-Rantzau refuse de signer un traité qu’il considère inexécutable, qu’il estime être un diktat. Joignant le geste à la parole, il quitte Versailles, rejoint Berlin et démissionne de son poste de ministre des Affaires étrangères le 20 juin. C’est aussi avec une violente hostilité et ce terme de « diktat » que la population allemande accueillera ce traité aux conditions trop strictes et rigides.
 
L’hypothèse que l’Allemagne ne signe pas existe toujours. C’est pourquoi il reste de nombreux régiments français et alliés massés aux frontières des Ardennes au Territoire de Belfort. En tout, plus de deux millions d’hommes. Si l’Allemagne devait n’envoyer aucun plénipotentiaire, les soldats auraient ordre d’envahir l’Allemagne et de poursuivre la guerre.
 
Notes :

  1. Georges Clemenceau cumule les fonctions de président du Conseil, ministre de la Guerre, sénateur du Var et président de la commission des armées du Sénat. 
  2. Le Journal du 26 juin 1919. 

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Finalement c’est Hermann Müller (1876-1931), successeur du comte von Brockdorff-Rantzau, qui est désigné avec Johannes Bell (1869-1949), ministre des Transports, pour signer le traité de Versailles.

Le 28 juin à midi, les troupes chargées du service d’ordre prennent leurs emplacements. Un double cordon de cavaliers avec la lance à l’intérieur, des fantassins à l’extérieur, encadre la piste que suivront quelques heures plus tard les voitures de plénipotentiaires entre la préfecture de Versailles et la grille du château. D’autres troupes forment la haie le long de l’avenue de Saint-Cloud. Cavaliers et fantassins sont également déployés dans la ville, dans le parc.

À 12 h 30, les portes s’ouvrent pour les porteurs de cartons d’invitation.
À 13 heures, la Garde républicaine entre dans la cour du château, musique en tête.
À 14 heures, les délégations commencent à arriver. Elles défilent dans la vaste cour d’honneur où sont massées les troupes. La délégation italienne arrive la première, suivie du président américain Wilson. Ils sont accueillis par M. William Martin, chef du protocole et le préfet de Seine-et-Oise, M. Vitry.
Georges Clemenceau arrive au château à 14 h 10, accompagné du général Henri Mordacq (1868-1943) et Georges Mandel 1 (1885-1944).

À 14 h 55, la délégation allemande se présente en automobile dans le parc. Elle descend devant le parterre d’eau et attend quelques instants afin que tous les plénipotentiaires soient en place pour pénétrer dans la galerie des Glaces. Ce qu’ils font vers 14 h 58.
 
La cérémonie officielle s’ouvre le samedi 28 juin 1919 à 15 heures précises. Mais peu avant, ayant croisé une délégation d’anciens combattants, Clemenceau invite cinq d’entre eux, cinq « gueules cassées », à prendre place au premier rang. Ainsi, chaque dirigeant peut voir le visage de ces hommes qui portent sur eux les cicatrices de la violence d’une guerre terriblement meurtrière. À ces cinq visages qui se tournaient vers lui, Clemenceau dit : « Vous avez souffert mais voici votre récompense. » Le protocole est sobre et solennel.
 
La délégation allemande est invitée, par William Martin, directeur du protocole, à entrer dans la galerie des Glaces. « Un silence profond s’établit aussitôt dans la salle », notent plusieurs journaux. Mais, contrairement aux usages, cette délégation n’est pas annoncée. Assis à leur table (il est alors 15 h 08), les deux plénipotentiaires restent impassibles, nullement émus.
 
Georges Clemenceau, entouré à sa droite par Wilson et à sa gauche par Llyod George, prend la parole. Tous les délégués, assis autour de la table en fer à cheval, l’écoutent religieusement :

« La séance est ouverte. Sur les conditions du traité de paix entre les puissances alliées et associées et l’Empire allemand, l’accord a été fait, le texte est rédigé. Le président de la conférence a certifié par écrit que le texte qui allait être signé était conforme au texte des deux cents exemplaires qui ont été remis à MM. les délégués allemands. Les signatures vont être données. Elles vaudront un engagement irrévocable que seront accomplies et exécutées loyalement dans leur intégralité toutes les conditions qui ont été fixées.
Dans ces conditions, j’ai l’honneur d’inviter les plénipotentiaires allemands à vouloir bien venir donner leurs signatures ».
 
Note:

  1. De son vrai nom, Louis Rothschild. 

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Les deux délégués allemands, Hermann Müller et Johannes Bell, s’avancent et signent. Il est 15 h 12. Puis les autres délégations sont invitées à signer. Clemenceau signe le traité à 15 h 25. Le porte-plume avec lequel il paraphe le traité a été offert par les élèves du lycée Jules-Ferry de Paris qu’ils ont acquis par souscription. L’encrier, composé d’un plateau en laque et trois godets en bronze doré d’époque Louis XVI, a été offert au Tigre par la Chambre syndicale de la curiosité et des beaux-arts.

La dernière signature à être apposée est celle des représentants de l’Uruguay. Il est 15 h 50. Georges Clemenceau se lève alors et, d’une voix forte, que l’on entend jusqu’au bout de l’immense salle, il déclare : « Messieurs, toutes les signatures sont données. La signature des conditions de paix entre les puissances alliées et associées et l’Empire allemand est un fait accompli».


 
Hermann Müller et Johannes Bell quittent la salle, conduits par les attachés du protocole. De toutes parts, on demande des autographes à Woodrow Wilson, Georges Clemenceau et Lloyd George.
Au dehors, où la foule s’est massée, nombreuse, joyeuse, on entend des salves précipitées, des hurlements de sirène. Il est 15 h 50. Le traité est signé. Des femmes et des hommes pleurent : « C’est fini… C’est fini… ». Un soldat s’écrie : « On les a ». On scande le nom de Clemenceau. À Paris, les principales rues et avenues sont pavoisées, notamment la rue de la Paix et la place Vendôme. Place de la Concorde, aux Champs-Élysées et un peu partout, la population laisse éclater sa joie. Bras dessus, bras dessous, soldats français et alliés, jeunes garçons et jeunes filles chantent et dansent au son de « La Madelon » et de « La Marseillaise ».

Aux Invalides, ordre est donné, à 16 heures, de faire tirer des salves d’honneur au canon, en l’honneur de la paix. « Les détonations pacifiques se succédèrent sans interruption jusqu’à six heures environ », note L’Action française 1.
 
La plupart des délégués repartent dans leurs pays. Les Allemands se rendent à la gare de Noisy-le-Roi où les attend le train qui doit les ramener à Berlin. Ils sont accompagnés par le lieutenant Lavigne, de l’armée française, et le lieutenant Monaco, de l’armée italienne.
 
Accueilli sur le quai de la gare par le préfet Auguste Autrand (1858-1949), Hermann Müller se fend d’une courte déclaration à la presse : « Nous avons signé le traité sans aucune restriction mentale. Nous l’avons signé, nous l’exécuterons. Le peuple allemand fera ce qui est en son pouvoir pour tenter de se conformer aux clauses ».
 
Woodrow Wilson rejoint Brest par train au départ de la gare des Invalides et son navire, le George Washington, appareille le lendemain, 29 juin. Il est escorté par le cuirassé Oklahoma avec quatre destroyers et jusqu’au méridien des Pierres Noires par le croiseur Marseillaise.
 
Le traité de Versailles donne le coup d’envoi des autres traités qui seront signés dans les mois suivants, notamment les suivants :
– le 10 septembre 1919 : traité de Saint-Germain-en-Laye entre les Alliés et l’Autriche ;
– le 27 novembre 1919 : traité de Neuilly entre les Alliés et la Bulgarie ;
– le 4 juin 1920 : traité de Trianon entre les Alliés et la Hongrie ;
– le 10 août 1920 : traité de Sèvres entre les Alliés et l’ancien Empire ottoman.
 

Bibliographie sommaire

BECKER, Jean-Jacques, Les conséquences des traités de paixin Revue historique des armées n° 254, 2009

BOEMEKE, Manfred, FELDMAN, Gerald, GLASER, Élisabeth (dir.), The Treaty of Versailles: A Reassessment After 75 Years, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1998

KRUMEICH, Gerd, FEHLEMANN, Silke (dir.), Versailles 1919. Ziele, Wirkung, Wahrnehmung, Essen, Klartext Verlag, 2001

LANIOL, Vincent, La Conférence de la paix 1919 in www.ehne.fr (consulté le 8 janvier 2018)

MACMILLAN, Margaret, Les Artisans de la paix. Comment Lloyd George, Clemenceau et Wilson ont redessiné la carte du monde, Paris, Jean-Claude Lattès, 2006

RENOUVIN, Pierre, Le Traité de Versailles, Paris, Flammarion, 1969

SOULARD, Christophe, Clemenceau au fil des jours, Bordeaux, Éditions Sud-Ouest, 2013

SOULARD, Christophe, Armistice 1918. Petit dictionnaire historique et insolite du 11 novembre 1918, Paris, Éditions JPO, 2018
 
Les journaux du 29 juin 1919 : L’Action française ; L’Excelsior ; Le Figaro ; Le Journal des débats politiques et littéraires ; L’Écho d’Alger ; L’Écho de Paris ; L’Homme libre ; L’Humanité ; L’Intransigeant ; L’Œuvre ; L’Ouest-Éclair (Éditions de Nantes) ; La Croix ; La Justice ; La Lanterne ; La Presse ; Le Gaulois.
 
Note :

  1. L’Action française du 29 juin 1919. 

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Article reproduit en licence CC BY NC SA avec l'autorisation de l'éditeur :
https://www.bvoltaire.fr/le-traite-de-versailles-7-7/?mc_cid=b6e3dc9845&mc_eid=e4617e9091
 
(Mis en ligne le 29  Juin 2019)

 

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