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Histoire de Molenbeek : d’une commune ouvrière à une cité communautaire

Référence de l'article : MC5239
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écrit par Alain DESTEXHE,Député de la Communauté Wallonie-Bruxelles, Ancien Sénateur, Ancien Président de l'International Crisis Group,Ancien secrétaire général du réseau international de Médecins Sans Frontières

«De Molenbeek à Molenbeek» titrait au lendemain de la fin de la cavale de Salah Abdeslam, le journal belge Le Soir. Une fois de plus, cette commune bruxelloise se paye le luxe d'une publicité mondiale gratuite dont elle se serait bien passée. Au plan de la notoriété, «Molenbeek» est en train de détrôner «Bruxelles», «chocolat», «bière» ou «Manneken-Pis» comme emblème évocateur de la Belgique.

Malgré le 7 janvier et le 13 novembre, le monde politique bruxellois de gauche, majoritaire au parlement régional, continue à vivre dans le déni des causes profondes. Et l'arrestation de Salah Abdeslam, qui n'est que la partie émergée d'un problème plus profond, ne va rien y changer.

A posteriori, la capture de l'ennemi public n°1 donne raison au Ministre de l'intérieur Jan Jambon, issu du parti nationaliste flamand N-VA, qui voulait «nettoyer Molenbeek maison par maison». Toute la gauche s'en était gaussée. Pour le député socialiste Fouad Ahidar: « Dire que Molenbeek est le plus grand vivier de djihadistes de Belgique, je ris. J'ai l'impression qu'il cherche à stigmatiser Bruxelles et Molenbeek (…). Tous les groupuscules radicaux viennent d'abord du nord du pays, tous sont nés en Flandre » (sic). Plus caricatural, on ne saurait faire.

Selon lui, « 99,9% des habitants de Molenbeek condamnent avec la plus grande virulence ce qui s'est passé». Peut-être, mais on ne les entend guère. Et sans doute que la famille qui a hébergé le terroriste le plus recherché d'Europe constituait le 0,1% manquant. Quant aux «jeunes du quartier», selon la terminologie consacrée, qui ont lancé des projectiles sur les forces de l'ordre après l'arrestation de Abdeslam, ils sont probablement hors quotas, de même que les enfants qui, entendant les coups de feu, se sont écriés: «Oh non, ils l'ont tué!».

Evincé d’un logement social car revenus annuels déclarés supérieurs à 100  000 euros

Car il apparaît que Salah Abdeslam n'aurait pas échappé aux forces de l'ordre grâce à la sophistication d'un réseau terroriste, mais avec l'aide d'un réseau de proximité qui, malgré son implication dans les attentats, aurait protégé «l'enfant du quartier».

Le microcosme politique bruxellois présente avant tout la population de Molenbeek comme victime. Victime du gouvernement fédéral de centre-droit, victime du racisme et de la stigmatisation, victime de la police qui discrimine au faciès, victime des médias qui les caricaturent, victime de l'abandon malgré les torrents d'aides déversées sur la commune. Victimes aussi les familles de djihadistes partis en Syrie, un parlementaire allant même jusqu'à proposer que l'on attribue à une association de mères concernées un prix des droits de l'homme!

Autre ritournelle: l'excuse sociale, la société injuste, la Belgique «qui les a mal traités». Pourtant Salah Abdeslam est l'exemple-type du garçon qui aurait pu mener une vie rangée et confortable. Employé un temps de la STIB - l'équivalent de la RATP - il disposait d'un salaire correct et d'un emploi garanti à vie. Après le changement de bourgmestre en 2013 et l'éviction du socialiste Philippe Moureaux, sa famille fut évincée de leur logement social parce qu'elle disposait de revenus annuels de plus de 100 000 euros! Vous avez dit «social»?

Et, bien entendu, l'islam n'a jamais rien à voir dans tout cela. L'accent est mis sur le passé délinquant des terroristes, leur addiction à la drogue, l'argent facile, etc... Mais aucun de ces analystes auto-proclamés ne cherche à expliquer au nom de quel idéal ces terroristes en viennent à organiser leur propre mort dans un tel déchaînement de violence. Peut-être leur radicalisation est-elle tardive, mais elle a tout à voir avec l'adhésion à une forme d'islam et à la promesse d'un paradis éternel avec des «rivières de lait et de miel» et des «épouses purifiées». 

Les deux quartiers de Molenbeek-Saint-Jean

Récemment, j'emmenais le philosophe Alain Finkielkraut visiter Molenbeek. La commune, que l'on compare souvent aux banlieues françaises, ne se situe qu'à un kilomètre de la Grand-Place de Bruxelles, très fréquentée par les touristes. Molenbeek, dont le nom complet est Molenbeek-Saint-Jean (!) est une ancienne cité ouvrière belge. A l'exception de l'architecture des maisons typiquement bruxelloises, le centre de la commune ressemble désormais davantage à une ville marocaine qu'à une cité belge. La moitié des femmes y sont voilées, de plus en plus d'hommes portent des vêtements religieux ou traditionnels, les magasins ressemblent à ceux d'un souk, avec des voiles en vitrines, des robes de mariées qui n'ont rien de belge et des boucheries «islamiques». Lors du Ramadan, le centre de Molenbeek devient une ville morte où il est impossible de trouver un restaurant ouvert la journée.

Cette islamisation de la commune est assez récente. J'ai travaillé plusieurs années à Molenbeek, où se situait le siège belge de Médecins Sans Frontières. Au début des années 90, la population était déjà très largement d'origine immigrée mais elle ne cherchait pas à affirmer son identité musulmane comme c'est le cas aujourd'hui. Depuis, la population a augmenté de 50% avec le taux de croissance le plus élevé de Belgique.

Beaucoup d'anciens habitants, d'origine belge ou immigrée, ne reconnaissent plus «leur Molenbeek» et souhaiteraient déménager mais n'en ont pas les moyens. La commune est de plus en plus duale, divisée entre le bas de la ville, le centre, proche du canal, autour de la place communale où vivait la famille Abdeslam et votait pour l'ancien bourgmestre socialiste Philippe Moureaux et le haut de Molenbeek, plus cossu, peuplé de classes moyennes vieillissantes qui ont voté pour l'actuelle bourgmestre libérale.

Molenbeek n'est d'ailleurs pas la seule touchée par le fondamentalisme religieux et la radicalisation. Anderlecht, Bruxelles-Ville (dont le plus grand quartier, celui de Laeken, où vit le roi, jouxte Molenbeek), Schaerbeek, Saint-Josse et Forest sont tout autant concernées. Ces communes, de la «première ceinture», par opposition à la seconde plus périphérique et plus riche, ont tendance à voir le fossé se creuser entre des quartiers bourgeois traditionnels et d'autres à forte concentration immigrée.

A Bruxelles, fondamentalisme et radicalisme ont fleuri sans opposition des institutions qui les ont tolérés tant que le seuil de la violence n'était pas franchi. Pour la journaliste flamande d'origine marocaine Hind Fraihi, qui avait été une des rares à tirer la sonnette d'alarme en 2006: «Molenbeek, c'est aussi une enclave, où une partie de la population est déconnectée. La plupart des familles se connaissent, et beaucoup ne se sentent pas citoyens belges. Ils regardent la télévision arabe, et s'intéressent à la politique au Moyen-Orient, pas en Belgique».

A Bruxelles, les habitants des différents quartiers ne partagent plus grand-chose et ne se reconnaissent plus comme faisant partie d'une seule communauté régionale et nationale, bruxelloise et belge.

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(Article publié à l’origine sur le blog de M. Alain DESTEXHE, et reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur) :
http://destexhe.typepad.com/blog2007/2016/03/molenbeek-de-la-commune-ouvri%C3%A8re-%C3%A0-la-cit%C3%A9-communautaire-figaro-vox.html#more
 
Pour lire la biographie de M. Alain DESTEXHE, merci de cliquer sur le lien ci-dessous :
 

 
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