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Entretien avec Philippe BILGER: de la différence entre éloquence et parole

Référence de l'article : MC5801
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Entretien avec Philippe BILGER, Magistrat Honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien Avocat général à la cour d'assises de Paris,(7 Janvier 2017)

La France se situe au milieu de campagnes électorales importantes. L'élocution, l'éloquence, mais surtout la parole, vont y jouer un rôle déterminant. D'où cet entretien avec Philippe BILGER, le président de l'Institut de la Parole.





Ancien avocat général à la cour d’assises de Paris,  aujourd’hui magistrat honoraire et Président de l’Institut de la Parole, Philippe Bilger a eu une expérience qui, durant quarante ans, l’a conduit à pratiquer la parole en public, aussi bien lors des audiences de presse que dans de nombreux procès criminels. Conscient de l’importance du verbe dans nos sociétés ultra-médiatisées, nous le rencontrons aujourd’hui pour qu’il évoque pour les lecteurs de La Synthèse, non seulement le rôle devenu primordial de l’expression orale, mais surtout par quels moyens peut-on envisager de progresser soi-même dans ledit exercice.

 
Xavier LACAZE: La prise de pouvoir, au sein d’une entreprise, d’un parti politique, d’une secte religieuse ou d’un pays, s’exerce de plus en plus par la capacité que détiennent certains candidats, ou auto-candidats « proclamés », à influencer leurs homologues, puis leurs disciples. Pour vous, le rôle du verbe s’est-il encore accru au cours des dernières décennies ?
 
Philippe BILGER: L’importance de la parole, quand elle est soulignée, relève de la banalité. Le langage utilitaire est notre outil quotidien. La parole vide qu’a évoquée Lacan. Je ne suis pas persuadé en revanche que celle qu’il lui oppose – la parole pleine, la parole sens et substance – ait progressé. Je pense même le contraire. L’art de bien parler, de séduire, de convaincre et d’argumenter grâce à la parole, la spontanéité et la liberté d’une parole capable de se proférer en même temps que la pensée s’élabore – sans le moindre support extérieur –, la qualité du discours me semblent en régression constante pour ne pas dire quasiment disparus. La culture générale s’appauvrissant, la richesse des humanités perdue, la passion d’user de la parole comme preuve éclatante de la vigueur de son être et de l’affirmation de soi, non plus comme une corvée mais telle une chance, s’efface derrière le recours permanent à des auxiliaires et à des supports qui rassurent mais font disparaître fraîcheur, élan et enthousiasme quand ils ne suscitent pas, à cause de leur entremise, l’ennui.
 
XL: Vous venez d’évoquer l’aspect « personnalité » et l’aspect « techniques ou moyens utilisés ». Pensez-vous que la qualité technique, par exemple d’une campagne, puisse suffire à faire élire un dirigeant de centrale syndicale, ou d’organisation patronale, ou d’un pays dit avancé ?
 
PB: La technique de la parole n’est rien selon la conception que j’en ai et que j’enseigne. Il n’y a pas de « recettes ». La parole, que je distingue de l’éloquence, qui est une cerise estimable sur le gâteau si celui-ci est dense, pour être crédible et authentique, doit se relier à la personnalité qui la profère et doit être elle-même sincère. Il convient de mettre ce qu’on est dans ce qu’on dit et non pas faire l’inverse comme beaucoup trop de formations le suggèrent. La puissance du fond, la qualité de la forme, la rectitude logique, l’ascension d’un propos avec cohérence et finesse vers sa conclusion, la répudiation de toute pensée circulaire – je le dis parce que c’est vrai, c’est vrai parce que je le dis – constituent le seul « matériau immatériel » qui doit servir de base aux discours du pouvoir comme à ceux de toutes les élites largement entendues appelées à s’exprimer publiquement.
 
XL: Dans le livre « La publicité selon Ogilvy », publié en 1984 [1], le pape des campagnes publicitaires modernes, David Ogilvy, écrivait dans son avant-propos :
 
« Quand j’écris un texte publicitaire, je ne veux pas que vous le trouviez créatif. Je veux que vous le jugiez si intéressant que cela vous fasse acheter le produit. Quand Eschine parlait, on disait : Comme il s’exprime bien. Mais quand Démosthène parlait, on disait : Marchons contre Philippe ». Que pensez-vous du débat éternel entre ce qui est beau et ce qui est efficace ?
 
PB: Ce débat est artificiel. Car une parole seulement belle, esthétiquement satisfaisante, manque de ce qui est le cœur d’un verbe exemplaire : son efficacité, sa persuasion. Et une parole seulement efficace, si elle ne s’accompagne pas d’une élégance formelle - ni mièvre ni narcissique - risque d’apparaître rude, sans apprêt. Ce qu’il convient de concilier est précisément le souci d’une parole pour dire, démontrer et convaincre et la préoccupation d’une oralité de qualité. Non pas un abus des imparfaits du subjonctif mais une coulée intense et ordonnée de vie, un flux maîtrisé d’existence. Pour rejoindre le registre publicitaire, l’idéal, grâce au verbe, est de ne rien perdre du complexe mais en le rendant simple, accessible et de retenir l’attention de l’auditeur grâce à quelques formules-chocs, des slogans qui accrochent l’esprit et scandent la durée sur un mode éclatant. 
 
XL: Nous appartenons à la remarquable civilisation gréco-romaine. Mais, dans celle-ci, un culte s’est développé, au fil des siècles, pour l’écrit, au détriment de l’oral : « verba volant, scripta manent ». Est-ce une déception pour vous que le talent des plus grands avocats consiste à dessiner des chefs-d’œuvre sur le sable ? Leurs œuvres d’art ne sont entendues que par un nombre très limité de personnes : y a-t-il là une forme d’injustice ?
 
PB: D’abord il y a des plaidoiries qui, écrites, ont été conservées. Je ne trouve pas qu’il soit triste, avec le bonheur de l’improvisation, de voir s’effacer et disparaître les paroles. Pour mes réquisitoires à la cour d’assises, je n’ai jamais rien écrit. Je ne suis pas loin d’estimer que l’alliance de la force de l’instant et d’un verbe périssable imprègne celui-ci, avant qu’il s’envole, d’une densité extrême d’autant plus voluptueuse qu’elle sera fugace, anéantie par le silence et jamais restituée par l’écrit.
 
XL: L’Education nationale a supprimé en 1968 les classements et les prix. Depuis, le niveau des lycéens et des étudiants baisse, surtout dans le secteur public, où la baisse s’accélère dangereusement. Faut-il, entre autres mesures, rétablir les classements, les prix, et notamment celui de l’éloquence ?
 
PB: Il était absurde de supprimer les prix, les classements et les hiérarchies. Derrière cette volonté, prospère l’obsession d’une égalité par le bas, par nivellement, contre l’ambition d’élever le niveau pour tous au regard des mérites de chacun. Il convient évidemment de restaurer tout ce qui favorisera un verbe de qualité : le retour des Lettres, l’Histoire, la familiarité avec les Humanités, des concours de maîtrise de la parole, une vigilance pour la correction de la langue partout où son impact public sera décisif. Faire comprendre que la parole, c’est bien plus que la parole : à la fois une preuve superbe d’existence et un indice de civilisation.
 
XL: Venons-en maintenant plus précisément aux moyens de progresser dans l’art oratoire. Comment faites-vous, avec l’Institut de la parole, pour améliorer les capacités de vos stagiaires ou élèves d’un jour ?
 
PB: J’enseigne, comme je l’ai dit, le perfectionnement et la maîtrise d’une parole libre, spontanée et ouverte. Improvisée avec la seule aide d’une structuration mentale en amont. Ma formation dure en principe trois heures et suit un processus débutant par l’appréhension du rapport à la lecture, puis de l’analyse de soi et des séquences fondamentales de son existence, enfin d’exercices oraux à partir d’un sujet laissé au choix du stagiaire et selon la durée qu’il aura déterminée. Conseils, analyses et principes étant bien sûr développés après chaque séquence.
Sans présomption, à l’issue de cette formation, les stagiaires ne sont pas devenus Cicéron ou Démosthène, moi-même je ne le suis pas. Ils ont en revanche découvert la parole comme elle n’est plus que rarement appréhendée. Une libération, un épanouissement, une timidité surmontée, le bonheur de savoir qu’on n’ennuiera plus, malgré les imperfections de l’inventivité.
 
XL: Peut-on, dans votre domaine, relever avec justesse un « Avant/ Après » ? En d’autres termes, si l’un de vos élèves est filmé pendant cinq minutes à son arrivée, puis cinq minutes à la fin de sa formation, un jury neutre verrait-il la différence ?
 
PB: Je le crois. Je termine ma formation par deux exercices. Le second est la plupart du temps incomparablement meilleur que le premier. Ce qui ressort généralement de ces trois heures est d’une part une catégorie qui, sans moi, appliquera je l’espère ma méthode et s’habituera à multiplier ces exercices au quotidien. Pour se rendre performant partout où la parole sera le vecteur essentiel. Partout, y compris dans la vie professionnelle.
D’autre part, une seconde catégorie qui sera satisfaite d’avoir commencé à apprivoiser la parole, cet animal rétif devenu presque familier.
La parole que j’enseigne appelle à exploiter son capital humain, son talent réel ou à identifier et faire surgir, son intelligence. On n’a besoin que de soi.
 
XL: Existe-t-il une limite d’âge pour progresser ? Les mauvais plis pris arrivent-ils à être effacés ?
 
PB: Mon Institut accueille des personnalités de tous âges, anonymes ou non, et il me semble que ma formation est précisément faite pour montrer que tout est possible, à 15 ans comme à 80 si on le souhaite. La seule condition est d’avoir pris conscience de l’imperfection de sa parole et des lacunes et des ombres de sa personnalité pour remédier à l’une et aux autres.
 
XL: Pour ce qui est de l’élocution, Démosthène s’entraînait en mettant des cailloux dans sa bouche. A quel supplice moderne soumettez-vous vos stagiaires ?
 
PB: A aucun. Moi-même ayant un cheveu sur la langue, je suis le meilleur exemple pour démontrer que tout est possible. Ce que je leur demande, mais qui relève des évidences et presque du savoir-être en société, est de se tenir droit, d’avoir une allure dégagée, de regarder ceux qui écoutent et de s’exprimer avec une voix facilement audible et avec une articulation impeccable. Pour le reste, toute la périphérie – souffle, respiration, tonalité et gestuelle - s’adaptera naturellement au rythme et à la nature de chaque parole. Ce qui compte, c’est de se projeter dans l’espace avec une parole que son locuteur doit attendre avec impatience. Ce n’est plus un pensum qui fait peur mais une chance pour démontrer, grâce à la parole, ce qu’on vaut. On change le rapport de force qui en général est entretenu avec la parole. Elle n’intimidera plus, elle sera devenue une alliée.
 
XL: Un professeur d’art oratoire souhaite que ses élèves progressent et qu’ensuite, grâce à l’éloquence acquise, ils puissent séduire le plus grand nombre. Mais séduire vient du latin seducere qui signifie détourner du droit chemin. Vous sentez-vous un devoir moral de ne pas perfectionner n’importe qui ? Refusez-vous des candidats ?
 
PB: J’insiste. Je ne suis pas à proprement parler un professeur d’art oratoire. J’accueille tous ceux qui veulent venir boire aux sources de ma formation. A partir de cet élément que, loin de détourner du droit chemin, je martèle au contraire qu’il n’est pas de parole authentique et convaincante s’il n’y a pas la projection d’un être lui-même sincère et vrai. C’est le contraire du sophisme. La parole n’arrive à rien si elle n’est pas portée par le feu intérieur de sa nécessité, de son utilité.
 
XL: Trouvez-vous qu’il y a des professions sous-représentées parmi vos stagiaires passés ? Par exemple, la profession d’avocat a institué son propre concours d’éloquence. Celle de journaliste radio TV devrait-elle faire de même ?
 
PB: Bien sûr les journalistes seraient les bienvenus chez moi. Mais ils sont tellement habitués à leurs petits papiers, que parfois ils lisent mal, qu’ils n’imaginent pas pouvoir parler sans lire. J’ai permis à certains avocats de se perfectionner mais sans présomption je pourrais en accueillir davantage. Les avocats ont en effet leur propre concours d’éloquence que je trouve inadapté puisqu’ils apprennent par cœur, dans le meilleur des cas, ce qu’ils ont écrit. Il me paraît absurde de faire appel, pour mieux s’exprimer, à des psychologues qui n’ont aucune légitimité pour apprécier et évaluer la parole. En revanche, associer psychologie et parole, lien fondamental, comme le fait mon Institut, représente une bonne démarche qui réunit ce qui ne peut pas être séparé et qui l’est pourtant trop souvent.
 
XL: Pour conclure, je vous ai entendu dire un jour qu’il existait plusieurs familles de parole : la parole politique, la parole médiatique, la parole universitaire, la parole managériale et la parole exemplaire. Pouvez-vous nous préciser ce que vous entendez par « parole exemplaire » ?
 
PB : Il existe des paroles dont le registre est différent : la parole pouvoir, la parole partage par exemple. Plus dominatrice ou plus tranquille. Mais la parole exemplaire recouvre tous les types que vous avez évoqués. Elle se distingue par l’apparente improvisation, la densité du fond, la structuration de la pensée, la qualité du style. Elle permet à celui qui s’est exprimé d’avoir été écouté et de se dire : j’ai parlé et donc j’ai existé.
Pas de moyen plus sûr pour sentir qu’on est humain que de faire de la parole un accomplissement, une exigence, une force.

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[1] :

  • « Ogilvy on Advertising » fut publié par Multimedia Publications UK Ltd. en 1983. Il fut traduit en français par Elie Vannier, puis publié par Dunod en 1984 sous le titre « La publicité selon Ogilvy ».
  • Eschine (vers 390-314 av. JC) : homme politique athénien, d’origine modeste, considéré à son époque comme l’un des deux plus brillants orateurs (avec Démosthène, son grand rival).
  • Démosthène (384-322 av. JC) : homme politique athénien, d’origine aisée, mais appauvri par ses tuteurs contre lesquels il intentât ses premiers procès judiciaires, était presque bègue en début de carrière. Fut ensuite considéré comme le plus grand orateur de son époque.
  • Tous les deux, Eschine et Démosthène, se sont efforcés de combattre le pouvoir d’un voisin trop puissant : Philippe II de Macédoine.
  • Eschyle (vers 525-456 av.JC), Sophocle (495-406 av.JC) et Euripide (480-406 av.JC) furent, auparavant, les 3 grands dramaturges grecs. Ils ont participé régulièrement aux fameux « Concours tragiques » qui duraient presqu’une journée (les Dionysies) : Eschyle les a remporté 13 fois, Sophocle 19 fois, et Euripide 5 fois. Pour en savoir plus, le lecteur est invité à lire, entre autres,  l'article d'Octave Navarre sur le théâtre grec et l'éloquence : http://www.mediterranees.net/civilisation/spectacles/theatre_grec/theatrum5.html
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(Entretien mis en ligne le Samedi 7 Janvier 2017)
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