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Enseignement de l'Histoire : gare à la guerre des mémoires !

Référence de l'article : MC4706
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écrit par Christophe de VOOGD,Agrégé d'histoire et Professeur à Sciences Po,(26 Juin 2015)


Il nous faut retenir la leçon d’Hérodote et « préserver de l’oubli les grands exploits accomplis tant par les Grecs que par les Barbares…». Mémoire oui, mais mémoire équitable.
Dans la première page du premier livre d’histoire de la culture occidentale, Hérodote nous fait part des récits de vols, de rapines, et surtout de femmes enlevées de part et d’autre, qui se racontent en Europe et en Asie pour se renvoyer la responsabilité du grand conflit qui les oppose. Mais le sceptique Hérodote déclare ne pas vouloir « décider si les choses se sont passées de cette manière ou d’une autre ». Au temps des dieux et des héros succède en effet « le temps des hommes »… Et aux mythes et légendes de jadis se substitue l’histoire : Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son Enquête (« historia »), afin que le temps n’abolisse pas le souvenir des actions des hommes et que les grands exploits accomplis tant par les Grecs que par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli ; il donne aussi la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises.»

Roman national contre déconstruction

Sage conseil que le débat public sur les nouveaux programmes des collèges devrait s’empresser de suivre. Car là aussi le conflit des récits fait rage et la raison fait défaut. À quelques exceptions près, le choc a vu s’affronter deux croyances : d’un côté, plus ou moins avouée, la nostalgie des tenants du « roman national », où fleurent bon les souvenirs du « petit Lavisse », actualisé à chaque génération, avec sa grande galerie coloriée de nos héros, de Vercingétorix à de Gaulle en passant par Jeanne d’Arc et Pasteur. De l’autre, la thèse « progressiste », qui, au nom de la « distance critique », refuse le grand récit national en faisant pleinement droit aux « pages sombres de notre histoire ».

Dès lors la polémique s’est déchaînée avec l’échange des noms d’oiseaux dont notre débat public a le secret : « bradeurs » contre « réactionnaires », « niveleurs » contre « pseudo intellectuels » et procès réciproques en « fantasmes » et en « ignorance ».

Eh bien soit ! Lisons-les ces programmes : leur lecture attentive dissipe en effet des accusations fréquentes : non, la chronologie ne disparaît pas, même si elle se limite aux très grandes périodes historiques ; pas plus que l’histoire de France, qui fait l’objet d’un continuum obligatoire du Xème au XXème siècle. Le projet n’en reste pas moins inquiétant, surtout si on le compare aux programmes en vigueur et aux conditions d’enseignement réelles de l’histoire en collège. Que l’on n’objecte pas en effet que les « thèmes facultatifs » permettront aux professeurs une quelconque liberté pédagogique : avec trois heures par semaine (3 heures et demie en 3 et hors les fameux « EPI ») pour enseigner trois matières (histoire, géographie et éducation civique), ils auront déjà le plus grand mal à traiter les questions obligatoires.

Du « petit Lavisse » au « petit Bourdieu »

Non que l’on propose ici le moins du monde de revenir au petit Lavisse et de donner raison aux nostalgiques du roman national : le contexte social, politique et culturel de la France a beaucoup trop changé. Un tel retour n’est d’ailleurs aucunement souhaitable, si l’on mesure les délires nationalistes que cette « histoire-mémoire » a alimentés partout en Europe, fournissant une partie du combustible mental des deux guerres mondiales, et nourrissant aujourd’hui encore le conflit russo-ukrainien, les déchirements balkaniques et la susceptibilité grecque.

Mais prendre le contrepied de « la France éternelle et glorieuse » est-il pour autant gage d’objectivité ? À vrai dire, les nouveaux programmes du collège proposent également un roman, qui est au roman national ce que le nouveau roman est au roman traditionnel : déconstructeur mais tout aussi codé.

Au fond, ce n’est nullement la substitution d’une « histoire critique » à une « histoire propagande» que proposent ces nouveaux programmes mais celle d’une mémoire à une autre, avec tous les abus bien connus de la mémoire. À commencer par ce qui en est la signature immanquable : la sélectivité. On le mesure à l’insistance sur certains phénomènes et à l’omission ou la marginalisation d’autres, pour le moins aussi importants. Le pouvoir monarchique fait ainsi l’objet de deux séquences obligatoires en 5ème ; la colonisation, de deux également, en 4ème : l’humanisme, les guerres de religion, les Lumières, demeurent, eux, purement optionnels. Et l’on a beau dire que « le christianisme » fait partie du programme de sixième, il ne s’agit que de ses seuls débuts sous l’empire romain. Au Moyen-âge, il devient facultatif et un brin péjoratif : « une société rurale encadrée par l’Église » ? Pourquoi pas aussi « inspirée » par elle (cf. les cathédrales) ?

Le choix du terme ne doit rien au hasard et souligne l’inspiration profonde et transversale de ces programmes : la mise en relief des faits de domination (en Occident et de l’Occident, s’entend), de l’Église médiévale au totalitarisme, en passant par la monarchie absolue et la colonisation. Après le « petit Lavisse », le « petit Bourdieu » ? Faut-il chercher ailleurs la raison de la marginalisation des grands courants émancipateurs de l’Occident, de l’humanisme aux Lumières et à la révolution américaine? Certes, il nous reste la Révolution française, exception nationale et exigence républicaine obligent…Mais comment la comprendre sans les Lumières et la révolution américaine ?

Autre fait passé davantage inaperçu : jusqu’ici les élèves de 5e abordaient, à travers l’histoire africaine, la question de l’esclavage et de la traite des Noirs dans l’Orient arabo-musulman : exit désormais l’Afrique (au profit de la Chine) et, du même coup, cette « traite orientale » millénaire, antérieure même à la traite européenne et plus durable qu’elle. Cette dernière fera, elle, bel et bien l’objet d’un enseignement obligatoire …Car l’étude « des traites négrières » fait désormais partie du thème « Un monde dominé par l’Europe » On retrouve ici l’esprit partisan et contourné de la loi Taubira de 2001 qui ne condamne que la traite atlantique et dans l’Océan indien à partir du XVème et ne dit rien des traites intra-africaine et arabo-musulmane [1] . Sélectivité qui a suscité la réaction légitime de tant d’historiens, Pierre Nora en tête, contre les lois mémorielles.

Guerres de mémoire

Car le vrai risque, au-delà de la charge anti-occidentale, est là : à juxtaposer les crimes contre l’humanité, des traites négrières au génocide des juifs en passant par le génocide arménien (présenté comme « violence de guerre »), ces programmes vont alimenter la concurrence victimaire et se heurter à la résistance des mémoires collectives. Compétition et résistance que les enseignants ne connaissent déjà que trop. L’on sait que parler du génocide juif est quasiment impossible dans tant d’établissements : quelle sera la réaction des élèves d’origine turque devant l’étude du génocide arménien ? Dans les drames de la décolonisation algérienne (programme de 3ème), évoquera-t-on, à côté des tortures françaises, les massacres de harkis par le FLN ?

Les enjeux de mémoire sont brûlants, en particulier chez des adolescents, sans culture historique et en pleine construction identitaire. L’expérience montre que même des étudiants de haut niveau ont encore du mal à s’en détacher. Pourquoi donc prendre le risque de donner, au niveau du collège, un carburant supplémentaire aux guerres de mémoire?

Pour une histoire globale et équitable

Dès lors, l’on ne peut que déplorer une formidable occasion manquée : puisque l’histoire est désormais globale, puisque sa mission mémorielle reste incontournable pour la cohésion sociale, puisque nous sommes tant en recherche – légitime – d’un récit inclusif dans un pays de plus en plus divers, c’est sur les interactions de tous ordres, les innombrables transferts culturels et les larges recoupements civilisationnels qu’il aurait fallu mettre l’accent : entre les trois grands monothéismes ; entre Orient et Occident, de la Syrie à l’Espagne ; au sein même de l’Europe, si peu présente dans ces programmes. Les exemples historiques abondent : certains sont mentionnés dans les nouveaux projets. À titre facultatif.

Plus que jamais, il nous faut retenir la leçon d’Hérodote et « préserver de l’oubli les grands exploits accomplis tant par les Grecs que par les Barbares… ». Mémoire oui, mais mémoire équitable.

[1] Article 1er : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité ». Il est à noter que l’existence de l’esclavage « en Europe à partir du XVème siècle » est un non-sens historique, à l’exception des provinces européennes de l’Empire ottoman…

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Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :

http://www.contrepoints.org/2015/06/26/212058-programmes-dhistoire-gare-a-la-guerre-des-memoires

(Mis en ligne le 26 Juin 2015)
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