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Charlie Hebdo déclenche une grave crise d'iconoclasme avec l’Islam

Référence de l'article : MC4273
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écrit par Eric VERHAEGHE,

La publication de caricatures du prophète dans Charlie Hebdo, après l’attentat dont l’hebdomadaire a été victime, a suscité une vague d’indignation dans le monde musulman. En Asie comme en Afrique, des manifestations parfois très violentes ont eu lieu pour dénoncer ces représentations jugées offensantes. Ce n’est pas la moindre des surprises de voir qu’un journal satyrique français au bord de la faillite il y a encore 10 jours soit capable de faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes en Afrique du Nord, mais aussi au Pakistan, en Jordanie ou au Niger. Certains Français qui goûtaient peu l’humour du journal diront que c’est lui faire trop d’honneur…
 

L’Islam et la tradition aniconique


Bien entendu, ces manifestations sont exacerbées par la réaction d’émotion liée à l’attentat contre les journalistes vedettes de l’hebdomadaire. Après avoir vu un grand nombre de dirigeants mondiaux se mobiliser contre l’horreur à laquelle elles sont associées, les populations musulmanes adressent aujourd’hui la réponse du berger à la bergère en dénonçant une provocation dont elles s’estiment les premières destinataires.
Beaucoup d’Européens refusent assez curieusement d’entendre les raisons profondes pour lesquelles la réaction musulmane est si vive. Contrairement à ce qui est véhiculé, les musulmans ne descendent pas dans la rue pour protester contre l’islamophobie occidentale. Ils manifestent d’abord leur colère face à la violation du dogme iconoclaste: l’Islam interdit depuis toujours ou presque les représentations du prophète, et globalement interdit de représenter les êtres vivants. Cette tradition aniconique a globalement toujours été présente dans l’Islam (même si le Coran est muet sur le sujet), mais sa première formalisation date de la fin du septième siècle, avec la réforme monétaire d’Abd al Malik, calife qui renonce à figurer des visages humains sur les pièces qui sont battues.
Si la culture musulmane s’est, avec le temps, accommodée de mouvements artistiques qui accordent une place à l’anthropomorphisme, en revanche, elle reste résolument hostile à une représentation du prophète. Cette hostilité repose sur l’idée que les fidèles risquent de rendre un culte à une image plutôt que de s’emparer de façon vivante de son enseignement religieux. Au fond, l’Islam refuse la représentation du prophète pour éviter que les fidèles ne se mettent à l’adorer plutôt qu’à le connaître.
On en pensera ce qu’on en voudra, mais l’idée est respectable.
 

L’aniconisme musulman: une tradition sémitique


Les Occidentaux auraient d’ailleurs tout intérêt à revenir au sens des réactions musulmanes et à leur histoire, car elles sont tout sauf le fait d’un islamisme fanatique. Disons même que les Musulmans, dans leur refus de la représentation, sont des petits joueurs par rapport à leurs prédécesseurs juifs. On rappellera ici simplement le deuxième commandement que Yahvé aurait donné à Moïse:

« Tu ne feras point d’idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel ou en bas sur la terre ou dans les eaux au-dessous de la terre »

Dans le livre de l’Exode, dans l’Ancien Testament, Dieu ajoute:

« Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fait miséricorde jusqu’à mille générations à ceux qui m’aiment et qui gardent mes commandements. »

Dans la pratique, le judaïsme n’a jamais pratiqué la représentation divine, car Dieu est « jaloux »: il n’aime guère la concurrence que des images peuvent lui faire.
En fait, le principe de la non-représentation de Dieu est très marqué dans l’Orient sémitique, là où le monde indo-européen a toujours pris l’habitude de représenter et d’incarner ses divinités.
 

Les crises iconoclastes en Europe


Il serait toutefois totalement erroné de croire que l’Europe n’a pas connu de questionnement majeur sur le droit de représenter Dieu. De façon assez amusante, on pourrait d’ailleurs voir comment la Gaule et ses héritières a toujours été l’une des rares terres où le droit de représenter Dieu a toujours été respecté.
Ainsi, au moment où l’Islam formalise sa doctrine anaconique, l’empire byzantin est traversé par sa première crise iconoclaste, qui conduit à interdire et à détruire les représentations de Dieu dans les églises. Il est assez curieux de voir que ce refus des images touche l’ensemble de l’Orient européen au même moment, qu’il soit musulman ou chrétien.
On n’épiloguera pas ici sur les raisons qui poussent l’empereur romain à reprendre à son compte les interdits de l’Islam. Mais, en substance, mêmes causes mêmes effets: la représentation anthropomorphique est vécue comme un risque de superstition, là où l’homme est appelé à se transcender en Dieu.
La même réaction suscitera une crise iconoclaste proche de nous: la réaction protestante, qui bannit notamment les représentations des dieux dans les temples, là où les églises catholiques regorgent de statues, de vitraux, de panneaux représentant une multitude de saints à qui rendre un culte.
De façon assez cocasse, le monde protestant européen, et particulièrement le monde anglo-saxon, ne raffole pas des caricatures de Mahommet, sans pour autant être soupçonnable de complaisance vis-à-vis de l’Islam.
 

Charlie Hebdo, vecteur de la pensée indo-européenne?


L’ironie de l’histoire veut donc que ce débat aussi vieux que le judaïsme et que Moïse resurgisse par un hebdomadaire satyrique qui se réclame de l’athéisme et de l’anticléricalisme. L’anecdote vaut d’être relevée, car des esprits un peu simples pourraient voir dans la réaction musulmane au nouveau Charlie Hebdo l’expression d’une réaction très orientale et au fond polythéiste sémitique face au paganisme occidental. Nous ne sommes plus très loin du choc des civilisations.
En réalité, Charlie Hebdo, sous ses dehors grivois, livre une guerre sans merci aux monothéismes et ne les a jamais ménagés. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il utilise pour mener cette guerre une arme que les iconoclastes jugent l’arme la plus dangereuse: la représentation de Dieu. Le dessin est, pour la tradition iconoclaste, le premier risque auquel le monothéisme s’expose.
L’aversion du protestantisme anglo-saxon pour la caricature de Dieu en est une confirmation: pour cette forme religieuse qui combat toutes les dérives polythéistes que nous, héritiers à notre insu de la religion gauloise, adorons, l’esprit Charlie Hebdo est nuisible, même s’ils s’attaque à l’Islam. C’est ici que nous découvrons l’importance d’une tension oubliée de notre pensée collective: l’attachement au polythéisme païen et à son goût de la représentation.
L’une des principales vertus de la période terrible dans laquelle nous entrons sera bien celle-là: nous interroger sur notre identité, et nous faire comprendre par l’exemple et par la variation des situations où nous sommes mis en abîme l’originalité de notre héritage « païen », c’est-à-dire indo-européen ou gaulois, par-delà le decorum chrétien qui nous l’a masqué. Charlie Hebdo, c’est au fond ce vestige apparent du monde celtique dans un univers monothéiste, comme on trouve à Syracuse des colonnes d’un temple païen dans une église chrétienne.
L’évidence de l’actualité semble montrer qu’il nous faudra tôt ou tard nous positionner clairement sur la place à accorder à cet héritage: l’assumons-nous, ce qui supposera de le défendre becs et ongles, ou le jugeons-nous secondaire?
En tout cas, une chose est acquise aujourd’hui: il est autant de gauche que de droite.

(Article publié à l'origine sur le site d'Eric Verhaeghe)

(Mis en ligne le Lundi 19 Janvier 2015)

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