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Boko Haram et les trois traites esclavagistes historiques

Référence de l'article : MC3661
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écrit par Bernard LUGAN,Docteur en Histoire*,

Télescopage de l’histoire et de l’actualité, c’est à la veille du 10 mai 2014, jour anniversaire du vote en 2001, de la « loi Taubira » qualifiant la traite européenne, et elle seule, de « crime contre l’humanité », que le mouvement islamiste Boko Haram annonce qu’il va vendre comme esclaves 200 adolescentes nigérianes qu’il vient d’enlever [1].

Pour mémoire, ce fut  à l’unanimité, donc par tous les députés de « droite », et, qui plus est, en première lecture, que cette loi faisant des Européens les seuls responsables de la traite des Noirs, fut votée avant d’être définitivement adoptée par les sénateurs le 10 mai 2001.

Christiane Taubira a ensuite osé déclarer que sa loi n’évoquait pas la traite négrière musulmane afin que les « jeunes Arabes (…) ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » ! (L’Express du 4 mai 2006).

Or, en dépit du manichéisme et des manipulations historiques de Madame Taubira, la traite musulmane qui se rappelle aujourd’hui tragiquement à nos mémoires, et qu’elle a volontairement refusé de nommer et encore moins condamner, a bien existé. Elle débuta au VIII° siècle de notre ère et ne prit fin qu’avec la colonisation. Madame Taubira, et la totalité des députés français, ont donc fait l’impasse sur la vérité historique qui est que, du Sahel à l’Afrique centrale en passant par l’Afrique orientale, ce furent les colonisateurs européens qui libérèrent les malheureuses populations noires[2].

Pour mémoire, il y a à peine plus d’un siècle, entre 1880 et 1900, là même où se déroule aujourd’hui l’Opération Serval, les colonels Gallieni et Archinard détruisaient les sultanats jihadistes, libérant  ainsi les populations noires sédentaires, Bambara et Sénoufo, des raids esclavagistes.

Dans le sud du Tchad, et jusqu’au centre de l’actuelle Centrafrique, cette traite dura jusqu’en 1911, jusqu’à la mort du chef esclavagiste Snoussou, tué dans un combat contre les troupes françaises. Ces épisodes sont  à ce point inscrits dans la longue mémoire des populations qu’ils expliquent largement la réaction et les exactions des milices dites anti-balaka  de Centrafrique pour lesquelles les musulmans du Séléka sont vus comme les successeurs des esclavagistes d’hier….

L’Afrique sud-saharienne fut  en réalité victime de trois traites : la traite interafricaine, la traite arabo-musulmane et la traite atlantique. O. Pétré-Grenouilleau a donné les chiffres suivants les concernant : la traite atlantique ou traite européenne porta sur 11 millions d’individus; la traite interne ou interafricaine sur 14 millions, et les traites arabo-musulmanes, sur 17 millions.

Or, pour Christiane Taubira, et pour les députés français qui, et je le redis, votèrent à l’unanimité la loi du 10 mai 2001, seule la traite pratiquée par les Européens est condamnable.

Cette dernière, qui se fit avec la complicité de pourvoyeurs noirs - les esclavagistes européens prenant livraison des captifs que leur vendaient leurs partenaires africains -, porta essentiellement sur des hommes en état de travailler sur les plantations. La traite arabo-musulmane concerna d’abord les jeunes filles (60%), comme aujourd’hui au Nigeria, et les enfants (10%). Le plus souvent, les garçons étaient  émasculés pour fournir les eunuques gardiens des harem. Les malheureuses victimes devaient avoir atteint l’âge de la puberté pour subir cette cruelle opération, car il fallait que leur appareil génital soit bien visible. Comme verge et testicules étaient retirées, la mortalité était considérable, d’où le prix élevé des eunuques.

Au XIXe siècle, l’abolition décidée par les seuls Européens ne concerna pas la traite esclavagiste musulmane, des caravanes organisées militairement continuant en effet à dévaster des régions entières de l’Afrique noire ; la documentation abonde à ce sujet.

En 1888, sur le seul marché de Médine, en Arabie, 5 000 esclaves noirs furent vendus. Dans la région du Haut Nil, l’actuel Sud Soudan, Dinka, Nuer et Chillouk étaient pourchassés, les femmes pour leur beauté, et les jeunes garçons pour être « transformés » en eunuques gardiens des harem.  

La traite zanzibarite ravagea, quant à elle, toute une partie de l’Afrique orientale et centrale, depuis le nord de l’Ouganda jusqu’au Mozambique, et de l’océan Indien au fleuve Congo. Elle est très bien documentée grâce aux nombreux témoignages laissés par des voyageurs européens. Tirant l’essentiel de ses revenus de la vente des esclaves, le sultan de Zanzibar avait constitué un corps de fonctionnaires chargé de tenir un compte précis du nombre de captifs débarqués sur son île. Grâce à ces registres des perceptions douanières, nous savons ainsi qu’entre 1830 et 1873, date de sa fermeture, de 600.000 à 740 000  esclaves furent vendus sur le seul marché de Zanzibar,  soit  environ 20 000 esclaves par an. Ces chiffres, qui ne valent que pour le commerce officiel de Zanzibar, ne tiennent pas compte de la contrebande.

Partout, ce fut la colonisation européenne qui mit un terme à ces odieuses pratiques. Certaines ethnies ne survécurent alors que parce que les colonisateurs séparèrent victimes et razzieurs, comme au Mali, comme au Niger, comme au Tchad, comme en Centrafrique, comme au Nigeria, comme en RDC, comme en Tanzanie, comme en Ouganda, comme au Soudan, comme au Malawi, comme au Mozambique, etc... Ce furent les Européens qui firent fermer le marché de Zanzibar en 1873. Ce furent également eux qui, à partir de 1890, obligèrent les autorités égyptiennes à interdire aux 78 marchands d’esclaves du Caire et aux 73 d’Alexandrie de cesser cette activité.

Madame Taubira et les députés français qui votèrent à l’unanimité la loi du 10 mai 2001 ont donc fait  preuve d’une  singulière hémiplégie historique.

Aujourd’hui, la traite des Noirs a donc repris au Nigeria, pays au bord de l’éclatement et pourtant paradoxalement présenté par les médias comme un paradis pour les investisseurs… Dans le nord du pays, des régions entières ont été soustraites à l’autorité de l’Etat, l’administration fédérale ayant été chassée et remplacée par celle des islamistes de Boko Haram qui veulent y créer leur propre Etat, leur but étant le retour au califat de Sokoto. Comme avant la conquête coloniale britannique, quand leurs ancêtres razziaient des esclaves chez les  sudistes  Yoruba ou Ibo.

Dans trois Etats  nigérians (Borno, Yoba et Adamawa), frontaliers du Niger, du Tchad et du Cameroun, l’état d’urgence a été proclamé et le couvre-feu décidé du crépuscule à l’aube. L’armée fédérale, qui y mène une véritable guerre, tente d’en chasser les combattants de Boko Haram, mais sa tâche est difficile car les populations nordistes la voient comme une force d’occupation étrangère.

Boko Haram utilise la frustration des élites nordistes qui n’acceptent pas que le pays soit dirigé par un chrétien sudiste, le Président Goodluck Jonathan. Les actions de Boko Haram s’inscrivent  dans un contexte nouveau qui est l’inversion des rapports de force entre Nord et Sud qui s’est produite depuis quelques années.

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* : Historien africaniste, Maître de Conférences à l’Université Lyon III, Conférencier à l’IHEDN et à l’Ecole de Guerre, Prix Louis Marin de l’Académie Française pour son livre « Huguenots et Français, ils ont fait l’Afrique du Sud ».

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[1]   Pour la situation au Nigeria, voir  l’Afrique Réelle des mois d’avril et de mai 2014.
[2] Voir le livre Mythes et manipulations de l’histoire africaine. Mensonges et repentance. Particulièrement le chapitre VIII intitulé « La traite négrière fut-elle une invention diabolique de l’Europe ? », qu’il est possible de commander sur le site :http://bernardlugan.blogspot.fr/.

(Mis en ligne le 23 Mai 2014)
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