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Adam Smith: libéral d'une main (invisible), et étatiste de l'autre ?

Référence de l'article : MC5583
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écrit par Nathalie MP,(17 Septembre 2016)

Dernièrement, j’ai traduit pour Contrepoints un intéressant article sur la façon dont la libéralisation de l’économie indienne avait permis à de nombreux « intouchables » de sortir de la pauvreté, à devenir des chefs d’entreprise à succès, et parfois des millionnaires, alors même que le système extrêmement rigide des castes les condamnait auparavant à demeurer prisonniers d’une « trappe à pauvreté » de génération en génération.
Ces nouveaux entrepreneurs se sont regroupés dans une Chambre de Commerce dont les slogans – « Combattez les castes avec du capital » ou« Soyez des employeurs, pas des chômeurs » – ne laissent pas le moindre doute sur l’orientation économique libérale qu’ils privilégient. Jusqu’à la célèbre « main invisible » d’Adam Smith qui y est glorieusement célébrée ! 

L’incroyable destin de la main invisible d’Adam Smith

Et de fait, quel incroyable destin que celui de cette expression ! Dans son grand ouvrage économique intitulé Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (RDN, 1776) auquel il a consacré environ dix ans de sa vie, Adam Smith ne l’a utilisée qu’une seule fois (et deux autres fois dans d’autres livres) ! Mais le sens qu’il lui a conféré en a fait pour toujours le symbole de la supériorité du marché sur toute autre forme d’organisation économique consciente.
 
Par la suite, de nombreux économistes développeront ce concept, notamment Frédéric Bastiat au XIXème siècle et Friedrich Hayek (1899 – 1992) à travers une étude très étendue de l’ordre spontané.
 
La formule « main invisible » mérite quelques explications, car elle comporte en elle-même une certaine ambiguïté. Il est en effet question d’une main, une main qu’on ne voit pas, mais qui nous ferait agir comme si nous étions tributaires d’un ordre supérieur et mystérieux qui décide à notre place. En réalité, dans la RDN, l’homme n’est tributaire que de sa nature humaine, laquelle le pousse à agir selon son intérêt propre.
 
On se doit également d’écarter l’interprétation qui fait de la « main invisible » l’explication magique, hors science, pour tout ce qu’on ne comprend pas, même si Adam Smith l’a utilisée en ce sens dans un ouvrage posthume, Histoire de l’astronomie. Il y mentionne la « main invisible » de Jupiter qui était considérée par les hommes de l’Antiquité comme responsable des événements irréguliers inexplicables tels que « le tonnerre, la foudre, ou les tempêtes ».
 
Dans la formulation « main invisible » de la RDN, l’idée sous-jacente consiste à dire qu’en œuvrant d’après son propre intérêt, l’homme agit pour le bien de l’intérêt général, obtient donc un résultat positif hautement louable et recommandable, sans l’avoir voulu, sans y avoir été contraint et sans y avoir mis d’intention noble (ni d’intention maligne) au départ. Et il s’avère que cette façon de procéder, déconnectée de tout impératif moral, assure mieux qu’aucune autre la prospérité générale de la société. Comme l’écrit Adam Smith lui-même :
 
« En dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, (l’homme) ne pense qu’à son propre gain ; en cela, il est conduit par une main invisible, à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions. » (RDN, Livre 4, chapitre 2)
« Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. » (Idem)
« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de l’attention qu’ils accordent à leur propre intérêt. » (RDN, Livre 1, Chapitre 2).

Comment mesurer l’efficacité d’un système économique ?

On en déduit qu’il convient de juger de l’efficacité d’un système économique à ses résultats concrets, certainement pas seulement à l’aune de ses intentions généreuses éventuelles. On retrouve là toute la différence entre La Droite et la Gauche (ou, mieux dit, entre le libéralisme et le socialisme) telle que Claude Imbert la caractérisait dans un livre de dialogue avec  Jacques Julliard. Le socialisme aime à s’octroyer une supériorité morale, des intentions distinguées, qui devraient, selon lui, suffire à rendre ses politiques à l’abri de toute critique quels que soient les résultats puisque finalement, de façon assez pratique pour des hommes de gouvernement, « c’est l’intention qui compte ». Entre les intentions d’un Chavez et les résultats d’une Merkel, on sait où vont les préférences d’un Mélenchon.

Une expression de main invisible largement utilisée par d’autres

Si la formule de la « main invisible » est bien d’Adam Smith, elle fut exprimée à plusieurs reprises auparavant avec d’autres mots par d’autres hommes des Lumières, notamment Français, d’où une certaine dispute universitaire sur les véritables origines du libéralisme et sur le rôle fondateur ou pas d’Adam Smith dans cette branche de l’économie politique.

Dans L’esprit des lois (1748), Montesquieu notait déjà : « Il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers» De même, pour Turgot, contrôleur des finances de Louis XVI, non seulement l’intérêt particulier agit en faveur de l’intérêt général, mais il agit mieux que toute intervention étatique :
 
« Il est clair que l’intérêt de tous les particuliers, dégagé de toute gêne, remplit nécessairement toutes (les) vues d’intérêt général. » (1759).
« L’intérêt particulier abandonné à lui-même produira toujours plus sûrement le bien général que les opérations du gouvernement. » (1759).
 
La claire parenté entre l’esprit des Lumières qui prévalait en France à la fin de l’Ancien Régime et les Lumières écossaises dont Adam Smith fut un représentant émérite n’est pas le fruit d’une coïncidence heureuse. Il se trouve que devenu précepteur d’un jeune aristocrate anglais qu’il a accompagné tout au long de son Grand Tour en Europe (1764-1766), il a eu l’occasion de rencontrer François Quesnay (1694-1774), chef de file des Physiocrates.

L’apport des physiocrates

Ces derniers considéraient que toute la richesse venait de l’agriculture, et qu’il existait des lois naturelles de liberté et de propriété qu’il suffisait de faire appliquer (rôle du souverain) pour que le système économique fonctionne à la satisfaction générale. Ils refusaient toute réglementation et prônaient au contraire la plus grande liberté de circulation des marchandises. Ce sont eux qui formulèrent tout d’abord la théorie du « Laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises » (Marquis d’Argenson).
 
Les physiocrates développèrent leur pensée par opposition au mercantilisme qui régissait alors l’action économique des monarchies absolues. En France, Colbert (1619-1683) en fut le principal représentant. Toute son action pour renforcer la puissance économique de la France se déploya dans le triptyque « protectionnisme, subventions et commandes publiques ». On parlerait aujourd’hui d’État-stratège. On voit donc que les physiocrates apportèrent bien un esprit de liberté dans le processus économique en refusant un ordre organisé exclusivement par l’État.
 
C’est donc de retour à Glasgow après son voyage en Europe qu’Adam Smith évolua de philosophe à économiste et se lança dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Le retentissement de son travail ne tient pas tant à l’originalité des idées (comme on l’a vu) qu’à la façon claire et systématique avec laquelle elles sont présentées et analysées. Il lui faudra dix ans pour venir à bout d’un ouvrage comportant cinq grandes parties qu’on peut résumer par : division du travail, accumulation du capital, différence d’opulence entre les nations, critique des différents systèmes d’économie politique, revenus du souverain ou de l’État (impôts).
 
Adam Smith intégra les thèses libérales des physiocrates dans sa réflexion, mais tout comme Turgot, il s’en éloigna quelque peu car il ne voyait pas pourquoi seule l’agriculture serait génératrice de richesse. Habitant de Glasgow, témoin des premiers pas de la révolution industrielle britannique, il pensait que l’industrie y concourrait également. Il exclura néanmoins les services de ses analyses. Il les considérait comme du « travail inutile », ce qui donnera lieu à des critiques ultérieures.

Le travail, source de toute richesse ?

Pour Adam Smith, la première raison de la richesse des nations vient du travail et plus précisément de la division du travail. Pour illustrer ce point, il utilisa un exemple tiré de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, la fabrique d’épingles. Si un ouvrier devait fabriquer entièrement une épingle, son travail serait très peu productif tandis que si la fabrication était divisée entre plusieurs ouvriers selon les tâches à accomplir, chacun pourrait se spécialiser et accroitre la productivité globale du travail, ce qui conduirait à des prix plus bas. Il déduit les échanges commerciaux de la division du travail.

Ainsi que l’économiste libéral français J. G. Courcelle-Seneuil (1813-1892) le fait remarquer dans une Notice sur la vie et l’œuvre d’Adam Smith en préface d’une version abrégée de la RDN, Adam Smith a rendu un fier service aux socialistes en attribuant toute la valeur au travail :
 
« Il a énoncé une proposition chère aux socialistes, lorsqu’il a dit que le travail constituait la valeur réelle de toutes les marchandises, sans avoir montré d’autre travail que celui des bras. »
« Il n’a pas vu davantage dans le profit de l’entrepreneur la prime pour le risque encouru par la direction donnée à l’entreprise. »
 
De fait, Adam Smith est assez loin de l’image de pur libéral qu’on lui attribue volontiers. S’il se montre parfois méfiant à l’égard de l’État, il redoute encore plus la domination possible des grandes entreprises. Pour lui, nombre d’activités, telles que la poste, les ponts, la navigation, doivent échapper à l’initiative individuelle et s’en remettre à un service public. Contrairement à Turgot et aux libéraux français, il soutient l’idée d’une régulation du marché de l’argent, c’est-à-dire la fixation des taux d’intérêt par les pouvoirs publics. Il fut aussi le premier à proposer un système d’impôt progressif pour faire contribuer les riches plus que proportionnellement à leur revenus, alors que l’école libérale actuelle est plutôt en faveur d’un impôt de type « flat tax » :
 
« The rich should contribute to the public expense, not only in proportion to their revenue, but something more than in that proportion. » (Livre V, chapitre 2).

Il me reste à parler de ce que Joseph Schumpeter (1883-1950) a appelé Das Adam Smith Problem. Pour systématique qu’elle se présentait, la pensée économique et sociale d’Adam Smith ne fut pas forcément claire au point d’éviter les difficultés d’interprétation. Les commentateurs ont décelé dès le début une contradiction entre le premier livre important d’Adam Smith, la Théorie des sentiments moraux, qui décrit la nature humaine comme fonctionnant sur la base de l’empathie ressentie par l’homme à l’égard de ses semblables, et la RDN qui postule la recherche de l’intérêt particulier dans sa théorisation de la « main invisible ». Les chercheurs contemporains travaillent à dégager une unité dans l’œuvre d’Adam Smith qui permettrait de dépasser Das petit Problem soulevé par Schumpeter.
 
Dans un précédent article sur une personnalité libérale, j’avais qualifié Guizot, de « libéral incomplet » parce qu’il n’avait pas osé aller jusqu’au bout de l’idée de liberté politique en abandonnant le suffrage censitaire pour le remplacer par le suffrage universel. Chez Adam Smith, la réticence libérale me parait différente. Il est certain qu’il a donné une première théorisation de l’ordre spontané, mais il se limite volontairement afin de réserver les décisions structurelles au prince, dans la plus pure tradition de la main bien visible de l’État mercantiliste.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2016/09/10/265303-adam-smith-liberal-dune-main-invisible-etatiste-de-lautre 
 
(Mis en ligne le 17 Septembre  2016)


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