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En nommant Sibeth Ndiaye, Macron fait-il l’éloge du mensonge ?

Référence de l'article : MPF7470
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écrit par Frédéric MAS,Docteur en philosophie politique,(5 Avril 2019)

La nomination de la nouvelle porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, a déjà fait couler beaucoup d’encre. En reconnaissant qu’elle était prête à mentir pour protéger la vie privée du président de la République, elle s’est attirée les critiques, critiques qui arrivent malheureusement une semaine après les révélations du journal Le Monde sur les manipulations de l’équipe de la République en Marche pour tenter de disculper Alexandre Benalla.

Ces petits — ou grands — arrangements avec la vérité contrastent avec les intentions affichées par la tête de l’exécutif concernant la lutte contre les fake news, c’est-à-dire la soi-disant nécessité d’étendre le contrôle politique de la parole publique pour limiter la production et la diffusion des informations mensongères au sein du grand public.
 
Plus on se rapproche du centre du pouvoir, moins la vérité a d’importance, tandis que plus on s’en éloigne, plus le citoyen ordinaire est tenu aux obligations de vérité, de transparence, et donc de soumission. Mentir en politique n’est pas nouveau, mais le fait de le déclarer publiquement, benoîtement, si.

Le gouvernement assume son manque de cohérence quant à sa défense publique de la vérité et de la transparence. Cette indifférence à la vérité nous indique peut-être que le gouvernement Macron est notre tout premier gouvernement post-vérité : la vérité n’a plus d’autorité, seul compte le pouvoir pur.

DÉJÀ, MACHIAVEL DISAIT…

Bien entendu, mentir fait partie du métier politique, et ce n’est pas totalement par hasard si le peuple n’a pas une grande confiance dans la parole de sa classe dirigeante. C’est que la ruse fait partie des instruments ordinaires du politicien professionnel, comme l’avait déjà montré l’inventeur de la science politique moderne Machiavel. Prenant le contre-pied des affirmations de Cicéron qui voyait dans l’usage de la force et de la ruse en politique une indignité, Machiavel soutient au contraire que pour se maintenir au pouvoir le souverain doit être semblable au lion et au renard.
Pierre Manent remarque cependant que pour le Florentin, la ruse prend le pas sur la force (cf. la vidéo de 2 minutes en haut de la page).

Le cas pur, idéal, où se révèle la toute-puissance de la ruse est celui de la conspiration, à laquelle Machiavel consacre le plus long chapitre de toute son œuvre (Discours, III, 6) [ 1].
 
La conspiration est le lieu où se dévoile la ruse, réponse du souverain à la nécessité du métier politique.
Intriguer est un peu la seconde nature du politique. La vérité objective n’a pas sa place en politique, qui est le règne du soupçon. Seulement, Sibeth Ndiaye ne dissimule pas ses intentions mensongères : elle l’explique tout naturellement aux journalistes qui viennent l’interroger. La situation a changé, car elle ne craint pas que ses révélations bouleversent quoi que ce soit. C’est que la vérité n’est plus qu’un moment dans le flot d’informations déversées par les médias, et qu’elle semble de plus en plus démonétisée.

RACONTER DES HISTOIRES À L’ÉPOQUE POSTMODERNE

Pour le philosophe Jean-François Lyotard, notre condition est post-moderne, c’est-à-dire qu’elle se caractérise par l’éclatement des sources, des formes et des producteurs d’énoncés, mettant ainsi fin à tous les « grands métarécits » faisant autorité sur les individus. La croyance moderne dans le Progrès, qui fléchait la direction et disciplinait les comportements, s’est évanouie, laissant la place à une multitude de signes, de valeurs et de comportements sans liens logiques ou historiques visibles.
 
Comme le note Christian Salmon, cette fragmentation des savoirs, cet effacement des discours d’autorité, qu’ils viennent de la science, du progrès, de la religion ou de la raison a favorisé en politique l’ère du storytelling :
Le chaos des savoirs fragmentés a favorisé le tournant narratif de la communication politique et la venue d’une ère nouvelle, l’âge performatif des démocraties, qui n’aura plus pour figures de proue les conseillers du Prince, les Talleyrand ou les Mazarin, mais des prophètes et des gourous, les spin doctors des partis, enivrés par leur pouvoir de narration et de mystification[2  ].
 
Les communicants politiques mettent en récit la réalité, la réinterprètent pour la rendre aimable auprès des gouvernés et assurer aux gouvernants d’être écoutés et obéis. Là encore, la vérité devient accessoire, puisqu’il n’y a plus qu’un patchwork d’informations, d’images et de sons qu’il s’agit d’assembler ou de réassembler pour manipuler les esprits plutôt que les convaincre en leur opposant une vérité transcendant les opinions et les points de vue.

C’est pour cette raison que la nouvelle porte-parole de l’Élysée n’hésite pas à décrocher son téléphone pour taper sur les doigts des journalistes qui osent remettre en question la narration jupitérienne macronienne, ou que la communication de crise de l’exécutif bidonne une vidéo pour sauver le soldat Benalla, et incidemment le général Macron, sans que ne se pose aucune question sérieuse de déontologie ou même des répercussions judiciaires possibles…

Le monde politique et médiatique d’aujourd’hui semble avoir en définitive intégré le fait que nous vivions à l’ère de la post-vérité, où les stratégies de communication, les « narrations » particulièrement adaptées aux médias sociaux et à l’infotainment atteignent plus facilement leur cible que les enquêtes factuelles et argumentées ou que les raisonnements à froid.

LA VICTOIRE DE THRASYMAQUE

Mais alors, si le gouvernement, qui s’est érigé depuis la loi anti-fake news comme le rempart contre la propagation des fausses nouvelles, et en produit à son tour le plus naturellement du monde, qu’est-ce qui le différencie fondamentalement des médias complotistes, des blogs activistes biaisés ou des producteurs ordinaires de propagande ? La position d’autorité, et son corollaire, la coercition, c’est-à-dire le pouvoir légal de contraindre.


 
Il y a là comme une revanche, celle de Thrasymaque, l’interlocuteur de Socrate dans La République de Platon. Agacé par les questions du philosophe sur la justice, le sophiste lui explique que le juste n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort. En d’autres termes, celui qui est en position de pouvoir dicte ses conditions, juge de ce qui est autorisé ou non, peu importe son rapport à la vérité.
 
L’ère de la post-vérité pourrait être aussi celle où apparaît le pouvoir, et donc les relations de dominations, dans toute sa crudité. Peu importe que vous ayez tort ou raison, ce qui comptera désormais, c’est si vous êtes du côté du manche ou de l’enclume. C’est pour cette raison que les anciens et nouveaux contre-pouvoirs, qu’ils soient institutionnels ou issus de la société civile, sont importants.

Un public vigilant, des médias indépendants et une justice qui fonctionne sont autant de barrières qui peuvent limiter l’expansion du pouvoir politique au détriment de tout le reste.
Les propos de Madame Ndiaye seront scrutés avec attention, la justice continue son travail sur l’affaire Benalla, le Sénat — autant par calcul que par devoir — travaille au corps l’arbitraire présidentiel. Ce sont de bonnes nouvelles pour la liberté et la démocratie, et recule l’échéance d’un monde où la vérité aura totalement disparu, victimes des intérêts et des passions.

_____ Notes _______

  1. Pierre Manent, Naissances de la politique moderne, Gallimard, p. 26.
  2. Christian Salmon, Storytelling, La découverte, p. 130. 
____________________________________________________________________________
Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
https://www.contrepoints.org/2019/04/03/340703-nomination-de-sibeth-ndiaye-macron-president-de-la-post-verite 
 
(Mis en ligne le 5 Avril  2019)

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