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« Economies publiques » et « industries de pointe » : Darmanin saura-t-il devenir le Sully du 21ème siècle ? [1]

Référence de l'article : MPF6924
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écrit par Claude SICARD,Docteur en économie, Ancien Président de OCS Consultants,(23 Juin 2018)

 

Le ministre des comptes publics Gérald Darmanin prépare le budget de 2019, et, conformément aux engagements pris devant la Commission  européenne, le gouvernement va diviser par trois la hausse des dépenses publiques dites « pilotables ». Les ministres vont devoir s’exécuter : l’heure est aux économies. Gaëtan de Capèle, dans Le Figaro du 21 juin, écrit : « L’heure de vérité approche : quarante quatre ans de déficits ininterrompus ont créé  dans notre pays une accoutumance tragique à la dépense publique ».L’Etat accroît  régulièrement sa pression fiscale sur l’Economie du pays, et il est très endetté. La France est devenue, en 2016, championne en Europe de ce que l’on dénomme « les prélèvements obligatoires », avec un taux de 47,6 % du PIB, ravissant cette place au Danemark qui en est à 46,8 % seulement. Dans l’Union Européenne, selon les données d’Eurostat,  le taux moyen  est de 40 %, et  il n’est que de 34 % dans l’ensemble des pays de l’OCDE. En 1980, les dépenses publiques  ne représentaient que 35 % du PIB, et la dette du pays 20 % du PIB : on en est,  aujourd’hui, à 56,4 % du PIB, et la dette s’élève à 97 % du PIB.

 On ne peut manquer de s’interroger pour savoir comment notre pays en est venu à laisser ainsi la situation se dégrader ? Deux observations s’imposent, tout d’abord, si l’on tente d’examiner ces problèmes en approfondissant quelque peu les analyses.

Première observation : les prélèvements obligatoires ne sont pas, réellement, plus élevés  en France qu’ailleurs, du moins si on les calcule non plus en proportion du PIB, comme cela se fait habituellement, mais « per capita » : il s’agit de l’ensemble des impôts et taxes, ainsi que des cotisations sociales obligatoires, reçus par les administrations publiques dans le pays. On en est à 15.493 €/habitant, en France, actuellement, contre 15.066 € en Allemagne,  19.154 € en Suède et 20.379€ au Danemark. Et ce pays conserve, alors, sa première place. Dans cette optique, la situation de la France ne ressort donc pas comme,véritablement,anormale. Avec ces prélèvements, l’Etat se donne les moyens d’assurer le bon fonctionnement du pays selon les exigences de la population, sans prendre de retard par rapport à nos voisins. Il faut notamment payer toutes les dépenses sociales, et tout particulièrement celles de santé qui croissent chaque année du fait du vieillissement de la population et des progrès de la médecine, et accroître la sécurité des Français.

Seconde observation : le PIB de la  France est anormalement tronqué par  un grave accident  arrivé à notre machine économique, en sorte  que lorsqu’on le prend pour dénominateur pour faire des comparaisons internationales on aboutit à des ratios élevés. C’est ce qui arrive avec le taux de 47,6 % de prélèvements obligatoires mentionné plus haut. Il faut donc expliquer quel est le mal qui affecte notre économie, un mal dont les économistes auraient du alerter les pouvoirs publics quand il a commencé à se manifester, à la fin des Trente Glorieuses, ce qu’ils n’ont malheureusement pas fait.

En 38 années, de 1980 à 2017, notre appareil industriel s’est trouvé amputé de la moitié de son importance, réduisant considérablement les recettes fiscales de l’Etat et condamnant le pays à des taux de chômage très élevés. En 1980, les effectifs du secteur industriel étaient de 6,2 millions de personnes, et l’on n’en est plus qu’à 2,7 millions aujourd’hui. Notre économie est donc une économie handicapée, qui lutte avec peine, on le voit bien, dans la compétition  internationale.

Notre secteur industriel a fondu, d’abord du fait d’une mauvaise gouvernance interne de nos gouvernements, de 1980 à 2001, puis, ensuite de l’accélération de la vague de mondialisation post entrée de la Chine en 2001 dans l’OMC, accélération à laquelle la France a su moins bien que d’autres pays s’adapter. Aujourd’hui, le secteur industriel ne représente plus que 10,5 % du PIB,  alors que la norme européenne se situe à 20 %.

Ce taux de 20 % que nous indiquons est  l’objectif qui a été fixé à l’UE, par la Commission européenne, pour l’horizon 2020, car la moyenne des pays de l’UE est de seulement 18 % seulement aujourd’hui. Certains pays sont en dessous, d’autres bien au-dessus, l’Allemagne notamment. 
En France, où le vent à cet égard a tourné, le premier ministre a installé le 20 novembre dernier le nouveau Conseil National de l’Industrie (CNI), déclarant : « Le gouvernement porte une ambition forte pour l’industrie française dont le développement permettra d’apporter une réponse durable et profonde aux problèmes de chômage de masse, et de dégradation des comptes publics ». Et 10 comités stratégiques de filières ont été aussitôt mis en place.

Aux Etats-Unis, après la rupture des années 80, il y a eu une reprise des emplois dans l’industrie. Une société « post industrielle » n’est pas, comme on l’a trop longtemps imaginé, en France, une société  sans usines, constituée uniquement de tertiaire, mais une société « hyper industrielle » avec des activités de haute technologie où les emplois sont à forte valeur ajoutée. La France se trouve donc  fortement pénalisée par la perte d’une grande partie de son industrie et la plupart des maux qui affectent son économie tient à ce phénomène. Nos économistes se sont par trop fiés à la vision que Jean Fourastié  leur avait donnée dans son fameux ouvrage « Le grand espoir du XXe siècle », paru en  1949.

Il est aisé de chiffrer ce que serait, normalement,  le PIB de la France si notre pays n’avait pas subi cette forte contraction de son secteur secondaire. La France en est à 4.500 € de valeur ajoutée dans son secteur industriel par tête seulement, contre 7.700 pour l’Allemagne, 8.100 pour la Suède, 8.900 pour la Finlande et 12.400 pour la Suisse. Si donc notre pays avait la production industrielle par tête, de, par exemple, notre voisin d’outre Rhin, son PIB serait de 358 milliards € plus élevé qu’il n’est actuellement. Le montant des prélèvements obligatoires se trouverait de ce fait ramené à 40 % du PIB, ce qui est tout bonnement le taux moyen des pays de l’UE. Nous avons donc des dépenses publiques qui n’ont pas été alignées sur les capacités réelles de notre économie : elles ont continué à  s’élever d’année en année, sans que l’Etait ait tenu compte de ce grave accident de parcours survenu à notre économie. Et l’on s’étonne, à présent, de ce qu’elles soient trop élevées !  Le pays a voulu continuer à fonctionner comme si rien ne s’était passé.

Le problème est devenu structurel, et la situation, de toute évidence,  ne peut pas être redressée rapidement. Tel est le casse tête auquel notre  gouvernement se trouve confronté. Mais conserver les niveaux de dépenses actuelles ne peut conduire qu’à accroître chaque année l’endettement extérieur du pays : or, il atteint à présent  prés de 100% du PIB. Des économies sont donc à faire dans tous les domaines. Nous avons, par exemple, comme nous l’avons montré  dans un article précédent, 350.000 emplois de trop dans la fonction publique, et une corrélation entre les dépenses de santé par tète et le PIB/per capita dans différents pays fait apparaître très clairement que nos dépenses de santé sont de 12 à 13 % trop élevées par rapport aux capacités économiques du pays : il s‘agit, selon ces calculs, de 22 à 23 milliards € de trop chaque année.

Compte tenu de l’incompréhension de ces problèmes par la population et de l’opposition systématique des syndicats à toute disposition  qui réduirait  un tant soit peu les avantages acquis de leurs adhérents, le travail de réforme du pays entamé par notre Président se révèle extrêmement  difficile. Les mécontentements vont aller grandissant. Un discours de vérité doit donc être adressé sans plus attendre au peuple français.


_______________________________________________________________________         

[1]  (Quelques mots sur Maximilien de Béthune, duc de Sully, par la rédaction de La Synthèse)   

Maximilien de Béthune, duc de Sully, continue de subir une injustice : il est surtout connu pour avoir voulu développer l’agriculture en France, alors que son œuvre principale, en tant que Surintendant des Finances (nommé par Henri IV en 1598)  fut  de faire des économies budgétaires, d’assainir les finances publiques et de reconstruire des réserves monétaires à un niveau très élevé : les caisses Royales étaient archipleines au décès d’Henri IV en 1610. Même si, simultanément, il est exact qu’il a su développer fortement l’agriculture en poussant le monde paysan à produire plus que nécessaire pour exporter vers les pays étrangers (après avoir supprimé les péages entre provinces françaises, prononcé l’interdiction de la saisie des outils agricoles et fait annuler une partie des arriérés fiscaux (taille) d’une grande partie du monde paysan pour repartir sur une base assainie.


A noter aussi son Mémoire de 1639 sur les « Economies d’Etat »….

« 1598-1610 » et « 1958-1973 »  correspondent aux deux périodes de l’Histoire de France où les Finances publiques ont été les mieux gérées…. Puisse le Surintendant originaire de Béthune inspirer le Ministre de l’Action (industrielle ? Rêvons un peu !) ) et des Comptes Publics, originaire de Valenciennes et de Tourcoing !



(Mis en ligne le 23 Juin 2018)

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