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Comptes publics 2018 : sauts de cabri de satisfaction qui n'ont pas lieu d'être

Référence de l'article : MPF7456
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écrit par Nathalie MP,(31 Mars 2019)

Ainsi donc, la croissance française1 s’est établie à 1,6 % en 2018 et le déficit public rapporté au PIB est tombé à 2,5 %. Que du bonheur ! se congratule depuis lors le duo Darmanin-Le Maire qui règne sur Bercy. Selon nos deux ministres, ces chiffres meilleurs que prévus et jamais vu depuis 10 ans pour le second sont à l’évidence « le fruit du sérieux budgétaire » du gouvernement et confirment que « la politique économique voulue par le président de la République fonctionne ». Et d’accumuler comme l’an dernier les tweets élogieux sur le nouvel élan économique inspiré par Emmanuel Macron :


 
Pour la 1ère fois depuis + de 10 ans, nous avons réussi à la fois à baisser les prélèvements obligatoires, les dépenses publiques, le déficit public et à stabiliser la dette publique. Ce sont les fruits du sérieux budgétaire et d’une politique économique qui fonctionne



Je persifle, mais comment faire autrement ? À Bercy, c’est une tradition maison que de vanter le  « sérieux budgétaire » du gouvernement quoi qu’il arrive. Ce ne sont pas quelques petites « insincérités » pointées assez régulièrement par la Cour des comptes qui pourraient affecter le moins du monde la bonne humeur des ministres, ainsi que Michel Sapin en a donné un exemple aussi explicite que navrant lors du quinquennat précédent.
 
Une autre tradition bien ancrée consiste à s’arranger pour faire paraître les résultats fabuleusement meilleurs que prévu. Ainsi, la croissance est de 1,6 % en 2018 ? Ô merveille, c’est tellement mieux que les 1,5 % envisagés… seulement un mois auparavant. Dans la réalité, le gouvernement tablait initialement sur une croissance 2018 de 2 % – ainsi qu’il en avait informé la commission européenne en avril dernier – puis avait révisé son chiffre à 1,7 % cet automne.
 
Nous atterrissons donc à 1,6 %, soit un peu en dessous de la moyenne de la zone euro (1,8 %) et en net retrait par rapport à 2017 (2,2 %), suivant en cela le recul de l’ensemble de l’Union européenne (2,4 % en 2017).
 
De la même façon, le déficit public s’établit à 2,5 % du PIB. On ne peut qu’applaudir : le gouvernement est parvenu à le réduire d’un volumineux 0,1 % supplémentaire par rapport à sa dernière estimation (2,6 %). Si ce n’est qu’au départ, il s’était fixé un objectif de 2,3 % ; et si ce n’est que relativement aux autres membres de l’Union européenne, la France continue à faire figure de très mauvais élève puisque la dernière moyenne de déficit communiquée par Eurostat est de 0,3 %. De nombreux pays sont passés sous les 1,5 % et plusieurs autres comme les Pays-Bas ou l’Allemagne sont en excédent.
 

 
Ajoutons d’ailleurs que les chiffres des comptes publics 2018 publiés cette semaine par l’INSEE sont provisoires (les définitifs seront connus fin mai). L’an dernier à la même époque, l’Institut annonçait un déficit public de 2,6 % pour 2017.
Depuis, ce chiffre a été révisé à 2,8 %. Un peu de retenue dans la satisfaction gouvernementale serait donc tout indiquée.

Reconnaissons cependant à Darmanin et Le Maire qu’ils ont raison sur un point : on n’avait pas vu un déficit aussi réduit depuis plus de 10 ans (voir tableau en fin d’article). Depuis 2007, très exactement, année où il était de 2,7 %. Sauf qu’en 2007, les dépenses publiques se montaient à 991 milliards d’euros, soit 52 % par rapport au PIB, alors que nous sommes aujourd’hui à 1 318 milliards (56 %) et les prélèvements obligatoires à 819 milliards (43,2 %) quand nous atteignons les 1 060 milliards d’euros (45 %).

Déjà en 2007, la France n’avait guère lieu de se vanter de sa rigueur budgétaire. Son modèle social basé sur la dépense publique couverte par l’impôt et la dette était déjà un boulet difficilement maîtrisable.
En 2018, si nos ministres peuvent clamer sur toutes les radios qu’ils ont baissé les dépenses et les impôts et stabilisé la dette, ce n’est que par comparaison au PIB, car ces grandeurs analysées en euros constants se sont au mieux stabilisées (cas des dépenses) ou ont augmenté (recettes et dette publiques).

Parmi ses communications, l’INSEE nous apprend en effet que la dette publique a atteint 2 315,3 milliards d’euros à fin 2018, soit presque 57 milliards de plus qu’à fin 2017. Cela représente 98,4% par rapport au PIB en 2018 comme en 2017. C’est sans doute la raison pour laquelle M.Darmanin parle d’une une stabilisation de la dette. Prenant prétexte de l’intégration de la dette SNCF, il ajoute même qu’en fait il s’agit d’une baisse (vidéo ci-dessus). C’est idiot. La dette SNCF a été réintégrée dans les comptes publics de 2016 et 2017, pas seulement en 2018.
 
Ce niveau de dette reste extrêmement préoccupant. Il ne peut en aller autrement tant qu’on accumule les déficits – et un déficit de 2,5 %, même jamais vu depuis 10 ans, reste très substantiel. On a tendance à l’oublier, mais le pacte de stabilité de l’Union européenne demande non seulement aux États de rester en dessous des fameux 3 % de déficit, mais aussi de limiter leur endettement à 60 % du PIB, histoire de ne pas se retrouver dans une inextricable situation de faillite à la grecque.
 
Or, nous persistons à être très endettés, sans perspective de désendettement à court terme, dans un contexte 2019 où la croissance se tasse franchement et où la demande pour plus de services publics et de prestations sociales est devenue récurrente, Grand débat oblige.

Le ministre du Budget prétend également que la dépense publique a baissé. D’après le document de l’INSEE elle s’est élevée à 1 318,5 milliards d’euros, soit une croissance de 1,9 % sur l’année précédente (voir tableau ci-dessous, cliquer pour agrandir). L’inflation ayant été de 1,8 % en 2018, on en déduit assez facilement que la dépense publique a augmenté très faiblement, mais il est difficile de parler de baisse, sauf à utiliser la martingale bien connue des politiciens qui consiste à qualifier de baisse un ralentissement de l’augmentation.


 
C’est le fameux coup de la « baisse en tendance », moyennant quoi il devient facile de se vanter d’avoir fait « baisser » la dépense publique de 56,5 % à 56 % du PIB. Dans la vidéo, M. Darmanin parle de 54,4 %. J’ignore totalement d’où vient son chiffre2.
 
Ne nous faisons pas d’illusion, 56 % reste une part très élevée. Mais comment cela pourrait-il baisser ? Malgré moult promesses sur la réforme de l’État, les effectifs de la fonction publique sont toujours aux alentours de 5,7 millions d’agents. On nous annonce une réduction d’effectif de 4 164 pour 2019 après 1 600 pour 2018 : vous parlez d’une révolution ! Quant au modèle social, il n’est pas question une seule seconde de le remettre en cause ; tout au plus s’agit-il de le toiletter vaguement afin de grappiller quelques économies de-ci de-là, comme le montre très bien le projet en cours concernant le système des retraites.
 
Que dire des recettes, c’est-à-dire essentiellement les impôts et les cotisations sociales ? C’est simple : elles augmentent de 28,5 milliards exactement, soit 2,3 %. Une fois déflatée, la progression n’est plus que de 0,5 %. Mais là encore, ne parlons ni de baisse ni de stabilisation. Par rapport au PIB, le taux de prélèvements obligatoires passe à 45 % contre 45,2 % en 2017, mais ce n’est certainement pas à ce rythme qui échappe d’un petit rien du tout à l’immobilisme que nous allons perdre notre titre de « champions du monde des taxes ».

Ce que l’on peut dire de plus favorable, c’est que dépenses et recettes publiques augmentent moins en 2018 qu’en 2017. On observe en effet une forme de ralentissement. Mais si l’on abandonne l’angle du verre à moitié plein pour analyser la situation un peu plus froidement que MM. Darmanin et Le Maire, force est de constater que les comptes 2018 après ceux de 2017 sont à l’image de la gouvernance macronienne.

Malgré des discours très puissants sur la nécessité de transformer structurellement la France, rien de tel n’a été fait pendant les 18 mois qui ont suivi l’accession d’Emmanuel Macron au pouvoir. Tout au plus a-t-il cherché à revenir sous les 3 % de déficit, non sans inclure une bonne dose d’impôt dans le traitement.



À mon habitude, j’ai intégré les nouvelles données provisoires de 2018 dans le tableau des comptes publics que vous connaissez bien désormais. Les années 2016 et 2017 ont été corrigées pour tenir compte des révisions de l’INSEE.
 
J’ai laissé le PLF 2019 tel qu’il a été voté fin 2018, mais on sait déjà qu’il est caduc. En raison d’une conjoncture mondiale moins porteuse, la croissance envisageable pour cette année n’est plus de 1,7 % comme prévu mais de 1,4 % seulement. De plus, les mesures adoptées pour calmer la révolte des Gilets jaunes feront monter le déficit à 3,2 % du PIB voire plus, sans compter ce que le gouvernement choisira de proposer à l’issue du Grand débat national.

En conséquence, l’équation budgétaire s’annonce dorénavant très compliquée. La politique qui consisterait à baisser les dépenses publiques par transformation du modèle social dans le sens de plus de responsabilité remise aux citoyens ayant été écartée, il ne reste plus que l’option de trouver les ressources fiscales qui permettrait de revenir sous les 3 %.
 
Or à ce jeu-là, le gouvernement est très fort. Bruno Le Maire a déjà concocté une taxe GAFA « française » et reporté à plus tard la baisse de l’impôt sur les sociétés pour les grandes entreprises. Quant à l’augmentation de la taxe sur les carburants, annulée pour 2019, elle reste en suspens pour les années suivantes, de même que le retour de l’ISF.

Évidemment, c’est sur l’emploi et la croissance économique que cette dérive annoncée se paiera finalement. On ne peut soustraire indéfiniment au secteur marchand des sommes toujours plus importantes qui seront gaspillées en lubies sociétales et en inefficacité administrative alors qu’elles seraient si nécessaires au titre de l’investissement privé.

Il s’avère finalement que les cris de satisfaction complaisamment lancés par notre duo de Bercy à la réception des chiffres 2018 masquent mal qu’en ce début 2019, on se retrouve exactement au même point que lorsque Emmanuel Macron a été élu, à cette différence majeure près que la crédibilité et l’état de grâce de l’exécutif qui existaient alors se sont évaporés. La réforme libérale à entreprendre en France reste entière, mais la probabilité qu’elle soit mise en œuvre dans le contexte actuel est devenue clairement proche de zéro.

______ Notes _____
 

  1. Pour les définitions des principales grandeurs de nos comptes publics, on pourra se reporter à l’article : Budget 2016 : opérations de contes à comptes (17 septembre 2015). 
  2. Dans la vidéo, Gérald Darmanin dit aussi : « Les exportations s’exportent et sont supérieures aux importations en 2018. » D’où tient-il cela ? Mystère. Les chiffres 2018 du commerce extérieur ont été publiés début février et font état d’un déficit des biens et services de 25,6 milliards d’euros. Pour les biens seuls (balance commerciale) le déficit se creuse à 59,9 milliards d’euros. 
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Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
https://www.contrepoints.org/2019/03/30/340368-comptes-publics-2018-abus-de-langage-contre-morne-realite 
 
(Mis en ligne le 31 mars  2019)

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