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La dernière histoire belge (qui ne fait pas rire Bercy)

Référence de l'article : IP3792
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écrit par Stephan BOURCIEU,Docteur en Sciences de Gestion [1],

« C'est l'histoire d'un pays de l'Union Européenne :

  • qui présente un taux de change défavorable en raison de son appartenance à la zone Euro, et dont le coût du travail est supérieur à celui de la France ou de l'Allemagne,
  • dont la facture énergétique est lourde, car il ne possède ni gaz ni pétrole et trop peu de centrales nucléaires pour espérer l'indépendance énergétique,
  • qui a peu d'entreprises de dimension mondiale et ne peut pas compter sur la vente d'Airbus, de Rafale ou de centrales nucléaires pour rééquilibrer sa balance commerciale,
  • et dont les citoyens portent des vêtements produits en Asie ou au Maghreb, achètent des téléviseurs coréens ou chinois et roulent en voitures françaises, allemandes ou japonaises.

Enfin, c'est un pays dont la dette atteint 96,5% du PIB et qui n'a pas eu de gouvernement pendant plus de 530 jours entre 2010 et 2011. Et pourtant, ce pays devrait dégager en 2011 un excédent commercial supérieur à 7 milliards d'euros (chiffre enregistré à la fin du troisième trimestre 2011) ! (Sources : Agence pour le Commerce Extérieur, BNB, ING Economic Research).

C'est la dernière histoire belge à la mode, sauf qu'elle ne fait rire personne du côté de Bercy. En effet, la Belgique réussit le tour de force de surmonter tous ses handicaps institutionnels et économiques pour faire pencher du bon côté la balance de son commerce extérieur, là où la France a pulvérisé l'an passé le triste record de l'année 2008 (- 56,3 milliards d'euros), avec un déficit commercial de 69,6 milliards d'euros.

Dès lors, comment expliquer un tel dynamisme des entreprises belges sur les marchés internationaux et leur capacité à maintenir un niveau d'exportation élevé, dans un contexte de crise et de supposée perte de compétitivité de l'Europe ? Plusieurs causes permettent de comprendre ce phénomène.

D'une part, le commerce extérieur belge est fortement tourné vers l'Union européenne (72,7% de ses exportations). L'Allemagne, la France et les Pays Bas représentent à eux-seuls près de la moitié des exportations belges, ce qui a pour effet de neutraliser une partie du handicap d'un Euro fort. L'Allemagne n'est pas le principal client des entreprises belges par hasard : beaucoup de produits semi-finis belges servent d'intrants dans l'industrie allemande. Il existe de fait un véritable arrimage entre les industries belge et allemande qui contribue pour beaucoup à la dynamique des échanges.

D'autre part, les exportations belges sont concentrées dans quelques secteurs clés. La moitié des exportations est ainsi réalisée dans seulement cinq secteurs : la chimie organique et les plastiques (15%), l'industrie pharmaceutique (12%), les produits pétroliers grâce à l'excellence des terminaux portuaires et au raffinage (9%), l'automobile (9%) et les diamants (5%). Ce phénomène s'est accentué au cours des dix dernières années, avec une croissance nettement supérieure dans ces secteurs.

Autre caractéristique : les grands groupes comme les PME produisent avant tout localement. Là où un constructeur automobile comme Renault va assembler ses Clio en Espagne ou en Slovénie avant de les revendre en France, les entreprises belges restent majoritairement implantées sur leur territoire d'origine.

Enfin, l'économie belge a fait le choix de la sortie par le haut. Au cours de la décennie écoulée, les entreprises exportatrices se sont fortement orientées vers les productions à forte valeur ajoutée. Le phénomène est visible dans l'industrie pharmaceutique, mais également dans l'automobile, industrie qui exporte autant qu'il y a dix ans, mais pour 60% de volume en moins, ce qui démontre sa spécialisation dans des segments hauts de gamme. Même l'industrie traditionnelle du diamant a emprunté cette voie, la baisse des volumes ayant été compensée par la hausse des prix et de la valeur ajoutée. A l'heure où le débat politique se focalise en France sur la nécessité d'avoir des entreprises plus innovantes et tournées vers des productions à forte valeur ajoutée pour gagner en compétitivité à l'international, les entreprises belges montrent l'exemple.

Comme la Belgique n'est plus à un paradoxe près, il faut également noter que la Wallonie, souvent considérée comme le parent pauvre du pays au plan économique, exporte plus (44 milliards d'euros) qu'elle n'importe (31 milliards d'euros), alors que la Flandre est déficitaire, tout comme la région de Bruxelles.

Concentration sur quelques secteurs d'excellence, liens étroits avec l'industrie allemande, recherche d'innovations et de valeur ajoutée ou encore production sur le territoire national : autant de sujets de discussion de la campagne électorale française qui sont déjà une réalité outre Quiévrain. Il y a des blagues belges qu'il est parfois bon de prendre un peu au sérieux, saperlipopette ! ».

Stéphan Bourcieu,
The Huffington Post, 26 mars 2012.

J’ai publié cette tribune sur le site du Huffington Post le 26 mars 2012 en réaction aux propos d’un responsable politique français commentant sur une chaîne d’information en continu les chiffres catastrophiques du commerce extérieur de la France pour l’année 2011. Ce responsable politique expliquait avec force conviction que le déficit de notre commerce extérieur avait pour principales causes les productions en provenance d’Asie, la facture énergétique et l’euro fort. Malgré tous ses efforts, le gouvernement ne pouvait rien face à de telles contraintes qui s’imposaient forcément à lui. Et le journaliste économique qui l’interviewait de conclure que cette dérive était sans doute inéluctable, car liée au processus de mondialisation. La fatalité en quelque sorte ! Pourtant, quelle aurait bien pu être la réponse de ce responsable politique si son contradicteur avait eu l’idée de lui poser la question suivante : « mais alors, comment expliquez-vous que la Belgique, ce petit pays voisin dont nous autres Français savons si bien nous moquer, parvienne à maintenir une balance excédentaire de son commerce extérieur, alors qu’il doit composer avec les mêmes contraintes énergétiques, monétaires et de concurrence des pays émergents ? ».

Suite à la parution de cette tribune, quelle n’a pas été ma surprise de constater les nombreuses réactions suscitées par ce sujet a priori très éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyens : trafic important sur le site du Huffington Post et via les réseaux sociaux ; article commenté dans le quotidien Le Soir et même reportage télévisé au journal de la RTBF. Autant d’éléments qui m’ont permis de découvrir l’intérêt pour cette question de la part des citoyens… belges. A contrario, les réactions en France ont été pour ainsi dire inexistantes. Cela n’a malheureusement rien de surprenant quand on fait le rapprochement avec les propos du parlementaire Jean-François Mancel : « Il est inquiétant que les Français ne considèrent pas comme un problème le fait que le commerce extérieur batte, année après année, des records de déficit. Ce déficit est en quelque sorte “entré dans les mœurs“. Il faudrait au contraire sonner le tocsin et se mobiliser fortement compte tenu des pertes qu’il représente pour le pays, dans une situation qui se révèle au surplus très difficile. Comment faire pour réveiller les consciences ? » (p. 56) [2].

Cet essai s’inscrit dans la continuité de cette tribune. J’ai choisi de le sous-titrer « Anatomie d’un mal français ». En effet, plutôt que de se lamenter sur les mauvais résultats ou de tout mettre sur le dos de la mondialisation, cet essai vise avant tout à analyser la structure interne de l’économie française afin de mieux comprendre les causes du mal. Longtemps sous-estimé, le diagnostic est désormais alarmiste. Pour autant, toutes les composantes de l’économie française ne sont pas atteintes au même degré : un nombre important d’entreprises françaises exporte et, paradoxalement, plusieurs d’entre elles sont mêmes de véritables leaders mondiaux. Parce qu’elle permet de disséquer les pratiques et de mieux comprendre les causes du mal, une analyse anatomique est indispensable pour prendre enfin les mesures adéquates.

Puisse cet essai contribuer un tant soit peu à cette nécessaire prise de conscience.

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[1] Stéphan BOURCIEU, Docteur en Sciences de gestion, IHEE 2012, est Directeur Général du Groupe ESC Dijon-Bourgogne, et Enseignant-chercheur en management stratégique. Ses axes privilégiés de recherches concernent l’internationalisation des PME, ainsi que le commerce extérieur français.

Cet article est en fait l’avant-propos de l’Essai « Commerce Extérieur : anatomie d’un mal français », préfacé par Patrick Artus, et publié chez Management et Prospective Editions (Juin 2014, 120 pages).


[2] Gilles Carrez (2011), « Economie : Commerce extérieur », rapport fait au nom de la Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire sur le projet de loi de finances pour 2012, Assemblée Nationale, n°3775, 12 octobre, 60 p.

(Mis en ligne le 4 juillet 2014)
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