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Investissements miniers en France : la fabuleuse partie de poker a démarré

Référence de l'article : IP3551
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écrit par David WEBER,

Les investissements miniers, et pas seulement dans les terres rares, ont été en chute libre dans le monde au niveau global fin 2013. Rien qu’entre les trois géants du secteur minier (BHP Billiton, Rio Tinto et Vale), le montant des reports de 2013 totalisent plus de 8 milliards de dollars, et 2014 ne préfigure rien de franchement meilleur.

La chute des prix des minerais depuis 2012, or en tête, explique en très grande partie les nombreux reports d’investissements, les minières préférant sauvegarder des bénéfices records, et les dividendes qui vont avec, plutôt que de sacrifier à l’aléatoire et au plus long terme : comme dans beaucoup d’autres domaines, ce sont les perspectives du  rythme de la locomotive chinoise qui impulsent le vrai calendrier des investissements.

L’observateur indépendant que je suis s’amuse de la partie de poker-menteur des sociétés de tailles moyennes et petites pour leur survie et capacité à attirer de nouveaux investisseurs en cette période de disette. Il faut distinguer deux catégories  de sociétés : celles qui sont en phase d’exploration – la plus délicate – et celles qui sont déjà en phase d’exploitation. A ce titre, ma récente visite au PDAC (Prospectors and Developers Association of Canada – le plus grand salon du monde consacré au secteur minier) à Toronto a été l’occasion de vérifier si un frémissement était perceptible dans l’industrie minière, et les terres rares en particulier.

D’abord, et de façon assez surprenante, peu de sociétés dédiées aux terres rares en « pure player » étaient présentes à la grande messe du secteur, à la notable exception de Pele Mountains Resources et d’autres de taille plus modeste encore. Quelques sociétés, comme Iamgold ou Matamec qui ont en propriété des gisements de terres rares et qui cherchent à les valoriser étaient présentes, sans toutefois trop mettre en avant cette spécificité, comme si l’expression  « terres rares » était aujourd’hui devenue, après l’emballement de 2011, un gros mot.

Les discussions que j’ai pu avoir avec les présidents ou directeurs des relations investisseurs de ces sociétés ont proprement été stupéfiantes et tiennent, soit de la caricature de l’optimisme prévalant chez les nord-américains, soit de l’inconsistance des prévisions de marché… la vérité est bien entendu entre les deux et comme tout autre domaine, la promesse dans les terres rares n’engage que l’investisseur qui est prêt à la croire. Résumons : un marché mondial en ce moment assez plat valorisé à 4 milliards de dollars au maximum, des stocks importants constitués en Chine et en Asie (à l’exception du néodyme, europium, terbium et dysprosium pour lesquels une pénurie est possible), des investissements en extraction et métallurgie estimés au bas mot à un demi-milliard de dollars, une visibilité réduite sur la géopolitique des minerais, et un marché notoirement cadenassé par un acteur étatique finissent de me laisser perplexe sur la capacité à investir actuellement pour un retour financier de moyen terme.

La France est de retour, et avec de bonnes cartes

Parmi les quelques 400 projets miniers recensés à travers la planète – toutes phases confondues – et qui concernent uniquement les terres rares, moins de cinq pourcent d’entre eux verront la phase d’exploitation d’ici à 10 ans et ceux qui seront rentables sur le long terme  se compteront très certainement sur les doigts de la main.

Il n’a échappé à personne que notre désormais ministre de l’économie et du redressement productif a octroyé en juillet 2013 les premiers permis à la société Variscan Mines, filiale de la société australienne Platsearch NL. Cotée en bourse depuis 1987, la société vise la découverte et l’exploitation de cuivre, zinc, plomb, or et argent principalement, avec un biais sur l’uranium.  L’objectif en France pour Variscan Mines, à travers ses 8 permis exclusifs de recherche (PER), est d’identifier, à partir de l’inventaire du  sous-sol réalisé en 1995 par le BRGM, des filons susceptibles d’être rentables, c’est-à-dire ceux qui combinent une forte teneur et des prix de marché attractifs.

Bien que le dernier permis d’extraction ait été donné il y a maintenant plus de trente ans, le sous-sol français est assez riche de métaux stratégiques : si on connait la présence de terres rares dans le sud du massif central, on connait en revanche moins la probabilité relativement forte de trouver  de l’étain, du tungstène et de l’indium en Loire-Atlantique, vers Abbaretz. A défaut d’avoir du pétrole, la configuration géologique favorable de notre pays nous place dans le « top 3 » mondial pour cette dernière ressource. Autre fait positif, la mémoire de l’exploitation d’étain jusque dans les années cinquante sur la zone contribue à ne pas partir d’une page blanche, toujours angoissante pour les populations locales et leurs élus.

Terrain de jeu : en  métropole, et ailleurs….

Les trois à cinq années nécessaires aux études préalables démontreront ou pas la viabilité de ces projets. On peut néanmoins déjà se féliciter que le Code Minier soit en revue et qu’une impulsion soit donnée. D’un point de vue étatique, l’initiative de créer la CFM (Compagnie Nationale des Mines de France) est une excellente nouvelle pour trois raisons principales.

Tout d’abord, et même si les moyens qui lui seront alloués via l’Agence des Participations de l’Etat (APE) sont relativement modestes – de l’ordre de 400 millions d’euros au plus sur les cinq ans qui viennent -, c’est le signe que la France s’engage à se donner les moyens de contrôler plus ou moins directement l’approvisionnement de métaux nécessaires et critiques à ses industries de demain (greentechs et high-tech essentiellement). L’industrie minière étant hautement capitalistique, les fonds dont la CFM bénéficiera seront davantage un moyen de prendre très à l’amont des tickets dans des projets prometteurs que d’être in fine véritablement l’exploitant de mines d’envergure, à l’exception notable de l’or en Guyane. Dans cette optique, la compétence mondialement reconnue du BRGM sera un atout précieux pour la détection des meilleurs projets en France et à l’étranger, tout en étant préservant les deniers des contribuables sur l’aval du cycle, le plus gourmand en capitaux.

Ensuite, la connaissance et la maîtrise d’une filière extractive est source de création de valeur et d’emplois qualifiés, d’amont en aval de la production du minerai. Si AREVA et ERAMET ont été invités à rejoindre l’initiative de la CFM avant de finalement décliner la proposition, il est en revanche certain que le secteur production-extraction va pouvoir prospérer, des fournisseurs de services d’études au matériel de pointe, et qu’en bonne intelligence des synergies peuvent être dégagées. Comme dans tout projet minier, la sérendipité jouera un rôle qu’on ne peut déterminer par avance.

Enfin, la CFM offre un levier politique, économique et diplomatique de tout premier choix pour remettre notre pays au centre du jeu dans des régions où,  notamment en Afrique, les pouvoirs politiques locaux se plaignent de l’omnipotence « quasi dictatoriale » des géants du secteur minier, tels Vale, BHP ou encore Rio Tinto. Les premiers contacts pris iraient dans le sens d’un très bon accueil de la démarche française par les autorités de pays africains.

Faire tapis …ou y aller

Pour le financement d’un projet minier comme dans une partie de poker, et pour parodier un slogan bien connu, ce qui compte (pour séduire l’investisseur), ce sont finalement moins ses cartes que l’utilisation que l’on en fait.

La France n’a pas les moyens d’un gros chip et ne peut pas se permettre de payer pour voir à chaque fois. Néanmoins, en se dotant de la CFM, notre pays peut frayer avec les gros en se mettant dans la peau du joueur qui, sans avoir toujours les meilleures cartes, et parce qu’il connait bien la psychologie de ceux qui sont autour de la table (gouvernement de pays et entreprises minières),  ainsi que les probabilités de  détenir une bonne main (un projet prometteur), peut remporter la mise.

Comme au poker, il faudra accepter de perdre pour gagner et d’être consistant dans notre façon de jouer car le seul bluff accepté par le contribuable français sera celui qui se sera avéré  gagnant. On parie ?

(Mis en ligne le 18 Avril 2014)
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