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Renseignement: qui surveille les surveillants?

Référence de l'article : IP4582
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écrit par Baptiste CRETEUR,(9 mai 2015)

l y a quelques mois, le monde s’émouvait des révélations d’Edward Snowden sur la surveillance généralisée par les États-Unis. En Allemagne notamment, Angela Merkel se découvrait surveillée par le renseignement américain et expulsait des responsables du renseignement américain du territoire allemand.

Rebondissement : les services secrets allemands ont surveillé des millions de citoyens pour le compte des États-Unis, sans que les plus hautes instances politiques allemandes soient apparemment au courant.

On peut douter de la véracité de cette ignorance, ou de son bien-fondé. Peut-être ne pas informer les responsables politiques leur offre-t-il ensuite un échappatoire facile : « Je n’en savais rien. » Mais cette hypothèse revient à dire que certaines des actions menées par des entités gouvernementales pourraient nuire à la réputation et à la carrière de ceux qui en sont responsables. Autrement dit, que l’ignorance dans laquelle la chancelière allemande se trouvait soit feinte ou réelle, de bonne ou de mauvaise foi, il y a là un réel problème. Les services de renseignement outrepassent clairement leurs prérogatives, en dehors d’un réel contrôle par les responsables politiques – et, plus grave, par les citoyens.

Il y a également un problème quand les services de renseignement demandent aux géants du net de leur simplifier la vie en renonçant au chiffrement, c’est-à-dire en cessant de protéger leurs utilisateurs et clients contre les intrusions dans leur vie privée. Pour Jeh Johnson, secrétaire américain à la sécurité intérieure cité par Le Monde,

« La course vers un chiffrement de plus en plus profond, en réponse aux demandes du marché, pose de vraies difficultés pour la sécurité intérieure et le respect de la loi. (…) Le chiffrement rend plus difficile pour votre gouvernement de débusquer une activité criminelle et une potentielle activité terroriste. »

L’équation est simple pour les agences de renseignement et les gouvernements sous la responsabilité desquels elles travaillent : la vie privée des citoyens est un obstacle au respect de la loi. James Comey, directeur du FBI, a à ce sujet affirmé :

« Je crois profondément en la loi, mais je crois aussi que personne dans ce pays n’est au-dessus des lois. Ce qui m’inquiète ici c’est que des entreprises puissent délibérément faire la promotion de quelque chose qui mette les gens au-dessus des lois. »

Protéger ses communications d’intrusions – gouvernementales ou non – dans sa vie privée, ce serait se placer au-dessus des lois. Non parce qu’on commet ainsi un crime, mais parce qu’on prive les agences de renseignement de la possibilité de savoir tout ce que nous faisons, y compris d’éventuels crimes. L’État devrait donc apparemment avoir le droit de tout savoir de nous pour mieux nous protéger. Mais est-ce bien le cas ?

Jusqu’à présent, malgré son intensité et son étendue, la surveillance n’a pas porté ses fruits. Les attentats de Boston n’ont pas été déjoués, malgré les alertes transmises aux Américains par les Russes. Mohammed Merah a frappé, alors qu’il était connu des services de renseignement. Tout comme les auteurs des attaques contre Charlie Hebdo et l’hyper casher. Tout comme le terroriste amateur de cette semaine qui, s’il ne s’était pas tiré lui-même une balle dans le pied, serait apparemment passé à l’acte. Tous ces individus étaient connus des services de renseignement, qui n’ont pas jugé opportun de les surveiller ou n’ont alors rien détecté.

Si les terroristes en puissance ne sont pas mis hors d’état de nuire une fois détectés, à quoi bon surveiller tous les citoyens pour mieux les détecter ? D’autant plus que la surveillance généralisée ne permet pas de bien détecter les terroristes en puissance. 

L’efficacité d’une mesure ne la rend pas pour autant légitime. Mais quand des mesures illégitimes ne produisent même pas de résultats, on peut clairement se demander pourquoi elles sont maintenues voire renforcées. Qu’est-ce donc qui rend la surveillance si attractive pour les gouvernements, au point de renforcer des mesures liberticides inefficaces ?

Étendre la surveillance est rassurant pour les politiciens

Comme souvent lorsque ce sont les autres qui paient, lorsque quelque chose ne marche pas, renforcer les moyens rassure. Augmenter le pouvoir des agences de renseignement donne aux politiciens l’illusion qu’ils font ce qu’il faut pour lutter contre le terrorisme, et le sentiment réconfortant d’avoir assez de courage pour demander aux citoyens de nécessaires sacrifices.

Le vrai courage serait plutôt d’admettre que le modèle actuel ne fonctionne pas, de chercher une approche plus efficace et, si on n’en trouve pas, de renoncer. Rendre aux citoyens leur vie privée, leur intimité, en reconnaissant qu’ils sont à la merci de terroristes éventuels mais qu’ils ne le sont pas moins quand ils sont épiés en permanence. Mais cela suppose d’aller à l’encontre des ambitions des services de renseignement, de limiter les moyens et prérogatives d’individus qui détiennent potentiellement assez d’éléments sur nos irréprochables politiciens pour ruiner les ambitions politiques de chacun d’entre eux.

La surveillance ne sert pas qu’à déceler les potentiels terroristes

La situation sociale et économique dans les pays développés n’est pas rose. Le financement des États est des plus précaires, leurs marges de manœuvre sont limitées, et il suffirait d’un rien pour plonger dans une crise au moins aussi importante que celle de 1929. Nos économies reposent elles-mêmes en grande partie sur rien, notamment sur une création monétaire déconnectée de la création de richesse et une création de richesse mesurée en déconnexion de la valeur réellement créée.

Alors que les législations se durcissent et que l’imposition augmente, les agents économiques s’adaptent : le marché trouve les moyens de reprendre ses droits, ou l’économie s’effondre tôt ou tard. La surveillance permet de réduire les possibilités pour les citoyens de s’organiser sans l’État.

Les mécanismes de lutte contre le blanchiment d’argent sont avant tout efficaces contre l’évasion fiscale. Si les citoyens commencent à dissimuler une partie de leurs revenus ou de leur patrimoine, il sera bien commode pour les États de retracer leurs transactions, leurs conversations, leurs déplacements.

La surveillance généralisée permet de surveiller également les mouvements de contestation qui, si les États continuent de durcir leurs politiques et d’aller à l’encontre de la volonté des citoyens, ne tarderont pas à naître. Internet donne la possibilité aux opposants de diffuser leurs idées et de s’organiser, comme on a pu l’observer lors du Printemps Arabe ; l’un des premiers réflexes des dirigeants des pays concernés a été de couper, restreindre et/ou surveiller l’accès à Internet et aux réseaux de télécommunication. Une surveillance déjà bien installée et rodée permet de désamorcer les velléités contestataires, de prévenir leur diffusion et de rendre leurs auteurs inoffensifs.

Bien entendu, il ne s’agit ici que de pure spéculation ; l’avenir dira si de telles craintes sont justifiées.

Mais connaître les citoyens offre aussi l’opportunité pour les politiciens d’utiliser à leur profit les données collectées ; il s’agit d’un réel risque pour les démocraties. Internet et les réseaux sociaux ont une importance croissante dans les élections, comme l’a montré l’élection présidentielle américaine de 2012. Alors qu’ils ont à leur disposition leurs services de communication pour déterminer les sujets et positions qui intéressent l’opinion publique, le risque est grand que les services de renseignement soient eux aussi utilisés à cette fin.

Qui surveille les surveillants ?

La question n’est pas nouvelle, mais elle est plus que jamais pertinente. Le renseignement échappe à tout contrôle de la part de citoyens réduits à se rassurer quand à l’utilité et l’efficacité de la destruction de leur vie privée. Tout comme, dans une large mesure, les citoyens ont perdu le contrôle de la vie politique.

Le renseignement, comme toute activité étatique, doit être au service des citoyens ; pour s’en assurer, il doit être soumis à leur contrôle. Cela suppose qu’ils sachent, d’abord, ce que font les agences de renseignement.

Cela suppose également qu’ils soient en mesure de déterminer leurs réels résultats. Qu’autant de terroristes aient été identifiés et surveillés pour être ensuite jugés inoffensifs et passer à l’acte doit inviter non pas à donner plus de moyens au renseignement, mais à revoir la pertinence de ses choix et de son action. Et la légitimité de son pouvoir.

Car il ne faut pas perdre de vue l’objectif de la lutte contre le terrorisme : préserver nos vies et nos libertés. Formulé ainsi, renoncer à nos libertés (de gré ou de force) pour empêcher qu’on nous les enlève semble idiot ; il n’y a pourtant pas meilleure description de ce qui est en train de se produire.

Si les États outrepassent leurs prérogatives, nous, citoyens, sommes en droit de reprendre nos libertés. À défaut de lutter ouvertement contre eux, ne nous laissons pas faire.

Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2015/04/25/205738-renseignement-qui-surveille-les-surveillants

(Mis en ligne le 9 Mai 2015)
 

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