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Fillon, Macron, FN, Mélenchon: les nouveaux clivages politiques

Référence de l'article : IP5717
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écrit par Philippe FABRY,Docteur en droit, Historien, Ecrivain, Auteur de "Rome: du libéralisme au socialisme: leçon antique pour notre temps",(25 Novembre 2016)

Il y a quelques années maintenant (2013-2014), j’ai publié dans ces colonnes des articles consacrés au clivage gauche-droite dans lesquels je tentais d’exposer ce que j’ai pris l’habitude de nommer la dynamique du clivage, dont l’idée centrale est qu’il faut faire la distinction entre les idées politiques (libéralisme, socialisme, nationalisme…) et les sensibilités politiques (réactionnaire, conservateur, progressiste, révolutionnaire) ; le clivage gauche-droite étant fondé sur les secondes, tandis que les idées se déplacent le long de ce clivage comme sur un tapis-roulant, apparaissant à gauche, disparaissant à droite. Je ne referai pas tout le raisonnement ici, je renverrai mes lecteurs à mes précédents articles sur le sujet.
 
J’ai également publié entretemps, il y a un peu plus d’un an, un article sur mon site analysant sous ce prisme les résultats des dernières élections régionales.
 
Je rappellerai simplement les quelques conclusions politiques que je tirais alors sur notre situation actuelle :

  • Le libéralisme ayant disparu à droite doit réapparaître à gauche.
  • Le monde politique français, unanimement socialiste, ou social-démocrate, est à la veille d’un grand basculement idéologique, comme ce fut le cas à la fin du XIXe siècle.
  • La phase de recomposition doit coïncider avec une menace boulangiste, c’est-à-dire une rencontre des extrêmes mettant en péril le régime.
  • La phase de recomposition est marquée par la confusion : des conservateurs et des réactionnaires (Mélenchon, Filoche) persistent à se considérer de gauche par habitus, tandis que des libéraux s’imaginent encore être à droite, comme Madelin. Le clivage va achever sa mutation au fur et à mesure que la génération Mélenchon-Madelin disparaîtra et que ces grandes figures cesseront de servir de repoussoirs aux libéraux. En l’absence de ces repoussoirs, qui maintiennent les libéraux à droite, ceux-ci seront expulsés à la place qui est la leur, à la gauche de la droite conservatrice socialiste.

 
C’est selon ces axes (naturellement mieux argumentés dans les précédents articles, j’invite donc les lecteurs sceptiques à en prendre connaissance) que j’appréhende la situation actuelle, et en particulier quatre sujets « chauds » : la candidature d’Emmanuel Macron, la victoire de François Fillon au premier tour des primaires de la droite, et l’évolution idéologique du Front National, le désarroi total de la gauche.

Macron : le grand retour du libéralisme à gauche ?

Ayant pronostiqué le retour du libéralisme par la gauche dans le clivage politique français depuis 2013, j’ai naturellement été très attentif à l’évolution d’Emmanuel Macron depuis deux ans. Lorsqu’il a déclaré « le libéralisme est une valeur de la gauche », il a été difficile de ne pas y voir la réalisation de ce pronostic, même s’il y a loin de la coupe aux lèvres et des discours aux actes.
 
Le programme d’Emmanuel Macron demeure encore flou, mais l’on sent tout de même un tropisme libéral, avec notamment le choix individuel comme principe. Et surtout, le libéralisme qu’il porte est authentiquement un libéralisme « de gauche ». En effet, j’expliquais dans mes précédents articles que la coloration d’une idée varie en fonction de sa position sur l’échiquier, et la sensibilité qui la porte : pour simplifier, le libéralisme de droite est plus austère, insiste sur la responsabilité, le travail, la rigueur gestionnaire ; le libéralisme de gauche est plus enthousiaste, insistant sur le libre choix, la libération des carcans, l’ouverture et l’entreprise ; ce qui explique notamment que les gens qui se considèrent comme libéraux avant tout ont du mal à se définir de droite ou de gauche.
 
Or, précisément, le libéralisme de Macron est un libéralisme très axé sur les jeunes : son discours se concentre beaucoup sur l’idée que les jeunes (et les pauvres) sont ceux qui ont le plus à gagner de la liberté : en pouvant travailler plus pour se former, en n’ayant pas d’entrave à trouver un premier métier mal payé pour entrer dans le monde du travail, celui-ci n’étant perçu que comme une première étape vers une carrière évolutive.
Il me semble donc qu’avec la candidature d’Emmanuel Macron, nous avons au moins les prémices de la renaissance, à gauche, du libéralisme.

Fillon : le réveil du libéralisme de droite ?

Je suis, pour tout dire – et je le dis d’autant plus facilement que, culturellement, je viens de la droite – plus dubitatif quant au libéralisme de François Fillon.
Certes, on ne peut nier qu’un certain nombre de mesures qu’il propose correspondent assez à ce que prônent les libéraux. Pour autant, j’ai déjà expliqué dans ces colonnes que les libéraux sont souvent abusés par des mots et des mesures  qui sont empruntés à leur « arsenal » sans que le fond ne soit admis.
 
C’est, me semble-t-il, le cas de François Fillon : on parle beaucoup de Thatcher, à laquelle il se compare, mais « Maggie » avait une solide culture libérale et appliquait des mesures qu’elle croyait juste, et pas seulement efficaces ; de même pour Reagan.

Dans un récent article pour Le Monde, Jean-Marc Daniel a, me semble-t-il, bien analysé la position de Fillon. Il dit : « M. Fillon a pour objectif principal la baisse du chômage. Sa logique, c’est que seules les entreprises créent de l’emploi ; il veut donc réduire leurs charges et financer cette baisse par la TVA sociale et l’allongement du temps de travail, c’est-à-dire un transfert depuis les entreprises vers les ménages ».

C’est, semble-t-il, également ce qu’a voulu signifier Alain Madelin en disant que Fillon n’avait pas un programme libéral, mais un programme patronal. Les mesures proposées par François Fillon paraissent relever bien plus de l’emploi de recettes pour relancer la croissance et l’emploi que d’une authentique préférence pour le choix individuel.
Cela, bien sûr, pourra paraître accessoire au lecteur qui pensera que l’important, aujourd’hui, est de remettre d’aplomb l’économie française, et que ces mesures « libéro-compatibles » peuvent y aider. Je ne le nie pas, mais mon but étant ici de comprendre l’évolution du clivage politique, la question de savoir si François Fillon – et ses électeurs ! – sont véritablement libéraux est importante.

Le fait que François Fillon doive une part important de son score aux réseaux de Sens Commun et de la Manif pour Tous m’apparaît un marqueur important, le libéralisme n’étant pas une grande préoccupation de ces organisations, quelle que soit l’opinion qu’on en a sur le fond.
 
Je suis donc assez dubitatif face à l’idée qu’une victoire de François Fillon aux primaires marquerait un réveil du libéralisme de droite que je persiste à croire disparu au moins depuis l’échec de la candidature Madelin en 2002. Le programme de François Fillon contient, au plan économique, des recettes libérales, mais c’est aussi le cas de la fiscalité mise en place par Vladimir Poutine en Russie et je persiste à penser que, comme l’habit ne fait pas le moine, la flat tax ou la réduction de charges ne fait pas le libéral, même à haute dose.
 
En revanche, cette victoire de François Fillon envoie tout de même des signes intéressants : les mesures qu’on qualifie généralement de libérales n’empêchent pas un candidat de faire un bon score, et d’autre part le basculement du clivage est en marche puisque le Front National va être contraint de clarifier à son tour son discours.

L’évolution du Front National

La semaine passée, Marine Le Pen a dévoilé son nouveau logo de campagne  une rose bleue. Elle a expliqué que cela signifiait la féminité et soulignait le fait qu’elle serait l’une des seules femmes candidates à l’élection présidentielle.
 
Sur les réseaux sociaux, les gens ont surtout réagi en assimilant cette rose à celle du Parti Socialiste, y voyant le signe que le FN achevait sa mutation vers le « socialisme national ».
Ce diagnostic a été étayé par la réaction de Florian Philippot à la victoire de François Fillon : le vice-président du Front National hurle depuis à l’ultralibéralisme. Ainsi donc, il apparaît que la victoire de François Fillon, lequel marche quelque peu sur les plates-bandes conservatrices du Front National, ce dont un Juppé aurait été incapable, nécessite pour le FN de marquer sa différence sur les questions économiques et sociales, et ce faisant de renforcer la position de Florian Philippot au détriment de celle de Marion-Maréchal Le Pen, laquelle représente l’aile catholique traditionaliste dans laquelle Fillon sera un concurrent.

Inversement, le programme économique de Fillon permet au Front National de marquer sa différence par les préoccupations sociales et son programme économique socialiste, calque du programme commun de la gauche de 1981 – qui aujourd’hui est un programme non plus progressiste, mais passéiste, réactionnaire. La « course à l’échalote avec Mélenchon » (le mot est de Vincent Fournier, sur Atlantico) m’apparaît comme l’évolution logique, la concrétisation de ce mouvement boulangiste que j’annonçais, la collusion de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite sous la bannière marino-philippotiste, à la manière de ce qui se fit derrière le général Boulanger dans les années 1880.

Le désarroi total de la gauche

L’état de la gauche est la dernière chose que je dois évoquer pour dresser un tableau à peu près complet.
C’est un champ de ruines.
Jean-Luc Mélenchon n’a pas réussi à obtenir le soutien des communistes, qui veulent présenter leur propre candidat ; une division et une incapacité à créer la dynamique qui, là aussi, profiteront au Front National.
 
Jean-Luc Mélenchon peut espérer récupérer l’électorat socialiste déçu de Hollande, mais il s’agit d’un électorat qui n’a plus de doctrine, qui est perdu dans le grand mouvement actuel de recomposition.

Impossible de dire si Hollande sera candidat, ou si Valls le remplacera. L’un comme l’autre paraissent sortir trop affaiblis du quinquennat pour produire quelque chose de valable mais surtout, au-delà des personnes, et j’insiste sur ce point, la « gauche » socialiste est en bout de course : elle n’a plus d’idées nouvelles, plus de théoriciens, ayant pratiquement mis en œuvre tout ce qu’elle promettait depuis trente ans. Le socialisme à gauche a épuisé ses promesses, comme le républicanisme libéral à la fin du XIXe siècle. Quand les progressistes ont fait tout ce qu’ils voulaient faire, ils ne sont plus progressistes, et n’ont donc plus rien à faire dans l’endroit du clivage qu’ils occupent.
En toute logique, ils devraient lentement s’évaporer, migrer chez les conservateurs ou se convertir à de nouvelles idées.
Et c’est là, pour boucler notre boucle, que l’espace existe pour Emmanuel Macron.

Pour conclure, donc, sur l’état du clivage actuel, je dirai que la recomposition est en cours :

  • Le boulangisme marino-philippotiste se déploie et va siphonner l’électorat socialiste dur, ce qui signifie la mort de l’extrême-gauche socialiste.
  • Pour l’heure nous avons un clivage « transitionnel » opposant le néo-boulangisme à la social-démocratie qui tente de se réformer sans être vraiment libérale (Fillon) et la renaissance d’un libéralisme de gauche (Macron).
  • Dans la décennie qui vient, nous devrions voir s’effondrer le néo-boulangisme, et un nouveau clivage principal se reformer : à l’extrême-droite les socialistes durs, à droite les sociaux-démocrates, à gauche les nouveaux libéraux et à l’extrême-gauche des anarchistes de toutes tendances.
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Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2016/11/24/272706-macron-fillon-fn-nouveaux-clivages-politiques 
 
(Mis en ligne le 25 Novembre 2016)
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