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Austérité : un mot souvent utilisé à tort et à travers

Référence de l'article : IP4762
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écrit par Patrick AULNAS,(19 Juillet 2015)

Il n' y a jamais eu d'austérité en économie. Le mot austérité fait désormais partie du vocabulaire économique. Du moins au niveau médiatique. Les spécialistes ont d’autres approches, moins ambiguës, mais uniquement lorsqu’ils s’expriment entre eux. La plupart des utilisateurs du terme l’emploie avec l’arrière-pensée de renforcer leur opposition par le vocabulaire : ils sont contre « la politique d’austérité » et veulent « une relance ». Mais le succès journalistique des simplismes est tel que des politiciens de tous les horizons se voient acculés au mur : non, non ! Ils ne sont pas pour l’austérité, tout au plus pour une certaine rigueur budgétaire, mais modérée, cela va de soi.
 

Le mot : le complot austéritaire

Le fait d’utiliser un terme à connotation morale pour désigner une réalité économique relève évidemment de la manipulation politique. L’austérité serait un choix éthique et politique imposé par certains. Nous aurions le choix entre l’abondance et l’austérité mais certains choisiraient l’austérité pour conforter leur pouvoir ou par égoïsme. Certains ? Qui ? La réponse est vague à souhait car le mot austérité relève d’une approche émotionnelle proche de la théorie du complot. Les responsables sont donc : la finance, les banques, le patronat, le capitalisme, l’Allemagne, la droite, le libéralisme, etc. Chacun peut choisir en toute irrationalité, en fonction de son vécu, de ses aversions et de ses haines.

L’émotionnel et l’irrationnel apparaissent parfois de façon caricaturale. Jean-Luc Mélenchon est, à cet égard, un bon cobaye. Il s’acharne sur Emmanuel Macron, le « banquier » illégitime, évidemment favorable à « l’austérité ». Ainsi le leader du Front de Gauche déclarait récemment sur France 3 à propos du ministre de l’Économie : « Ce type est sinistre. Il n’a jamais été élu, il est le résultat du fait du prince, il sort d’une banque pour arriver au pouvoir et accabler les autres de son mépris (…) Je n’ai pas que du mépris mais j’ai aussi du dégoût. » La vindicte du bouillant politicien s’abat aussi régulièrement sur l’Allemagne et Angela Merkel. À propos du plan d’aide à la Grèce de juillet 2015, Mélenchon déclare : « Pour la troisième fois dans l’histoire, l’obstination d’un gouvernement allemand est en train de détruire l’Europe. » Donc : 1914,1939 et 2015. De toute évidence, le leader de la gauche extrême ne craint pas le ridicule. Mais populisme oblige, il surfe sur l’anti-germanisme latent en France pour se faire le chantre du complot austéritaire. Le boche de 1914-1918 et le nazi de 1939-1945 ne peuvent pas devenir des amis ; l’Allemagne agit toujours contre la France mais avec d’autres armes.

La chose : en économie, l’austérité, ça n’existe pas

Bien entendu, il n’y a jamais eu d’austérité en économie. L’austérité véritable est réservée depuis la nuit des temps aux monastères et aux anachorètes. Le glissement sémantique récent date tout au plus de quelques décennies. En économie, il peut y avoir stagnation ou baisse de niveau de vie si la production d’un pays n’augmente pas ou diminue : pas de consommation sans production préalable. Mais la notion d’austérité économique permet de dissocier les gentils, les keynésiens, des méchants libéraux, ultra-libéraux et monétaristes de tout poil. Cela explique l’utilisation du mot au-delà du petit cercle du populisme politicien. Les socialistes français en sont friands, mais pour se défendre de toute austérité : la rigueur, oui, l’austérité, non. Bien malin qui pourra placer sous ce vocabulaire de circonstance une réalité économique tangible. Il s’agit d’utiliser le verbe – le verbiage – pour faire de la toute petite politique.

Nous avons tous le cœur serré face au sort du peuple grec, mais nos démagogues de tous bords ont depuis longtemps découvert les coupables. La Grèce a subi une austérité dont l’Europe libérale, voire ultra-libérale, est l’unique responsable. Il aurait suffi, chacun le sait, de relancer la consommation par la dépense publique, de créer quelques dizaines de milliers de postes de fonctionnaires ou de distribuer des prestations sociales pour faire croître le PIB. Mais pourquoi donc cette droite libérale et sans cœur ne comprend-elle pas que les choses sont simples ? Il suffit que l’État le veuille et tout est résolu.

La cruauté des chiffres

Les objurgations populistes peuvent avoir un écho politique mais n’ont pas d’effet sur la réalité. Il s’agit précisément de fuir cette réalité par le discours. Les chiffres sont cruels, aussi bien pour la Grèce que pour la France. Le PIB grec n’a cessé de reculer de 2009 à 2013, l’année 2011 étant la plus récessive avec un repli 8,9%. Au total, sur 5 ans, la richesse nationale a diminué de 26%.

En 2014, le pays retrouve une légère croissance de 0,8%, mais la récession reprend au premier trimestre 2015 (-0,2%). Pour les keynésiens, le problème est vite réglé : la politique d’austérité a entretenu la baisse du PIB. Élémentaire, personne ne saura jamais ce qu’aurait produit un interventionnisme public accru.

La vérité est probablement assez simple. Le poids de l’État était déjà énorme avant la récession et il est devenu insoutenable avec une économie de plus en plus fragilisée. L’emploi public, par exemple, représente en Grèce environ 40% de l’emploi total contre 25% en France. Qu’ont fait les gouvernements ? Réduire le poids de l’État pour le rendre supportable ? Absolument pas. Ils ont emprunté encore davantage pour masquer la réalité de la situation à une partie de la population bénéficiant de la manne publique. La dette publique grecque, qui était d’environ 110% du PIB en 2008, est ainsi passée à 177% en 2014. Il ne s’agit donc pas d’une austérité instaurée par une autorité tutélaire et maléfique, mais simplement d’une économie qui ne s’est pas adaptée à l’évolution de son environnement mondial du fait de ses rigidités.

La France, une Grèce en puissance

Le panorama français est, dans son principe général, proche du panorama grec, avec une évolution négative beaucoup plus modérée : stagnation du PIB, mais pas récession, augmentation constante de la dette publique, qui n’atteint pas encore 100% du PIB mais s’en rapproche à grands pas. Le refus des Français de s’adapter aux réalités du monde s’apparente au comportement de la population grecque. Espérons qu’une majorité de Français n’en viendra pas à penser qu’il suffit de voter pour un charlatan (ou une…) pour résoudre miraculeusement tous les problèmes économiques. L’engrenage grec serait alors enclenché. Bien entendu, la France n’a pas connu la moindre austérité puisque les dépenses publiques continuent à augmenter malgré l’absence de croissance. Le poids excessif de l’État rend désormais toute amélioration très hypothétique. Ferons-nous à temps les fameuses réformes de structure que les Grecs ont refusées ? Ou continuerons-nous à nous lamenter sur une austérité qui n’existe pas ?

Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2015/07/17/214350-austerite-le-mot-et-la-chose

(Mis en ligne le 19 Juillet 2015)
 

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