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Adieu Madame Taubira !

Référence de l'article : IP5104
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écrit par Patrick AULNAS,Agrégé en économie, DES de Droit Public,(29 Janvier 2016)

Christiane Taubira qui démissionne, c’est le dogmatisme idéologique de gauche qui est sanctionné.
Pour la gauche, l’union est indispensable pour affronter l’élection présidentielle de 2017. Sans alliance électorale, des candidatures multiples se déclareront au premier tour et le candidat socialiste n’aura aucune chance d’être présent au second tour. Pourtant, plusieurs déclarations récentes permettent de penser que le fossé se creuse entre une gauche dite sociale-libérale et une gauche traditionnelle, très dogmatique et ne jurant que par l’interventionnisme public. La première est incarnée par François Hollande, Manuel Valls et Emmanuel Macron, la seconde par d’anciens ministres comme Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Martine Aubry. Christiane Taubira, apparentée PRG, vient de se joindre à eux par une déclaration qui sonne comme la profession de foi d’une gauche très datée début XXe siècle.

Les « mots de la droite », une faute ?

Dans une interview récente, publiée dans l’Obs, la ministre de la Justice oppose pragmatisme de droite et idéalisme de gauche, gestion de droite et vision de gauche.

« La gauche a subi depuis une dizaine d’années des défaites culturelles et sémantiques terribles. La gauche a adopté les mots de la droite – c’est une faute – parce qu’elle a cru qu’elle devait constamment démontrer ses capacités gestionnaires. Elle a renoncé à l’idéal, aux utopies. Elle a voulu montrer qu’elle faisait toujours des choses équilibrées, ce qui est exactement le contraire du mouvement, et qu’elle était pragmatique, un qualificatif qui est vraiment un parent très pauvre de la politique ».

Cette position ne correspond plus du tout au monde actuel, dominé par la science, la technologie et l’économie. La bonne gestion et le pragmatisme sont aujourd’hui le gage de la réussite, les utopies philosophiques étant réservées aux songe-creux. Plus exactement, les utopies contemporaines sont les promesses de la science qui évolue à une vitesse jamais atteinte dans l’histoire. Nous fabriquons nos utopies dans les centres de recherche, mais nous pouvons les mettre en œuvre dans les décennies suivantes, alors que presque toutes les réflexions philosophiques ne débouchent sur rien. Le pragmatisme scientifique et technique construit l’histoire.

Les conceptions de Christiane Taubira représentent ainsi le monde d’hier, celui des mensonges idéologiques, des manipulations politiques, des révolutions qui se terminent en dictatures. Ce sont encore et toujours les maux de la gauche. Pourtant, cette gauche obsolète et sclérosée s’imagine qu’elle possède le monopole de la pensée, comme au temps où Jean-Paul Sartre s’opposait à Raymond Aron. Pourquoi conserve-t-elle donc tant de certitudes ?

Les idéaux politiques, avatars du constructivisme

La notion d’idéal politique constitue l’épicentre de la pensée de gauche. Les poisons et délices de l’idéologisme lui sont consubstantiels. La raison en est toute simple. Pour être de gauche, il faut d’abord se prétendre dans le « mouvement » de l’histoire. Quel mouvement ? Pas principalement celui des sciences et techniques, qui construisent pourtant notre devenir depuis des millénaires. La gauche n’est pas à proprement parler antiscientifique, mais elle pense que la science doit être soumise au politique. L’écologisme de gauche en offre un exemple caricatural. Le mouvement de l’histoire se définit donc philosophiquement. Mieux qu’une théorisation, quelques exemples permettront de situer la problématique.

Au XVIIIe siècle, siècle des Lumières, apparaît une pensée libératrice qui remet en cause le fondement traditionnel du pouvoir politique. Le pouvoir n’est pas attribué par un dieu mais par le peuple, par la volonté générale disait Rousseau dans le Contrat social. La gauche a phagocyté cette idée alors qu’il s’agit du cœur même de la pensée libérale. Mais elle en a fait un monstre avec la terreur de la Convention (1793-1794). Robespierre a encore aujourd’hui un immense prestige à la gauche de la gauche parce que c’est ainsi que l’on doit faire de la politique selon elle : il faut détruire par la violence ce qui s’oppose à la mise en œuvre de l’idéologie. L’idéal ne peut pas être relativisé par une once de pragmatisme. Pourtant, l’esprit des Lumières n’avait rien d’une idéologie ; il était le pragmatisme même, multiforme, concernant aussi bien la littérature, l’art, la science que la philosophie. L’approche réductrice de la gauche n’est qu’un utilitarisme politicien.

Le même phénomène se reproduit avec la pensée marxiste. Marx et Engels proposent une analyse de la société du XIXe siècle, discutable et partielle, mais qui a une incontestable puissance. Lénine réduira le marxisme à un bréviaire pour révolutionnaire afin d’instaurer la dictature du prolétariat. C’est chose faite en 1917 quand les bolcheviks s’emparent du pouvoir en Russie. L’idéal de gauche se réalise à nouveau par l’instauration d’une dictature, celle des apparatchiks et non celle du prolétariat.

L’idéalisme de gauche consiste ainsi à définir l’avenir par une construction philosophique qu’il s’agit de mettre en œuvre. Hélas, les hommes ont le pragmatisme chevillé au corps et le rigorisme idéologique se heurte à cette réalité. L’autoritarisme est nécessaire pour imposer la vérité. Chacun sait à gauche qu’il faut faire le bonheur des gens malgré eux...

L’atavisme aristocratique des politiques

Tous les politiciens d’un certain niveau conservent d’ailleurs une morgue qui était l’apanage de l’ancienne aristocratie. Ils se pensent différents du vulgum pecus. L’arrogance des politiciens français prend racine dans l’histoire. La révolution de 1789 a aboli la structure juridique en trois ordres de la société d’Ancien Régime, mais elle n’a pas supprimé le prestige politique et culturel de l’aristocratie. Le poids de l’État a toujours été considérable dans notre pays depuis l’avènement de la monarchie absolue. Les activités nobles (diplomatie, armée, orientation de la création culturelle) relevaient de la sphère publique. La production, activité vile, était l’apanage du tiers-état. Cette hiérarchisation a survécu à la disparition de l’ordre juridique ancien car la puissance de l’État constituait un facteur d’inertie. La réflexion intellectuelle, la création artistique ont ainsi toujours gravité autour de la puissance publique agissant par subventionnement et normalisation (Académies royales sous l’Ancien Régime).

Le dédain de la gauche pour la gestion et le pragmatisme, exprimé avec talent par Christiane Taubira, n’est en réalité que la survivance de l’arrogance aristocratique à l’égard du tiers-état. Les artisans, les commerçants, les ouvriers, tous les travailleurs, vivent dans le pragmatisme et doivent quotidiennement gérer leur activité. Ils ne se lèvent pas le matin en pensant à la prochaine révolution ni même au mouvement de l’histoire. Le passéisme de la gauche française n’est ainsi qu’un réflexe de caste. Une caste qui prétend penser l’histoire qui se construit, faire rêver le peuple avec quelques artifices intellectuels, mais qui méprise le travail et la gestion quotidienne, qui déteste la production devant nécessairement se vendre sur un marché.

L’impossible synthèse ?

Si le pouvoir socialiste de François Hollande tente d’abandonner les lieux communs de la pensée de gauche, c’est justement parce qu’il a compris qu’ils ne sont que des fantômes d’un passé révolu et que l’avenir du monde n’est pas, n’a jamais été, dans la logomachie désuète de quelques révolutionnaires en chambre. Mais le pas à franchir n’est pas mince. C’est d’une autre conception de l’histoire qu’il s’agit, une conception qui relègue le politique au second plan pour laisser la société agir et créer librement. D’une approche étatiste, dans laquelle le sommet – le pouvoir politique – définit les priorités et décide des orientations pour l’avenir, il faut passer à une conception libérale dans laquelle l’État, mal nécessaire, assure l’ordre mais n’entrave pas la liberté individuelle.

Une telle évolution sera toujours considérée comme une trahison par les tenants de l’ancienne gauche qui conservent un atavisme aristocratique fort. La politique est perçue comme l’activité noble par excellence. Elle ne peut être seconde. Elle doit construire le monde de demain. Le constructivisme est inhérent à sa vision de l’histoire. Et, évidemment, n’importe qui ne peut pas construire l’humanité future ! Les femmes et les hommes politiques de gauche ont une si haute opinion d’eux-mêmes qu’ils jugent normal d’asséner des leçons de morale à tous ceux qui ne partagent pas leurs certitudes.

Une telle vision de l’histoire est incompatible avec le libéralisme : le social-libéralisme, s’il existe, ne peut être qu’une forme de libéralisme. C’est la raison pour laquelle François Hollande est perçu comme un renégat par l’aile gauche du parti socialiste et par madame Taubira. Peut-il alors réussir l’impossible synthèse ?

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Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
http://www.contrepoints.org/2016/01/27/204060-christiane-taubira-et-les-maux-de-la-gauche
 
(Mis en ligne le 29 Janvier 2016)
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