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Jeremy Rifkin : le nouveau gourou du gotha

Référence de l'article : IL3992
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écrit par Michel GAY [1],

Jeremy Rifkin a l’oreille des puissants de ce monde. Mais que valent ses solutions, énergétiques, économiques et politiques ?

La « Troisième Révolution Industrielle» (TRI) développée dans le livre de Jeremy Rifkin est une impasse pour la transition écologique et sociale. Elle est pourtant proposée au gotha mondial qui se laisse parfois fasciner par ces « nouveaux » concepts d’organisation d’une vie future différente.

Rifkin met en avant beaucoup d’atouts pour réussir une transition écologique dépassant les «idéologies politiques ». Il y ajoute un optimisme permettant de croire « qu’on en sortira »… si on le suit, bien sûr, car, nous dit-il, il a « la solution ». Et il est en train de convaincre des hauts dirigeants politiques (à l’exception d’Obama, qui le déçoit beaucoup, mais ce dernier a peut-être de bonnes raisons), et même un vaste cercle de grands patrons « modernes ».

Ce livre est parsemé de petits récits mettant en scène de façon avantageuse « l’homme qui parle à l’oreille des grands de ce monde ». Il dialogue avec le sommet. On l’invite pour des conventions, devant des cadres de multinationales. Et surtout, il est l’invité ou l’ami – écrit-il – d’Angela Merkel, de Manuel Barroso, « de cinq présidents du Conseil européen », de Prodi, de Zapatero, de « David » (Cameron), de Papandréou, de l’OCDE « de chefs d’État et ministres de 34 pays membres », du maire de Rome (ancien ministre de Berlusconi), du prince de Monaco. Mais aussi, à un moindre degré, de Chirac et de Hollande.

Tout cela vous pose un homme.

Les cercles de grands patrons entourant Rifkin ont très bien compris qu’ils pouvaient profiter de la brèche médiatique ouverte. Des positions de pouvoir et de lobbying sont à prendre dans le commerce souvent lucratif des nouvelles infrastructures électriques (véhicules électriques, énergies renouvelables, piles à combustibles, etc.). Ils savent que le « pouvoir latéral » et le « capitalisme distribué » de Rifkin ne sont pas pour demain…

Un incontestable talent de conteur

Rifkin séduit parce qu’il a un talent de conteur. C’est un écologiste convaincu depuis longtemps avec parfois des accents de « deep ecology » (écologie radicale). Il ne manque pas de rappeler les périls qui nous attendent si nous ne changeons pas de cap. Son pouvoir de séduction tient aussi au titre de son livre. Avec une « révolution industrielle », il peut mettre dans sa poche les industriels. Il nous explique qu’il a hésité à choisir cet adjectif (début du chapitre 9). Mais pour sa stratégie orientée vers l’oligarchie, c’est beaucoup plus rentable qu’une révolution anti productiviste…

Il annonce la poursuite de forts gains de productivité dans l’agriculture grâce à des « technologies intelligentes » (ch. 9), ainsi que dans pratiquement tous les services, hôpitaux compris, grâce à l’utilisation généralisée des robots ! Il séduit donc aussi bien des patrons que des « écolos » et des altermondialistes qui ont des raisons d’apprécier un tel avocat de certaines de leurs causes. Ces derniers le voient aussi comme un allié important au sein du monde politique et médiatique.

Rifkin fait appel à la jeunesse, à la « génération Internet », aux nouveaux entrepreneurs contre la vieille garde et les vieux « lobbies de l’énergie » de la deuxième révolution industrielle. Il critique les systèmes éducatifs « verticaux » actuels et propose « l’enseignement latéral », « la classe distribuée et coopérative », ouverte sur les réseaux sociaux mondiaux. C’est dans « l’intégration des élèves dans la nature » que réside le cœur du lien éducatif et social scolaire. Le caractère écologique et simpliste de son discours contribue aussi à son capital de sympathie.

Il valorise le « pouvoir latéral » contre le pouvoir hiérarchique. Il se dit favorable à la coopération contre la concurrence, aux organisations non lucratives, à la création de citoyens globaux dans une biosphère partagée. Il écrit qu’il faut « repenser la propriété » à l’heure des « communaux ouverts » et des réseaux sociaux, remettre en question la propriété intellectuelle et certains brevets, que la vraie richesse est dans les liens sociaux (le « capital social ») et la diversité des expériences, qu’il faut des indicateurs alternatifs.

Il y a cependant un fossé entre d’un côté les valeurs de société hautement sympathiques mises en avant par Rifkin (qui expliquent les réactions enthousiastes) et, de l’autre, ses solutions constituées par les « cinq piliers » de la « troisième révolution industrielle » (TRI) qu’il conseille aux dirigeants de l’Union européenne, aux chefs d’État, aux grands patrons et aux présidents de région pour les 40 ans à venir.

Il s’agit de :

  1. Passer aux énergies renouvelables.
  2. Transformer les bâtiments en microcentrales énergétiques.
  3. Déployer la technologie de l’hydrogène et autres techniques de stockage dans chaque immeuble et dans l’ensemble de l’infrastructure pour stocker les énergies renouvelables intermittentes.
  4. Utiliser la technologie Internet pour créer un réseau similaire de partage de l’énergie, chaque micro producteur ou bâtiment vendant ses surplus.
  5. Lancer de nouveaux moyens de transport fondés sur des millions de véhicules électriques « branchables » ou à pile à combustible, capables d’acheter et de vendre de l’électricité sur le réseau.

Voici un extrait de l’introduction du livre de Rifkin : « Dans l’ère qui vient, des centaines de millions de personnes produiront leur propre énergie verte à domicile, au bureau, à l’usine, et ils la partageront entre eux sur un « Internet de l’énergie », exactement comme nous créons ou partageons aujourd’hui l’information en ligne. La démocratisation de l’énergie s’accompagnera d’une restructuration fondamentale des relations humaines, dont l’impact se fera sentir sur la conception même des rapports économiques, du gouvernement de la société, de l’éducation des enfants et de la participation à la vie civique. »

La séquence logique du déroulement de l’avenir est la suivante : convaincus par Rifkin, les entreprises et les dirigeants politiques décident d’investir massivement dans les infrastructures intelligentes d’énergie du futur, dans les microcentrales (dont les automobiles, les habitations à énergie positive…) et dans l’économie hydrogène. Cette voie technologique décentralisée entraîne d’elle-même un partage du pouvoir et du savoir, elle conduit à privilégier la coopération, le tout aboutissant à une économie post-carbone dans une société collaborative et « biophile ».

Or le pari de la bonne fée technologique menant au partage du pouvoir et à la « biophilie » a toutes les chances d’être une dangereuse impasse.

Rifkin développe des analyses solides en termes de « bilan carbone » et de déclin inéluctable des énergies fossiles. Mais il délaisse les « bilans matière ».

Quid des « bilans matière » ?

Cet oubli est probablement délibéré : il sait que cette seconde entrée ruinerait sa crédibilité. Son scénario revient à réduire fortement nos émissions en augmentant fortement nos prélèvements matériels sur la nature. Cela ne peut pas marcher. Il oublie sciemment que les matières premières, minerais et terres rares absolument indispensables à ces technologies où chacun devient producteur d’énergie (et producteur de biens à domicile via la 3D) vont, tout comme les énergies fossiles, connaître une raréfaction.

Contrairement à ce que prétend Rifkin (ch. 7), les énergies renouvelables ne vont pas « devenir pratiquement gratuites » à un horizon prévisible. L’énergie restera chère. L’analogie constante qu’il pratique entre l’énergie et l’information (dont en effet les prix de collecte et de diffusion ont spectaculairement chuté avec l’internet), est écologiquement et économiquement indéfendable. Cela ruine son modèle économique implicite.

Il évoque brièvement, à propos des « terres rares », des innovations parfaitement hypothétiques permettant de mettre au point des substituts peu coûteux (ch. 7) : des « métaux alternatifs », voire des « substituts d’origine biologique » grâce aux « biotechnologies, à la chimie durable et aux nanotechnologies ». Des recherches sont en cours avec parfois des débuts de solutions et aussi beaucoup d’échecs. On nous a trop souvent fait miroiter des « technologies-du-futur-qui-vont-tout-résoudre » avec des résultats pour le moins mitigés. Par ailleurs, les substituts à la nature ne sont jamais gratuits, ils ont des effets écologiques et humains pervers, on le voit avec les biocarburants (ou agrocarburants).

Son hypothèse de quasi-gratuité de l’énergie à terme et son oubli délibéré des pics matériels (minerais, terres arables, forêts…) est intenable.

Le sommet de la futurologie anti-écologique est atteint avec ses longs développements sur l’avenir radieux des imprimantes 3D (ch. 4). Elles existent, mais de là à prétendre que « tout le monde peut être son propre industriel autant que sa propre compagnie d’électricité », il y a un fossé.

Voici cette partie hyperbolique du récit : « Bienvenue dans le monde de la production industrielle distribuée. Ce procédé s’appelle l’impression 3D… [permettant de]… construire des couches successives du produit, en utilisant une poudre, du plastique en fusion ou des métaux… comme une photocopieuse… des bijoux aux téléphones portables, des pièces détachées d’automobile et d’avion aux implants médicaux et aux piles… Cette fabrication dite « additive »… n’exige que 10% des matières premières consommées dans le procédé habituel et utilise moins d’énergie… »

Il est douteux qu’il ait fait un bilan matière (en particulier métaux) de ces nouvelles imprimantes et des flux matériels mondiaux nécessaires si son rêve devenait réalité. Le chiffre de 10% qu’il avance sans preuve ni référence est contestable voire irréaliste. La futurologie écologique flirte parfois avec le charlatanisme.

Rifkin fait bien une ou deux allusions (ch. 7) à la nécessité de ne pas trop « profiter » (!) des miracles de la TRI. En effet, les énergies renouvelables devenant pratiquement gratuites, chacun deviendra producteur à domicile d’énergie et de biens matériels et se déplacera sans dommage écologique dans des véhicules verts. Mais cela gonflera la consommation d’énergie, de biens et de déplacements.

Sa théorie s’oppose aux appels à la sobriété (autre mot absent ; on trouve seulement une fois le mot parcimonie) et encore plus à l’objection de croissance. La TRI est une modalité de croissance consumériste et productiviste supposée verte… Il est évident qu’il séduirait beaucoup moins les grands de ce monde s’il prônait la sobriété matérielle et l’objection de croissance.

Imposture intellectuelle

Son discours est une imposture intellectuelle qui s’assoit sur l’éthique scientifique. C’est sans doute le prix à payer pour que le gotha vous écoute et vous paie. On ne trouve rien sur les inégalités que pourrait susciter sa TRI, ce qui est cohérent avec son refus de se situer sur le clivage « dépassé » droite/gauche. Certes, pour faire bonne mesure, Rifkin consacre un court passage, au début du chapitre 4, aux salaires excessifs des PDG et aux revenus des 1%. Mais rien d’autre.

Or qui, dans sa TRI, va pouvoir transformer son logement en fournisseur net d’énergie, se payer un véhicule à pile à combustible producteur d’électricité et s’équiper en super imprimante 3D ? Lorsqu’il affirme que « à l’ère nouvelle, tout le monde peut être son propre industriel autant que sa propre compagnie d’électricité », c’est de l’aveuglement.

Et il n’y a rien sur les pays en développement. Juste quelques lignes en conclusion pour dire que sa TRI serait formidable pour eux aussi. Tout centrer sur l’hydrogène pour stocker les énergies intermittentes, une autre vieille idée de Rifkin, est pourtant une solution écartée par presque tous les spécialistes de l’énergie. Sa généralisation est improbable à un horizon prévisible parce que l’hydrogène pose de nombreux problèmes techniques, écologiques et économiques non résolus. Une fois de plus, en nous faisant croire qu’il a « la » solution, Rifkin nous induit en erreur et trompe son monde.

En sachant qu’une bonne partie de la « TRI » vantée par Rifkin n’est pas recyclable dans la vie réelle, il est recommandé de faire un tri sélectif.

Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle, éditions Les liens qui libèrent, 2012, 380 pages.

[1] : inspiré librement d’un billet de Jean Gadrey

Article publié sur le Site Contrepoints.fr et reproduit ici avec l’autorisation de l’éditeur :

http://www.contrepoints.org/2014/10/03/183226-jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha

(Mis en ligne le 10 Octobre 2014)
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