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Bill GATES critique le livre de PIKETTY

Référence de l'article : IL4033
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écrit par Bill GATES,Fondateur,MICROSOFT (24 octobre 2014)

Début de la traduction:

" Un traité de 700 pages sur l’économie, traduit du français à l’anglais, n’est pas une lecture de plage particulièrement reposante, même pour quelqu’un de notoirement geek. Mais en juillet, je me suis senti obligé de lire 
Le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty, après avoir lu plusieurs avis sur l’ouvrage et entendu des amis en discuter.

Bill Gates CC Flickr Thomas Hawk

Un nécessaire débat

Je suis content de l’avoir fait. Je vous encourage à le lire aussi, ou au moins un bon résumé comme celui-ci de The Economist. Piketty a eu la gentillesse de discuter de son travail avec moi sur Skype le mois dernier. Comme je lui ai dit, je suis d’accord avec ses conclusions les plus importantes, et j’espère que son travail poussera plus de personnes intelligentes à étudier la richesse et les inégalités de revenu, parce que plus on en saura sur leurs causes et leurs remèdes, mieux on s’en sortira. J’ai aussi dit que certains éléments de son analyse me gênaient, comme je le développerai ci-dessous.

Je suis entièrement d’accord avec Piketty sur les points suivants :

  • Des inégalités importantes sont un problème : elles gâchent les incitations économiques, poussent les démocraties à favoriser les intérêts des puissants, et ne respectent pas l’idée que tous les hommes naissent égaux.
  • Le capitalisme ne tend pas de lui-même vers plus d’égalité – c’est-à-dire que les concentrations de richesse excessives peuvent avoir un effet boule de neige si rien n’est fait.
  • Les États peuvent jouer un rôle constructif en contrebalançant ces effets boules de neige, si et quand ils décident d’agir.

Je préciserai dans un souci de clarté que lorsque je dis que les inégalités sont un problème, je ne sous-entends pas que le monde empire. Au contraire, grâce à l’émergence des classes moyennes dans des pays comme la Chine, le Mexique, la Colombie, le Brésil et la Thaïlande, le monde en général devient plus égalitaire, et cette tendance mondiale positive devrait continuer.

Mais les écarts extrêmes ne devraient pas être ignorés, ou pire encore, pris pour un signe que nous avons une économie performante et une société saine. Oui, des inégalités découlent nécessairement du capitalisme. Comme le dit Piketty, elles sont inhérentes au système. La question est plutôt de se demander quel niveau d’inégalité est acceptable, et quand l’inégalité commence à faire plus de mal que de bien. Voici ce dont nous devrions discuter, et je suis enchanté que Piketty contribue à faire avancer le débat de façon sérieuse.

Des lacunes importantes

Cependant, le livre de Piketty a des lacunes importantes, que j’espère voir traitées par lui-même et d’autres économistes dans les années à venir.

Malgré toutes ses données sur les tendances historiques, il ne donne pas une vue complète de la création et de la dépréciation des richesses. Au centre de son livre, une équation simple : r > g, avec r le taux de rendement moyen du capital et g le taux de croissance de l’économie. L’idée est que quand les rendements du capital dépassent les rendements du travail, l’écart de richesses se creuse entre les gens qui ont beaucoup de capital et ceux qui dépendent de leur travail. L’équation est si fondamentale pour Piketty qu’il la qualifie de « force fondamentale de divergence » qui« résume la logique générale de [ses] conclusions ».

D’autres économistes ont assemblé des bases de données historiques immenses, qui font douter de la valeur de r > g dans la compréhension de l’évolution des inégalités. Je ne suis pas un expert. Ce que je sais, par contre, c’est que le r > g de Piketty ne différencie pas les différents types de capitaux et leur utilité sociale de façon adéquate.

Imaginez trois personnes fortunées. Un homme investit son capital dans le développement de son entreprise. Ensuite, une femme donne la plupart de son capital à des associations humanitaires. Une troisième personne consomme surtout, dépensant beaucoup d’argent dans un yacht ou un avion. La richesse de ces trois personnes contribue à augmenter les inégalités, mais j’aurais tendance à penser que les deux premiers apportent plus à la société que le troisième. J’aurais aimé que Piketty fasse cette distinction, qui a des implications importantes dont je parlerai un peu plus loin.

Plus important encore, j’estime que l’analyse de Piketty ne prend pas en compte des forces puissantes qui empêchent l’accumulation des richesses d’une génération à une autre. J’approuve entièrement l’idée que nous ne voulons pas d’une société aristocratique dans laquelle les familles déjà aisées s’enrichissent simplement en se reposant sur leurs lauriers et en récupérant ce que Piketty appelle le « revenu de rente » – c’est-à-dire, ce qu’ils gagnent en laissant d’autres personnes utiliser leur argent, leurs terres et leurs autres biens. Je ne crois pas pourtant que l’Amérique suive ce modèle.

Jetez un coup d’œil à la liste Forbes des 400 Américains les plus riches. La moitié environ des personnes sur cette liste sont des entrepreneurs dont les entreprises ont très bien réussi, grâce à beaucoup de travail et de chance. Contrairement à l’hypothèse rentière de Piketty, je ne vois personne dont les ancêtres ont acheté une grande étendue de terres en 1780 puis accumulé les rentes. Aux États-Unis, ce vieil argent a disparu depuis longtemps en raison de l’instabilité financière, de l’inflation, des taxes, de la philanthropie et de la consommation.

On peut voir une dynamique de diminution des richesses dans l’histoire des industries à succès. Dans la première partie du vingtième siècle, Henry Ford et quelques autres entrepreneurs s’en sortaient très bien dans l’industrie automobile. Ils étaient propriétaires d’une grande partie des actions des entreprises automobiles qui arrivaient à capitaliser sur les économies d’échelle et une rentabilité très élevée. Ces entrepreneurs qui réussissaient sont l’exception. Un plus grand nombre de personnes, incluant bien des rentiers qui avaient investi les fortunes familiales dans la construction automobile, ont vu leurs investissements disparaître entre 1910 et 1940, quand le nombre de constructeurs américains est passé de 224 à 21. Plutôt qu’un transfert de richesses vers les rentiers et d’autres investisseurs passifs, on voit donc souvent le contraire. J’ai remarqué le même phénomène à l’œuvre, que ce soit dans la technologie ou d’autres domaines.

Piketty a raison d’affirmer qu’il y a des forces qui peuvent conduire à un effet boule de neige dans l’accroissement des richesses, incluant le fait que les enfants des personnes les plus riches ont souvent accès à des réseaux qui les aideront à trouver des stages, des emplois, etc. Cependant, d’autres forces contribuent à la dégradation de ces richesses, et le Capital ne leur donne pas assez de poids.

Je suis également déçu que Piketty se soit exclusivement axé sur les revenus et la richesse en négligeant complètement la consommation. Les données de consommation représentent les biens et services achetés, incluant la nourriture, l’habillement, le logement, l’éducation ou la santé, et peuvent ajouter beaucoup à notre compréhension du mode de vie de chacun. En particulier dans les sociétés développées, l’approche par le revenu ne donne pas assez d’informations sur ce qu’il faut améliorer.

Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles les données de revenu, en particulier, peuvent être trompeuses. Par exemple, un étudiant en médecine sans revenu et avec un important prêt pour financer ses études serait dans une situation très difficile selon les statistiques, alors que son salaire sera peut-être très élevé quelques années plus tard. Un exemple plus extrême : quelques personnes extrêmement riches apparaîtront comme pauvres si elles ne vendent pas d’actions ou ne reçoivent aucune autre forme de revenus.

Je ne dis pas que nous devrions ignorer la richesse et le revenu. Mais les données de consommation pourraient être bien plus importantes pour comprendre le bien-être humain. Elles montrent une situation différente – et généralement plus rose – que celle dépeinte par Piketty. Dans l’idéal, j’aimerais voir des études qui s’appuient à la fois sur la richesse, le revenu et la consommation.

Même si on ne peut pas avoir une image parfaite aujourd’hui, on en sait déjà bien assez sur les défis qu’il faut relever.

Il n’y a pas de solutions magiques

La solution favorite de Piketty est un impôt progressive annuel sur le capital plutôt que sur le revenu. Il affirme que ce genre d’impôt « permettra d’éviter une spirale sans fin d’inégalité tout en préservant la concurrence et les incitations à recommencer une accumulation primitive du capital ».

Je suis d’accord avec le fait que l’imposition devrait cesser de frapper autant le travail. Il est complètement illogique que le travail soit autant imposé aux États-Unis, surtout comparé au capital. Cette situation sera encore plus absurde dans les années à venir, à mesure que les robots et autres formes d’automatisation parviendront à reproduire le savoir-faire détenu aujourd’hui par les salariés.

Mais plutôt que de passer à un impôt progressif sur le capital, comme le souhaite Piketty, j’aimerais que ce soit la consommation qui soit soumise à une taxe progressive. Prenons l’exemple des trois personnes évoquées plus haut : la première qui investit dans des entreprises, la deuxième dans des œuvres philanthropiques, et la troisième dans un style de vie somptueux. Il n’y a rien de mal à être la troisième personne, mais j’estime qu’elle devrait payer plus d’impôts que les deux autres. Comme le soulignait Piketty lorsque nous discutions, il est difficile de mesurer la consommation : par exemple, les donations politiques devraient-elles compter ? D’un autre côté, presque tous les systèmes d’impôts, incluant l’impôt sur la fortune, rencontrent des difficultés similaires.

Tout comme Piketty, je crois beaucoup à l’impôt sur les successions. Laisser les héritiers consommer ou redistribuer du capital de façon disproportionnée seulement parce qu’ils sont nés dans la bonne famille est une façon d’allouer les ressources qui n’est ni intelligente, ni juste. Comme se plaît à le répéter Warren Buffett, c’est comme « choisir l’équipe olympique de natation pour 2020 en prenant les fils aînés des médaillés de 2000″. J’estime qu’on devrait maintenir les impôts sur les successions et investir les recettes dans l’éducation et la recherche, le meilleur moyen de renforcer notre pays dans le futur.

La philanthropie peut aussi être une solution privilégiée. Il est dommage que Piketty lui accorde aussi peu de place. Il y a un peu plus d’un siècle, Andrew Carnegie était le seul à encourager ses pairs aisés à donner une part substantielle de leur fortune. Aujourd’hui, un nombre croissant de très riches s’engage dans cette voie. La philanthropie bien faite ne crée pas seulement directement des bénéfices concrets pour la société, elle réduit de plus la richesse familiale. Melinda et moi sommes convaincus que la richesse « de dynastie » est mauvaise pour la société comme pour les enfants concernés. Nous voulons que nos enfants tracent leur propre chemin dans le monde. Ils auront toutes sortes d’avantages, mais ce sera à eux de construire leur vie et leur carrière.

Le débat au sujet de la richesse et des inégalités a déchaîné les passions de tous les côtés. Je n’ai pas de solution magique à proposer. Je sais par contre que, même avec ses défauts, le travail de Piketty apporte une nouvelle réflexion. Et maintenant, je suis impatient de découvrir d’autres travaux qui apporteraient de nouveaux éclairages sur ce sujet important " (Fin de la traduction).

______________________________

Article de Bill Gates publié sur son blog. Traduction : Lexane Sirac pour Contrepoints.
Reproduit avec l'autorisation de Contrepoints:

http://www.contrepoints.org/2014/10/23/185566-bill-gates-lecteur-de-piketty

(Mis en ligne le 24 octobre 2014)

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