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Stupor Mundi : de chef d’entreprise à chef d’Empire

Référence de l'article : IL5779
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écrit par Christian MEGRELIS,Chef d'entreprise et Auteur de plusieurs livres, dont « Keys for the future » Lexington Books, Mass.,(26 Décembre 2016)

 

Supplément à la querelle du Sacerdoce et de l'Empire


 
Il va bien falloir s’y faire. Les Etats Unis ont pris un businessman pour Président. Dans le pays qui a inventé le « business », c’était une des dernières catégories sociales à rester à l’écart des premiers rôles, avec les femmes... Stigmatisation de l’entreprise dans le pays qui en a fixé tous les codes et qui s’en enorgueillit ? Refus de livrer l’Etat aux « gens d’argent » ? Peur de la compromission et de la corruption ? Un peu de tout cela, bien sûr. Trump est devenu, comme l’Empereur Frédéric II au XIII ème siècle, la stupeur du monde, « stupor mundi ».

L’Amérique est le pays où tout est possible. C’est son ADN. Alors pourquoi ne pas voir pendant quelques années ce que le « big business » en fera. Il sera bien temps, après, de rectifier le tir si l’expérience se révèle non concluante. Les politiciens professionnels restent en place et ne manqueront pas de faire entendre leur voix.

Vu d’Europe, c’est difficile à comprendre. Non pas que les hommes d’argent n’aient pas régné un temps sur telle ou telle partie de l’Europe : Florence et ses Médicis, Venise et sa République de marchands. Les Guelfes, c’était d’abord cela. Mais les Etats européens ont été longtemps sous la coupe de familles royales ou princières qui avaient réussi à faire triompher le principe de la monarchie héréditaire. Quand elles avaient besoin d’argent, elles ne dédaignaient pas les mésalliances, mais c’était par les femmes. Ainsi deux Médicis ont-elles été reines et régentes de France. Le petit peuple les appelait les « banquières ».Cela restait exceptionnel, un roi devant se marier dans son milieu.

L’avènement de la démocratie a vu le triomphe des politiciens professionnels. Les hommes d’affaires n’ont pas le temps d’aller chercher les voix des électeurs, sous peine de pénaliser leurs entreprises. Berlusconi a été une exception brillante, mais sans lendemain. Il n’a pas fait pire que les politiciens professionnels malgré des méthodes assez différentes.

Les professionnels de l’entreprise, il faut bien l’ avouer, voient les choses sous un angle différent de  celui de l’électeur moyen qui a voté Trump parce que la campagne démocrate a été calamiteuse, réglée en dessous de la ceinture et pleine de mépris pour cette Amérique blanche bientôt minoritaire qui a tout de même fait, en 200 ans, d’un pays quasiment désert, la plus grande puissance de l’Histoire. Nous, responsables d’entreprises, sommes à la fois loin du monde de la politique et terriblement dépendant de lui. Le mot du Baron Louis à Guizot est dans toutes les têtes : « Faites moi de bonnes politiques et je vous ferai de bonnes finances » ! Mais de là à franchir le pas…

C’est pourquoi nous sommes fascinés par le talent et le culot du nouveau président. Nous savons l’intelligence, l’énergie et le caractère qu’il faut pour faire la carrière qui a été la sienne. Quatre fois genou à terre, il a rebondi encore plus haut. Il a mené de main de maître ses associés effrayés par ses audaces. Ayant été mêlé au projet du World Trade Center, je connais un peu le monde de l’immobilier de New York où les scrupules n’étouffent personne (le Port de New York, propriétaire des terrains, avait exigé une construction au rabais selon la technique « boîte d’allumettes » fragilisant l’ensemble .C’est pourquoi j’avais abandonné ce projet. Construit selon les règles, le WTC ne se serait jamais écroulé sur lui-même).Ce que cela représente d’audace et de compétence, peu de gens peuvent s’en rendre compte .Il faut être responsable d’entreprise pour le comprendre. Traiter Donald Trump de débile mental n’est pas un signe d’intelligence ! Les Américains l’ont bien compris. Il arrive dans un monde dont il va vite apprendre les codes. Mais nous espérons qu’il gardera ses réflexes de chef d’entreprises qui sont une synthèse de principe de réalité, de vision, de résilience, de courage et de flegme. Il excellera évidemment dans les domaines de l’économie et de la finance. Sa science du management lui sera indispensable pour dominer les millions de fonctionnaires et de militaires qu’il aura à sa disposition. Sa vision de l’Amérique vue à travers le succès de ses entreprises risque, par contre, de nous mettre en position de faiblesse en Europe. Nos dirigeants raisonnent en termes strictement politiques, ce qui signifie que leur seul horizon est la date de leur réélection. Trump est un des rares à pouvoir s’offrir le luxe d’avoir une vision et peut-être huit ans devant lui pour la mettre en route. Tous les procès d’intention qui lui ont été faits pendant une des campagnes les plus lamentables de l’histoire américaine doivent à présent céder la place à une observation attentive de ses premiers 100 jours. C’est en mai prochain que nous saurons si cet homme tient ses promesses. Si nous nous sommes trompés, cela se verra et quatre années passeront vite ! Le contrôle parlementaire auquel tout président est soumis sera une barrière de protection efficace.

En bref, c’est une expérience qui vaut d’être tentée en un moment où la conjoncture est douce pour les Etats-Unis, où les défis planétaires se résument à une guerre anti terroriste qui fait l’unanimité mondiale, et où les principaux pôles de pouvoir (Chine et Russie) sont extrêmement dépendants des Etats Unis et non l’inverse. Si nous parvenons enfin à élire en France un président visionnaire et maître de lui, nous en serons largement bénéficiaires : la bonne santé de l’Amérique est un préalable nécessaire à la nôtre. Un peu de politique étrangère favorable aux affaires ne peut qu’être favorable à l’emploi. Des deals réalistes entre les Etats Unis, la Chine et la Russie seront un gage de stabilité et de croissance : c’est ce dont nous avons besoin. Pour le reste, ce n’est pas notre affaire et les jugements de café du commerce de notre président sur les droits de l’homme et la démocratie en Amérique sont oiseux. Nous avons suffisamment de pain sur la planche chez nous !

Frédéric II de Hohenstaufen « stupor mundi » était à rebrousse-poil de la « pensée unique » de l’époque. Il a jeté les bases futures de l’Europe des Nations. Il fallut presque un demi-millénaire pour que l’on comprenne sa vision. Souhaitons que les choses aillent plus vite ces temps-ci !

 (Mis en ligne le 26 décembre 2016)