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Les paysans, ou un supplément à...

Référence de l'article : IL5947
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écrit par Christian MEGRELIS,(5 Mars 2017)

Supplément à un supplément de Théophraste, par Jean de La Bruyère

Nous avons tous appris au lycée le sinistre prologue du chapitre « Les paysans » des Caractères de Jean de La Bruyère (1689) :

« 
L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des  femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine et, en effet, ils sont des hommes… ».

Il nous fallait, à 14 ans, nous en imprégner pour bien comprendre le chapitre suivant de notre « 
Histoire de France » : la révolution (1789). Colbert avait, lui aussi, tenté sans grand succès, d’attirer l’attention du monarque sur les drames qui se déroulaient dans les campagnes les années de famine (« Que pensez-vous de ma fête, Colbert ? » « Impayable, Sire…»).

Le Salon de l’Agriculture permet au public, scotché à la grande comédie du pouvoir qui se joue en ce moment, de  se distraire un peu et de se documenter quelque peu sur ce secteur. En effet, nous ne voyons les légumes et des fruits que dans des paniers, les poulets plumés et les bœufs sous forme de hamburgers. Tout ce qui est en amont est, au mieux, inconnu et, au pire, fantasmé.

L’élevage : on ne parle que des souffrances des animaux.
Les cultures : on n’en parle que pour accuser les fermiers de polluer l’eau.
Presque tout le reste est occulté, hors de la vue de 95% des Français  qui ne sont concernés que par la qualité et le prix de ce qu’ils achètent pour se nourrir. Ah si ! On parle des paysans lorsque, épuisés de se plaindre sans être entendus, ils bloquent quelques routes des vacances !

Les politiques ne se préoccupent guère d’une population qui ne représente que 2 % des voix. Le rite de passage du Salon de l’agriculture n’est qu’une politesse sans lendemain. Cette année, le « cadeau » du président a été une prolongation de trois mois d’un régime particulier pour calmer quelques irascibles.

Revoir le mode de répartition des subventions de la PAC

Personne ne se préoccupe beaucoup des 150 suicides annuels [1], de la disparition de 20 000 exploitations par an, des fermiers qui vivent avec le tiers ou la moitié d’un SMIC en travaillant 80 heures par semaine. On n’entend pas la CGT crier au scandale. On sait seulement que Bruxelles octroie près de 10 milliards € par an à l’agriculture française, soit environ 20 000 € en moyenne par exploitation, et on pense que ça suffit bien, alors que chacun sait qu’une moyenne arithmétique n’a pas de signification réelle.
On se trompe.

L’agriculture française, autrefois fierté du pays, est en loques. Un tiers des fermiers vit avec moins de 500 € par mois dans l’indifférence générale. Ils ont remplacé  ce que les marxistes appelaient le « lumpen prolétariat ». Les règles édictées par les fonctionnaires européens sont souvent kafkaïennes et difficiles à suivre. La grande distribution importe en masse pour faire baisser les prix. Les transformateurs en font autant. L’équipement des fermes donne au Crédit agricole un droit de vie et de mort sur le secteur. Il tente d’ailleurs de s’en échapper en rachetant des banques généralistes en faillite (le Crédit Lyonnais par exemple).

L’Europe ? La part de la France dans la PAC est de l’ordre de 10 milliards € par an, soit 20 000 € par exploitation en moyenne. Mais on oublie que 80 % des exploitations se partagent 20% de ce budget, soit moins de 5 000 € par petit paysan, ou moins de 400 € par mois : pas de quoi pavaner ! Et le reste ? La Commission publie chaque année la liste des bénéficiaires par ordre d’importance.

Et que voit-on ? Le  N° 1, hors catégorie, est l’ancien Béghin-Say, rebaptisé TEREOS, après plusieurs fusions-absorptions, pour ne pas attirer l’attention. Le territoire béni : La Réunion. Le produit phare : la canne à sucre ! Et derrière se profilent les ONG solidaires : resto du cœur, banque alimentaire et secours populaire, qui ne cessent de faire appel, avec le succès que l’on sait, à votre porte monnaie et à votre bon cœur. Il sera peut-être utile, un jour, de leur demander des explications précises sur leurs comptes d’exploitation. Loin derrière se profile le… Crédit Agricole, qui n’a vraiment pas besoin de ça pour gonfler ses bénéfices. Si l’on continue, on trouve le secteur de la volaille qui peut ainsi vendre à perte à….l’Arabie Saoudite.

Nos éleveurs, nos fermiers, ne commencent à recevoir que lorsque tous ces heureux élus ont encaissé. Comme il ne reste plus grand-chose, et que les subventions se repartissent en fonction de la taille des fermes, le Prince de Monaco caracole en tête. Voilà un précieux supplément aux  gains du Las Vegas méditerranéen, paradis fiscal  des footballeurs internationaux.

Tereos et le prince de Monaco ont-ils vraiment besoin de la PAC ?

Et pendant ce temps là, la campagne française se désertifie, les fermières se pendent dans leur étable, les jeunes quittent l’exploitation familiale pour souscrire aux allocations chômage qui leur permettent  au moins de survivre. Et le citadin, qui passe ses vacances chez l’habitant grâce à notre airbnb « national », ose se plaindre de l’absence de confort de sa chambre d’hôtes.

Je n’entends pas beaucoup de candidats à la présidence proposer grand-chose pour ce secteur. Ils doivent sans doute penser que caresser le cul des vaches, c’est déjà pas mal et comme cela sent mauvais, il vaut mieux filer rapidement, une fois la photo prise. Je n’entends d’ailleurs pas non plus  les syndicats agricoles élever le ton comme le feraient les syndicats de l’industrie. La longue agonie silencieuse  de l’agriculture française (pardon, à l’exception de la canne à sucre, du Prince de Monaco et des poulets des Emirats) rappelle par bien des côtés le spectacle hallucinant décrit par La Bruyère, d’après Théophraste (-371,-288 ; élève d’Aristote),  cent ans avant la révolution.

Nos gouvernements, si attentifs au bien être des SDF, des migrants et des chômeurs (n’aura-t-on pas bientôt le « chômage pour tous » !), ne devraient-ils pas voler au secours d’un secteur qui nourrit encore (pour combien de temps ?) le pays, gage de sauvegarde de l’un des trois principaux pans d’une souveraineté structurelle à défendre continûment (alimentation, énergie, Armée) ?
 
[1] : cf. le Rapport ci-joint publié en Septembre 2016 par la Santé Publique (années étudiées : 2010 et 2011)

(Mis en ligne le 5 Mars 2017)