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La corruption : un mal universel ?

Référence de l'article : IL5768
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écrit par Christian MEGRELIS,Chef d'entreprise et Auteur de plusieurs livres, dont « Keys for the future » Lexington Books, Mass.,(16 décembre 2016)

 

Supplément au procès de Socrate


Définition du Larousse : « Corruption : pourrissement, dépravé ou perverti (corruption des mœurs) ; action de corrompre quelqu’un en le soudoyant pour qu’il agisse contre son devoir… ».

Un médecin, ancien ministre, condamné. Sa femme aussi.  Une ancienne ministre devant la Haute Cour. Un député qui met la main  sur l’argent des étudiants pour acheter des montres de collection. DSK démissionnant de Bercy pour éviter les poursuites. La moitié des ministres employant femme ou copine dans leurs cabinets. Syndicats ouvriers condamnés pour malversations. Cash dévalant de patrons à ouvriers syndiqués. Leader ultra gauchiste défenseur des smicards vivant avec 20 SMIC. Frais de campagne dissimulés…

La lecture des journaux est édifiante. La justice donne des noms compliqués à ces délits que le grand public réunit sous un vocable simple : corruption.

Les donneurs de leçons, à droite comme à gauche, trouvent  ample matière à fustiger le monde dans lequel ils vivent, quitte à percer la bouée qui maintient leur tête hors de l’eau. Qui n’a pas bénéficié un jour ou l’autre, au cours de sa vie, de certain petit avantage qui a changé son destin et dont il répugne à se rappeler ? Peu importe l’importance de ce « kairos » : il suffit qu’il ait existé pour tout changer. Ce coup de pouce du destin peut avoir été accidentel, comme il peut avoir été prémédité. Un œil moralisateur qui en aurait connaissance pourrait aisément le classer dans la rubrique « corruption ». Bien des défenseurs de l’ « Immoraliste » deviennent, sans complexe, moralistes dès qu’ils touchent à ce domaine.

Le monde actuel est terriblement complexe. Les interactions sont innombrables, les effets « papillon » fréquents. Les occasions de réussir nombreuses. Encore faut-il les saisir au bond ! Il est donc tentant de scruter d’un œil critique ceux qui sont en vue pour essayer d’expliquer leur succès par la corruption. Cela permet de détourner l’attention, l’accusateur se réservant le bénéfice du doute. Cette corruption serait elle proportionnelle aux moyens ou aux résultats ? C’est selon le bout de la lorgnette utilisée.

Pour Démosthène : 1 500 juges et 10 avocats

La Grèce antique, plus sensible à ce phénomène que celle d’aujourd’hui, avait mis en place tout un arsenal de procédures pour prévenir et châtier la corruption. Aristote, dans sa « Politique », fait l’inventaire de la législation athénienne. Le contrôle des avoirs en début de mandat était doublé d’un autre en fin de mandat. Vérifications impromptues à n’importe quel moment. La dénonciation par n’importe quel citoyen était institutionnalisée et inscrite dans la Constitution (graphe doron). Il y avait sept catégories d’action en poursuite. Tout cet arsenal n’empêchait pas certains politiciens ou fonctionnaires de passer la ligne jaune. Le plus célèbre a sans doute été Démosthène emprisonné pour avoir accepté un calice de 20 talents plus 20 talents en cash du trésorier d’Alexandre le Grand, réfugié à Athènes avec une partie du trésor de son maître et une flotte de trente galères… Il ne fallut pas moins de 1 500 juges et dix avocats publics pour  confondre et condamner Démosthène malgré son immense prestige.

Plus compliqué : 75 ans plus tard, Socrate est condamné à mort part un tribunal de 501 juges pour avoir, entre autres, corrompu la jeunesse. Voila une forme de corruption que la Constitution n’avait pas prévue ! Le système de la réfutation, propre au droit d’Athènes, permettant d’accepter les témoignages antérieurs au procès, Socrate est condamné à mort, boit la cigüe et devient immortel.
Quelle est donc cette sorte de corruption dont Platon nous parle abondamment dans l’ « Apologie » ? Socrate est accusé de dénoncer les dieux de la cité pour en imposer d’autres. Nous sommes dans le domaine de l’action psychologique, du délit d’opinion et de la liberté d’expression. La corruption s’exercerait elle dans d’autres domaines que le trafic de pouvoir, d’influence ou d’argent ? Peut-on « corrompre la jeunesse » sans qu’un seul talent change de main, sans que personne n’en tire avantage ?

Voilà un concept qui donne à réfléchir. Il n’est pourtant pas si éloigné de nous si l’on se réfère à la définition de la corruption donnée par le Larousse. Il nous cite un synonyme : pourrissement. Socrate pourrit-il la jeunesse ? Puis il nous parle du « fait d’être dépravé, perverti ». Quel étrange vocabulaire ! Socrate pervertissait-il la jeunesse ? Oui, répondent plus de 280 de ses juges ! Il la pervertit par ses idées ! Voila une expression bien moderne !

Notre époque est gourmande de nouvelles croustillantes qui permettent aux médias de vendre de la publicité. Les journalistes ne se privent donc pas de dénoncer les comportements atypiques de femmes et hommes publics. Atypiques, pas anormaux. De nos jours, la normalité est un concept vide de sens. Le culte de l’individualisme, baptisé liberté individuelle, qui s’exprime juridiquement par l’expression « droits de l’homme » est un des tabous les plus sacrés de nos sociétés avancées. C’est pourquoi la notion de corruption des esprits ou des mœurs est inacceptable et incompréhensible pour les opinions publiques. Comment peut-il y avoir corruption morale, lorsque tout est permis ?

"Tout est permis, mais tout n'édifie pas"

En moins d’un siècle, les bases sur lesquelles reposait la société depuis des millénaires ont sauté. On en est même arrivé à décider qu’il n’y avait plus de bases, mais des a priori qui n’étaient là que pour être détruits. Tabula rasa : le vieil homme est mort. Vive l’homme nouveau soumis à sa seule volonté sur l’immense  terrain de jeu de ses libertés (noter le pluriel). Ainsi l’homme libre « new look » est un homme fragile échappant aux plis protecteurs de la société dont il se flatte d’être indépendant.  C’est l’apôtre Paul qui disait : « Tout est permis, mais tout n’édifie pas ». La liberté sans contrainte n’est à la portée que d’individus hors du commun, capables de se gouverner ou de gouverner. Les autres se laissent aisément impressionner et subissent les influences de l’opinion et de ses maîtres à penser.

Voila précisément le point où en est la société française en 2016. L’opinion a été formatée depuis une génération au credo du doute et de la procrastination. Ils nous ont conduits à une « confusion des sentiments » telle que nous ne savons plus guère que penser et que dire des événements extérieurs qui ponctuent nos vies. Nous sommes pris en permanence entre le désir de dire ce que nous pensons vraiment et celui de nous montrer fidèle aux normes de pensées qui nous sont imposées par l’ « air du temps ». Ce dualisme, qui pour certains confine à la schizoïdie, nous rend tous mal à l’aise, l’hypocrisie n’étant pas dans la nature humaine. L’impact de ces sentiments sur la société n’est pas mince. Ils la rendent anxieuse, susceptible et finalement agressive, sans savoir bien pourquoi. Il ne faut pas chercher ailleurs le mal être français. Les raisons artificielles ont bon dos et faciles à asséner d’un camp à l’autre : on parlera de chômage, de crise, d’immigration, de libéralisme ou de socialisme, mais le drame psycho sociologique que nous vivons depuis 40 ans n’occupe jamais le quart d’une ligne, ni trois mots d’un discours.

Considérer que nos ancêtres n’avaient rien compris est une des erreurs majeures de la société moderne, prompte à brûler aujourd’hui ce qu’elle adorait hier. Imaginer que la nature humaine a changé au cours des siècles est le fruit de la méconnaissance de l’histoire. Penser que les constantes qui, de tout temps, ont régi les sociétés humaines, l’amour, la haine, le sentiment maternel, le désir d’être reconnu, l’égoïsme, l’instinct de survie de la tribu, la soif d’absolu, peuvent être modifiées par le raisonnement ou par la science relève d’une utopie idéologique meurtrière. On l’a vécu au XXème siècle en Russie, en Allemagne, en Chine, mais on n’en tire pas de leçon. Le pèlerinage récent d’un ministre français à l’enterrement d’un tyran qui a maintenu pendant 50 ans son pays dans l’arriération mentale et économique, alors que dans le même temps ce même ministre voue aux gémonies un tyran jumeau dans une autre région du monde, en est un triste exemple. L’élite française, incapable de se dégager de la « pensée unique » qu’elle a fabriquée depuis 50 ans, fait subir à la population une action psychologique permanente qui empêche celle-ci de se faire une opinion sereine et argumentée sur les événements malgré la profusion d’informations en temps réel. On navigue donc sans repère. Les skippers du Vendée Globe vous diront que cela s’appelle aller à la dérive.

Et si c’était cela la corruption la plus dangereuse : la corruption de l’esprit ?

(Mis en ligne le 16 décembre 2016)