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Elections américaines : Alexis de Tocqueville se retourne sûrement dans sa tombe….

Référence de l'article : IL5666
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écrit par Christian MEGRELIS,Chef d'entreprise et Auteur de plusieurs livres, dont « Keys for the future » Lexington Books, Mass.,(4 Novembre 2016)
                            

Supplément à " De la démocratie en Amérique ", d'Alexis de Tocqueville

Médusé, le Monde assiste à la piteuse campagne électorale américaine. Après deux années de discours et de meetings, les héros sont fatigués. Le système des primaires livre aux foules deux gladiateurs en lambeaux qui doivent ferrailler pendant des mois devant un public qui veut du sang. Tous ces échanges lamentables finiront par rendre estimables, par comparaison, les méthodes de Poutine ou de Xi pour diriger leurs pays respectifs.

Ce spectaculaire naufrage de la démocratie en Amérique, annoncé par Alexis de Tocqueville  voici près de deux cents ans, est le résultat des tensions qui traversent la nation américaine en proie aux plus extraordinaires mutations de sa courte histoire. Mutation démographique : le pays ne sera bientôt plus de race « caucasienne ». Mutation économique : le « rêve américain » ne fonctionne plus.

Aujourd’hui, aux Etats Unis, l’égalité a généré l’inégalité. La démocratie a généré  l’aristocratie des « élites » et l’opinion publique, domestiquée par la « communication », a engendré  la dictature de la pensée unique.  Une intelligentsia auto médiatisée dicte le discours imposé et oint ses candidats, leur  donnant une légitimité quasi divine. Elle est suffisamment puissante pour que les relais d’opinion récitent les éléments de langage qu’elle lui dicte, achevant de convaincre les « idiots utiles » qu’ils doivent voter selon un code de  bonne conduite  qui les affranchisse de soupçons anti démocratiques. Voter pour le « Bien »devient un impératif catégorique, ce « Bien » étant défini par les médias.  Le même péché sera  véniel ou mortel selon  qui l’aura commis. La même promesse sera crédible ou fausse selon qui l‘exprimera. Le même jugement sera acceptable ou non selon  qui le proférera. On en arrive ainsi à la stigmatisation de l’opposition anti système qui se fait traiter de « pitoyable anti tout »  par le candidat de la « pensée unique ».

Alexis de Tocqueville  avait prévu  ces dérapages du  système démocratique américain  Il pensait qu’ils pouvaient  conduire au despotisme,  c'est-à-dire, selon lui, à la dictature d’une « majorité » imposant  aux citoyens une « pensée majoritaire ».Les trois quarts de la population ne dispose ni du recul, ni de l’esprit critique, pour lutter contre cette pensée qui ,étant dominante, tente de rendre  toutes les autres anecdotiques et ridicules. Celui qui pense autrement est renvoyé aux poubelles de l’histoire. Se sentant ainsi impuissants et inaudibles, une grande proportion des citoyens se réfugient dans  l’abstention et dans l’individualisme, qui, selon Tocqueville, « est un sentiment réfléchi qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables de telle sorte que, après s'être créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. »

Vers une transformation très malsaine de la démocratie 

Voila pourquoi il y a toujours 50% d’abstentions à l’élection présidentielle américaine. La moitié des américains se désintéressent complètement de la politique. Et combien de Présidents ont été élus avec moins de 50% des voix exprimées, soit par moins de 25% des électeurs ? Au moins un tiers. Les dépenses illimitées des campagnes donnent l’impression  qu’un président se vend comme une rock star. Côté Sénat, c’est l’emploi à vie. Les sièges de sénateurs échappant au suffrage universel sont mis à l’encan (en 2008, le Gouverneur de l’Illinois a été pris la main dans le sac en mettant  aux enchères le siège d’Obama). On sait peu en Europe que le Parti démocrate, par exemple, est divisé en deux clans : les héritiers des milieux douteux de Chicago et de Boston qui décident ensemble de la primaire démocrate (un coup toi, un coup moi).

La perspective des cinquante dernières années montre que Tocqueville était encore loin du compte. Sous estimant l’influence des intérêts économiques sur la vie politique, sa foi égalitaire frôle l’idéologie lorsqu’il affirme : « Je crois fermement que l’on ne saurait fonder de nouveau dans le monde une aristocratie ».Or nous voyons, depuis un demi siècle, naitre aux Etats Unis une nouvelle classe qui lui ressemble : celle de familles cooptées par l’industrie , la banque et la communication, pour ébaucher des dynastie régnantes. Que sont d’autres que les sagas Kennedy, Bush et Clinton, sinon des embryons de  Hohenstaufen, empereurs élus, surgis en deux générations de milieux que rien ne prédisposait à régner ? Vu de Sirius, la tentative de transformer la démocratie en pouvoir clanique, sinon héréditaire, est patente. La « pensée unique » permet  justement de priver les citoyens de jugement critique en les noyant dans l’anecdotique du quotidien et de la surinformation. On est déjà en train d’habituer le public à l’idée que la fille de deux présidents est vouée à l’être aussi, le moment venu !

Rien ne peut résister à la coalition de forces de cette nature et de cette puissance. Et pour sonner l’hallali, les clans se regroupent. Tous les arguments devenant  bons dans les « bouches d’or », l’adversaire est inaudible et, comme il ne possède pas les éléments de langage plébiscités, il sombre dans le ridicule qui tue. On oublie que les candidats désignés par les primaires se ressemblent.  Avant, ils étaient  complices dans la quête de la fortune. Une photo de leurs  filles réunies pour une réception « jet set » est éloquente. Membres de la même aristocratie moderne qui mélange argent, show et pouvoir, ou plutôt qui fait de l’argent un show et un pouvoir, ils ne s’en veulent que parce que l’un cherche à sortir de son rôle, ce que l’autre prend pour un outrage. L’élection passée, ils ne tarderont pas à se réconcilier loin des caméras. Ne sont ils pas du même monde ?

C’est vrai que la démocratie en trompe l’œil triomphe sur la planète. Hommage du vice à la vertu ? Alexis de Tocqueville, qui l’avait entrevu, n’avait jamais imaginé qu'elle puisse infecter les Etats Unis dont, pensait-il, la sociologie et la spiritualité étaient en complète contradiction avec cette mise en scène. Ses craintes se concentraient plus vers  un despotisme résultant d’un excès de démocratie égalitaire que vers un retour au despotisme provenant de  la manipulation du processus démocratique. Pour Tocqueville, le prestige, plus que le pouvoir de la fonction, a été le liant qui a fait du lieu de rencontre de peuples d’Europe, les Etats Unis d’Amérique.

Tocqueville et les pères fondateurs doivent se retourner dans leurs tombes devant la honte de cette campagne pour le premier job mondial. Les amis de l’Amérique, eux, se désolent de la disparition de ce qui, jusqu’à naguère, faisait la force des Etats Unis, et que Tocqueville avait identifié  dès 1835 : la spiritualité et les mœurs.

(Mis en ligne le 4 Novembre 2016)