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Contre tous les esclavages

Référence de l'article : IL5700
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écrit par Christian MEGRELIS,(19 Novembre 2016)
 

Supplément au "Discours de la servitude volontaire", d'Etienne de La Boétie


Le traité de rhétorique d’un adolescent de dix huit ans écrit voici un demi-millénaire devient, en moins d’un siècle, l’étendard des intellectuels luttant pour la fin de l’autocratie et l’avènement de la liberté. En 1549, Etienne de La Boétie écrit le  Discours de la servitude volontaire pour montrer à ses contemporains combien l’autocratie les conduisait à accepter leur servitude et, bien plus, à l’intégrer en eux mêmes au point de s’en imaginer consubstantiels.

Pour Locke, Diderot, Montesquieu et leurs épigones, le Discours devient le couvercle cloué par la liberté sur le cercueil de la monarchie héréditaire de droit divin, nec plus ultra de l’autocratie.   Inspiré du grand modèle  du siècle de Périclès, le gouvernement de tous par tous et pour tous hissera  définitivement la nation sur le trône du despote. Il a encore fallu 150 ans pour que le suffrage universel se répande depuis la Nouvelle Zélande en 1895 jusqu’en Europe et aux Etats Unis. La France, «patrie des droits de l’homme», ne l’accepta qu’en 1945. Et les «aborigènes», qui vivaient sur le continent australien depuis 40 000 ans, ne devinrent « Australiens »  qu’en 1962.

Vu du XIXème siècle, La Boétie pouvait se lire au premier degré. La servitude volontaire disparaissait, au moins dans le monde de l’ouest. Le triomphe fut de courte durée. Les générations des Lumières et leurs maîtres avaient raisonné dans l’abstrait. Pour eux, le pouvoir ne pouvait être que politique et, dans la perspective classique, confié à des représentants idéaux faisant abstraction de leurs intérêts personnels pour devenir des « pères conscrits » à la romaine. La fin de l’histoire ? Ils n’avaient pas prévu que le pouvoir  serait, moins de deux siècles plus tard, partagé avec  des entités financières et techniques  capables d’exercer  une influence considérable sur la liberté individuelle au point de permettre une lecture au second degré du Discours  en le généralisant à des structures  générées par le progrès technique. Marx, d’abord, professe que la force à abattre pour préserver la liberté des individus est le capital.  Ses épigones ne produisent que de la servitude en remplaçant le capital par « Big Brother ». Ils n’avaient pas prévu la puissance des pouvoirs compensateurs générés par la démocratie. Le « prolétariat » ne tarde pas à construire ses propres défenses qui rappellent au capital qu’il a besoin de salariés heureux pour rester florissant.

Une ère de prospérité et de bien-être inconnu dans l’histoire de l’humanité s’ouvre à l’Occident. La liberté de consommer rejoint la liberté politique. Le moindre des citoyens pas trop idiot vit bien mieux qu’un roi du XVIIème siècle. Le fameux «prolétariat» disparait ! Mais cette vague de changements, unique dans l’histoire de l’humanité, porte en elle ses propres limites.

Désirer ce dont on n'a pas besoin juste pour impressionner...

Se développe en effet un double paradigme, celui des idées et celui des produits, le premier au service du second bien que le précédant. Les besoins élémentaires  cèdent le pas à des  besoins subjectifs qui sont les fruits de l’imitation et de l’imagination .Imitation de ceux que l’on considère comme leaders d’opinion. Imagination des producteurs pour satisfaire des besoins inexprimés ou  inconscients L’offre prend le pas sur la demande. Il faut fabriquer des leaders d’opinion et  démontrer la nécessité d’un nouveau service ou produit dont on n’a pas la moindre idée. Le désir de posséder devient  une nouvelle servitude volontaire. Voici quelques années, un vice premier ministre hollandais (un vrai), devenu par la suite premier ministre de Sa Majesté, me fascina en  livrant sa définition de la nouvelle servitude volontaire : c’est, me dit-il, « désirer ce dont on n’a pas besoin pour impressionner des gens que l’on n’aime pas ». Des milliers d’entreprises ont bâti leur prospérité sur ce principe. Il est plus difficile aujourd’hui de se priver d’un « smartphone » que d’une nouvelle robe. Le fil  invisible mais indispensable qui nous relie, nous en sommes persuadés, au reste du monde est bien plus puissant que l’ennuyeuse proximité. La relation virtuelle renforce la servitude.

Tocqueville avait prévu que la décadence de la  démocratie commencerait avec l’avènement de la dictature de l’opinion. La politique devient communication. Enfourchant le cheval hertzien, elle le convertit en une puissante entreprise de « propagande douce » par la mise sur le marché politique de la « novlangue » autour de laquelle on  tisse  les « pensées uniques ». Séduire  la majorité par un discours crypto-humaniste qui la convainc de la bonne foi des dirigeants et, donc, de la nécessité de les conserver, voilà le nec plus ultra de la stratégie politique moderne. Un humanisme dégradé engendre  l’acceptation de lois gauchies dont les effets finaux seront opposés aux principes dont elles sont l’expression. C’est singulièrement le cas dans le domaine social où les meilleures intentions  engendrent des remèdes pires que le mal. Un exemple parmi bien d’autres : il est évident pour les opinions publiques étrangères que la générosité du système social français fabrique du chômage et de la corruption. Mais personne en France ne le reconnaîtra, tant l’opinion est habituée à considérer notre «modèle social» comme le meilleur du monde. Nous acceptons  volontairement cette servitude bien qu’elle aboutisse à des budgets sociaux monstrueux, bien supérieurs au budget  de l’Etat, échappant au contrôle démocratique et générant d’innombrables abus. On pourrait multiplier les exemples : la presse américaine, en déclarant  « pitoyables » les électeurs républicains, donne une idée de la puissance des « pensées uniques ».

Croyant nous libérer, nous sommes devenus, sans en avoir conscience, prisonniers volontaires d’objets, de rites et de mythes qui, s’ajoutant les uns aux autres, mettent en péril  les objectifs qui les avaient justifiés: l’humanisme, la fin de la pauvreté, la santé universelle, et pour finir, la démocratie,  fruits les plus nobles de l’intelligence humaine.

La Boétie stigmatise déjà l’infantilisme dans lequel les autocrates  parviennent à maintenir l’opinion en lui fournissant des distractions qui l’empêchent  de penser aux priorités réelles. «Panem et circenses»! Juvénal n’a pas pris une ride, lui qui, dans ses Satires, fustigeait l’«évergétisme» d’empereurs dépensant les deniers de l’Etat pour donner au peuple des distractions  stériles qui le détournent de  la critique du pouvoir. Les multinationales GAFA ont remplacé ces empereurs. Elles font des prodiges pour  favoriser les activités ludiques (étymologiquement «lydiques» , pour qualifier la dépravation dans laquelle étaient tombés les Lydiens sous l’influence des Perses qui voulaient ainsi tuer toute velléité de révolte chez ce peuple belliqueux) qui dévorent le temps de ceux qui s’y engagent, leur en laissant d’autant moins pour des activités porteuses de sens, de valeur ou d’authentique fraternité. Pour le moment, il ne s’agit que de vendre des produits et services cachés dans les recoins d’icones de jeux ou de photos racoleuses. Mais il ne sera pas difficile, le jour venu, d’y introduire des contenus de propagande. Que l’on essaie d’imaginer ce qu’aurait fait Hitler de l’arme Facebook !

"Des" libertés jusqu'à l'irresponsabilité

Ainsi se tisse, sans que nous nous en rendions compte, le « brave new world »anticipé par Aldous Huxley.  Est-ce un avenir qui nous menace ? L’intuition de La Boétie, c’est qu’à partir du moment où nous troquons notre liberté contre le « soma » d’Huxley, notre destin est celui d’ esclaves gavés par leurs maîtres , demandant toujours davantage de « 3 et 4 g », davantage de « jeux »,sur nos petites machines, incapables de voir que nous sommes sur un chemin de non-retour, à la merci d’oligarchies qui pourront transformer tous ces « g », tous ces «  jeux » , dans le «  Je » d’un Grand Timonier.

Le remède préconisé par La Boétie est à la fois terriblement simple et terriblement exigeant : reconquérir sa liberté. Cela demande déjà de savoir ce que signifie liberté, concept brouillé par les «maîtres-penseur» qui ont jugé utile de le mettre au pluriel, comme si la liberté s’épluchait en oignon. Pluraliser la liberté, c'est la noyer dans le relativisme. Relativiser la liberté, c’est sonner le début de la fin de la liberté. Qu’ont fait d’autre l’hitlérisme, le léninisme et le maoïsme ? Il faut un ré apprentissage de la liberté, de sa nature et de ses limites. C’est  dans la famille et à l’école  que l’on doit apprendre la responsabilité et rejeter les servitudes volontaires. Puis il faudra réviser toutes les lois, tous les règlements édictés au cours de la période sombre que nous traversons aujourd’hui, où nous  ne cessons de réduire la liberté pour cultiver « les » libertés en gardant le silence sur les responsabilités, introduisant la confusion  des sentiments, des mœurs, des comportements et, finalement, des valeurs.

Au milieu de nous, dans nos villes et nos campagnes, un péril inattendu a fait son apparition. Fruit amer d’une globalisation irréversible et du métissage de la planète, il menace nos descendants. Il paraît inexorable puisqu’il s’inscrit lui-même dans un plan divin. Les moyens mis en place pour le combattre sont dérisoires et il les saturera bientôt.

Nos « beautiful  democracies » résisteront-elles à cette secousse ? Ecoutons La Boétie  et transposons  à peine:

 « Celui qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus misérable d'entre eux ne voudrait pas être roi, nés et élevés de façon qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle d'entretenir pour le mieux leur liberté, éduqués et formés dès le berceau de telle sorte qu'ils n'échangeraient pas un brin de leur liberté pour toutes les autres félicités de la terre...
Celui, dis-je, qui verrait ces personnes-là, et qui s'en irait ensuite sur le domaine de quelque « grand seigneur », y trouvant des gens qui ne sont nés que pour le servir et qui abandonnent leur propre vie pour maintenir sa puissance, penserait-il que ces deux peuples sont de même nature ? Ou ne croirait-il pas plutôt qu'en sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ? ».


Que l’on remplace « seigneur » par  « dieu » et nous y sommes !

Nos démocraties meurent d’anémie en voulant protéger « les libertés » et l’irresponsabilité qui va avec au détriment de la liberté et de la responsabilité qui va avec. En devenant relatif, tout devient confus. Selon le bout de la lorgnette utilisé, tout le monde a  raison ou tout le monde a tort. La menace extérieure n’est qu’une excuse commode que ce temps laisse aux temps futurs. Soyons lucides. Les civilisations meurent de l’intérieur. Depuis l’Egypte, la Perse, la Grèce, Rome et les grands empires modernes, Vienne, Constantinople, Moscou, la décadence existe. Les barbares ne sont qu’une excuse à la disparition de Rome. Le passage du Rubicon, par César en 49 BC,  a ouvert le dernier acte de la civilisation romaine qui a trébuché à partir de 330 pour s’écrouler en 476. Les barbares, toujours  menaçants, avaient chaque fois été repoussés par les armées de la «Res-publica» fidèles aux Douze Tables, la Constitution de la République. L’empire de servitude, lui, a succombé.
Prenons garde!

(Mis en ligne le 19 Novembre 2016)